‹ La passion; mystère en deux chants et six partiesChapitre 6 sur 46 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

JESUS apparaît vers le fond, entouré des apôtres et de la foule qui l'escortait. L'ânesse qui l'a porté est tenue par la bride: Le peuple se prosterne devant le Seigneur.

JÉSUS

Venez à moi, vous tous qui souffrez, cœurs navrés, Rêves en deuil, espoirs déçus, vous qui pleurez, J'ai connu votre angoisse et j'apporte la joie : C'est pour vous affranchir que mon Père m'envoie, Car mon joug est facile et mon fardeau léger. Venez à moi qui suis venu pour vous chercher, Et nous irons ensemble à la paix éternelle : Ma voix vous conduira si vous croyez en elle.

Je vous partagerai ce que Dieu me donna, Et comme je changeais en vin l'eau de Cana, Je ferai du bonheur avec votre misère.

LE PHARISIEN

Es-tu donc Maschiah ?

JÉSUS

Si ton cœur est sincère, Pèse ce que je donne et juge qui je suis. Mon Père fait par moi l'œuvre que je poursuis; Il parle quand je parle, et je suis l'interprète.

LE PHARISIEN

Prouve, et nous te croirons.

JÉSUS, au peuple.

La récompense est prête, Mais sachez écouter puisqu'il est temps encor. Ecoulez et venez! Je suis la porte d'or Par où les désolés vont entrer dans la gloire, Et la porte est ouverte à ceux qui sauront croire.

LE PHAÎii&lEN, bas à Jésus

Ils ne comprennent pas; tais-toi.

JÉSUS, au Pharisien.

Baissez le front !

Je parle aux cœurs naïfs et ceux-là m'entendront.

LE PHARISIEN, montrant Les enfants.

Prêche à ces nouveau-nés...

JÉSUS

Docteurs au crâne chauve, Ils me comprendront mieux que vous, et je les sauve! Ceux que vous méprisez sont ceux que je défends... Laissez venir à moi tous ces petits enfants :

Ils m'aiment, je les aime, et ma voix les attire,

Et nous nous comprenons toujours, sans rien nous dire,

Car je suis le grand frère et nous nous ressemblons.

Laissez venir à moi les petits enfants blonds,

El respectez pour moi ceux vers qui Dieu se penche :

Car l'enfant est le vrai docteur; c'est l'àme blanche,

C'est l'œil de vérité qui s'ouvre sur l'azur ;

L'enfant 'ne doute pas, il voit : l'enfant est sûr,

Et n'ayant rien appris des lois que l'homme invente,

11 juge, calme; il est l'ignorance savante; Cœur sans souillure, il est la raison sans défaut Qui se souvient encor des paroles d'en haut,

Et que la voix divine instruit malgré la vôtre!

En parlant, il caresse les enfants qui sont autour de lai. LE PHARISIEN.

Bien! Les faiWes d'esprit ont trouvé leur apôtre : Prophète et rédempteur.

Ils l'attendaient, ils l'ont !

LE PHARISIEN

Inaugure le règne et leur temps sera long !

JÉSUS

Quiconque est abaissé par vous, Dieu le relève : Il soutient l'exilé qui marche dans son rêve Et qui, vêtu de foi, de candeur et d'amour, Chemine obstinément jusqu'au déclin du jour.

LE PHARISIEN

Dieu veuille pardonner à tous ceux que tu trompes 1

LE CHŒUR DES HOMMES

Le Royaume du Ciel va dérouler ses pompes.

LE THARISIEN.

Damnez-vous! Élohim reconnaîtra les siens 1

l/IDRK. 11

JÉSUS

Malheur, malheur à vous, Scribes, Pharisiens! Votre orgueil a lassé la sainte patience. Malheur! Vous avez pris les clefs de la science Et vous vous en servez pour nous clore les cieux ! Vous conduisez un peuple et vous êtes sans yeux, Car vous ne savez pas eu vous allez vous-mêmes, Et vous cherchez le mot des vérités suprêmes En lisant dans un livre et jamais dans vos cœurs! Sachant trop, vous savez trop peu. Sophistiqueurs, Vous écrivez la loi qui lie et qui délie! Malheur! Votre sagesse est faite de folie! Malheur! Votre raison tuera la vérité!

Malheur! Votre justice a tué l'équité!

Nous payons strictement le tribut et la dîme

JÉSUS

Oui, vous payez l'impôt à tous, et même au crime,

A tous, excepté Dieu, qui vous juge p-sï 'moi!

Avares, sans pitié, sans pudeur et sans foi,

Vous priez en public et vous pillez les veuves.

Vous brodez des vertus sur vos tuniques neuves,

Et la loi du Seigneur décore vos manteaux :

Mais le juste vous voit pareils à des tombeaux

Qui, tout blancs au dehors, sont pleins de pourriture :

Car vous êtes remplis de feinte et d'imposture

Et l'on souille son âme en s'approchant de vous!

LE PHARISIEN

César devrait lier les fous!

JÉSUS

Ceux-là sont fous Qui pensent tromper Dieu comme on trompe les hommes!

LE PHARISIEN

Toi qui viens nous juger, sais-lu bien qui nous sommes

LE MARCHAND

Fidèles à la loi de Moïse, pieux...

Si nous avions vécu du temps de nos aïeux,

Nous n'aurions pas permis le meurtre des prophètes.

JÉSUS

Bien! Vous êtes contents des œuvres que vous faites: "Vos pères, avant vous, étaient contents des leurs; Ceux que Dieu vous envoie, il les jette aux douleurs, Et vos sages, vous les chassez de ville en ville. Mais le temps homicide est fini, secte vile, Majestueux bourreaux du rêve, fiers bandits, Et c'est Dieu qui le dit, lorsque je vous le dis, Et c'est moi qui serai la dernière victime.

LE MARCHAND

N'écoutons pas cet homme!

LE PHARISIEN

Un suppôt de l'abîme!

LE MARCHAND

Assez !

LE PHARISIEN

Qui donc es-tu pour nous parler ainsi?

JÉSUS, gravissant les degrés du temple.

Je suis Celui qui vient pour vous chasser d'ici,

Vous tous dont la clémence auguste désespère,

Vous tous qui polluez la maison de mon Père,

Faux prêtres du Dieu vrai, faux docteurs, faux savants,

Je suis Celui qui vient pour disperser aux vents

Vos chaires, vos erreurs, vos tréteaux, et vous-mêmes'

JOSEPH D'ARIMATHIE, bas, à Jésus.

Prends garde...

JÉSUS

Hors d'ici, tous et tous!

LE PHARISIEN

Tu blasphèmes*

JÉSUS chasse les marchands et renverse leurs tables.

Hors d'ici, trafiquants qui vendez à faux poids! Hors d'ici les pigeons et les cages de bois, Et les pains frelatés, et les tables de change! Hors d'ici ! Retournez vous asseoir dans la fange, Et n'osez plus monter vers la maison de Dieu!

LES MARCHANDS ET LES PHARISIENS, indignés, murmurent.

Oh!...

Tandis que les marchands se précipitent pour ramasser leurs monnaies répandues sur les dalles des marches, Jésus s'agenouille devant la porte du temple. . * '

JÉSUS

Seigneur ! Ai-je aussi profané le saint lieu En portant ma colère au seuil de ta demeure? Pardonne-moi.

Jésus prie silencieusement, et toujours à genoux. LE MARCHAND.

C'est un fils du démon!

Qu'il meure, Ou le Deutéronome est en péril !

LE MARCHAND

Nos droits.

Nous les avons payés.

LE PHARISIEN

C'est trop peu de la croix Pour qui trouble la paix des gens!

LE MARCHAND

Et du commerce!

LE PHARISIEN

Et du temple!

LE MARCHAND

Je perds deux pigeons.

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