SCÈNE VIII
JUDAS, seul.
Où je vais? A l'abîme!
Je le sens. Je veux fuir un moi qui me poursuit; Les yeux de ma raison se remplissent de nuit, Et c'est cet autre moi qui parle par ma bouche. Je ne méconnais plus. J'erre. Mon âme est louche. Et je suis un hochet qui tourne dans les vents... — Pourquoi? Mais, pourquoi pas? Opter! Si je le vends.,
Pendant qu'il médite, le Pharisien, le centurion, les soldats arrivent. LE PHARISIEN.
C'est là.
LE CENTURION
Trop tard. Ils sont partis
MALCHUS
La cage est vide.
LE PHARISIEN, montrant Judas.
Celui-ci nous saura guider.
JUDAS
Que je vous guide !
Et pour quelle raison, docteur?
LE PHARISIEN
Tu l'as promis.
JUDAS
Es-tu sûr?
LE PHARISIEN
On te tient pour un de nos amis.
JUDAS
Je n'en suis pas !
LE PHARISIEN
Fort bien. Tu paieras avec l'autre.
LE CENTURION
Liez-le.
LE PHARISIEN
Quitte donc ce parti pour le nôtre !
Ne vois-tu pas que rien ne vous peut garantir? Caïphe espérait mieux, Judas, du repentir Qu'on avait cru noter dans ton âme plus sage.
Montrant la bourse.
11 nous avait chargés pour toi d'un bon message... Tu ne sais rien vouloir.
JUDAS, regardant la bourse.
Je me mépriserais.
LE PHARISIEN
D'être avec nous?... Mon fils, on prendra des regrets, Et je redoute fort que ceci ne te nuise. Mais, enfin, tu connais la loi, fais à ta guise : L'idolâtre est rayé d'entre les citoyens, On rase sa maison, on confisque ses biens.
judas.
L'exil...
LE PHARISIEN
Trente talents, Judas, c'est une affaire.
JUDAS
Discutable.
ii. LA PASSION.
LE PHARISIEN
Chacun choisit ce qu'il préfère.
LE CENTURION
Nous trouverons son maître et garderons l'argent.
MALCHUS
En route ! Nous ferons la route en partageant.
JUDAS
Tu m'as dit : trente?...
Eh, oui...
Secouant !a bourse.
Vois la belle pécune.
JUDAS
Trente... Pas plus?
LE PHARISIEN
C'est trop!... De quoi bâtir fortune!
Il caresse la bourse et l'avance sous les yeux de Judas. JUDAS.
Montre-les...
LE PHARISIEN, vidant la bours».
Si tu veux.
JUDAS
Comptons...
LE PHARISIEN
Compte.
LA VIERGE, survenant au seuil, et voyant Judas.
Ah!
JUDAS, se retournant avec effroi.
J'entends...
Rien, rien...
LE CENTURION
As-tu compté? Nous perdons notre temps.
LE PHARISIEN
Tu sais où nous allons?
JUDAS, à part.
Les derniers mots da Maître !
LE CENTURION
Au milieu de ses gens, comment le reconnaître?
JUDAS
Je l'embrasserai.
LE PHARISIEN
Bien...
LE CENTURION
Vous entendez, soldats?
LE PHARISIEN, aux soldats et serviteurs.
Hommes! Souvenez-vous du baiser de Judas.
Le Jardin des Oliviers ; ia nuit est d'un gris pâle ; les vieux arbres mêlent leurs branches.
A droite, le torrent de Cédron glisse parmi les roches. Au lever du rideau, la scène reste vide pendant la durée du prélude.