‹ La paternite chretienne (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · Gen., I · texte numérisé non relu

Gen., I

Mon intention n'est pas d'insister aujourd'hui sur ce grand fait. Je ne veux, Messieurs, vous rappeler qu'une chose, à savoir, que pour la famille rien n'est laissé à l'arbitraire ; tout ce qui la touche a été réglé par la nature, c'està-dire par le Créateur. On a pu abolir ailleurs le droit divin; ici il se retrouve dans toute sa force: pas une de ces fonctions augustes qui soit d'invention humaine; pas une place au foyer domestique qui n'y soit marquée par le doigt de Lieu; pas un degré hiérarchique qui n'ait été établi, à l'origine même, par Celui de qui toutes choses relèvent et à qui elles doivent un tribut d'hommages.

Pour ce qui regarde la société civile, beaucoup de détails ont été laissés dans l'indétermination. Les peuples se donnent à eux-mêmes leurs institutions ou, s'ils les reçoivent toutes faites, c'est par la puissance irrésistible des événements, ou par la prédominance d'une volonté humaine qui s'impose et que rien ne saurait contrebalancer. Il n'en est pas de même de la famille. La législation de cette société primordiale est fixée depuis le com-

mencement du monde. Son code a existé aussitôt qu'elle. On pourra sans doute en fausser le sens. L'ignorance, la dégradation païenne pourront altérer, ébranler plusieurs de ses principales dispositions. Elles n'en 'sont pas moins écrites non-seulement dans nos Livres Saints, mais aussi dans cet autre livre que tout homme déchiffre de lui-même, quand le milieu social où il vit ne l'a point complètement aveuglé : je veux dire ce livre universel des sentiments instinctifs, des affections spontanées, qui se retrouve chez tous les peuples et dans tous les idiomes.

Nous avons aujourd'hui des moralistes qui voudraient établir une distinction radicale entre la famille d'autrefois et la famille moderne. La révolution française leur semble avoir coupé en deux non-seulement notre existence sociale, mais aussi notre vie domestique. D'une part, V ancien régime avec le principe d'autorité siégeant au foyer, aussi bien que sur le trône; d'autre part, le régime nouveau avec le principe de liberté soit dans les institutions politiques, soit dans les relations

privées des enfants et des pères. En poursuivant ces conférences, nous aurons plus d'une fois l'occasion de rencontrer et de discuter ces assertions contemporaines ; pour le moment, bornons-nous à dire qu'il faut se défier de ces oppositions si tranchées et de ces catégories si exclusives. Quels que soient les changements survenus dans le'gouvernement civil, la nature, elle, ne change pas. L'enfant naît avec les même droits et les mêmes besoins; le père demeure investi des mêmes attributions et des mêmes devoirs. Sans doute plusieurs modifications accidentelles pourront se produire, parce que l'esprit du temps est à considérer, et qu'il s'agit après tout de former la génération de l'avenir; mais au fond, la famille est aujourd'hui ce qu'elle était hier. Ni une autorité illimitée, ni une liberté sans frein ne sauraient répondre à la mission qu'elle a reçue; c'est par un jUSte mélange et un sage tempérament de l'une et de l'autre qu'elle saura accomplir son œuvre, les yeux toujours fixés, non sur elle-même et sur ses propres satisfactions, mais sur la société à qui elle doit four-

nir des membres, et sur Dieu dont elle doit procurer la gloire.

En somme, le père est un administrateur, " non un propriétaire. Le Créateur qui aurait pu se passer de son concours a eu en lui tant de confiance qu'il a voulu se l'associer dans l'œuvre la plus grande, la plus importante de toutes, disons-le aussi. Messieurs, la plus délicate et la plus difficile, à savoir la production de l'homme, sa formation ; ce qui signifie, en d'autres termes, la venue d'une âme à l'existence et son façonnement, sa préparation aux grandes destinées qui Fattendent. Telle est l'entreprise commune que poursuivent de concert Dieu et la famille. L'un et l'autre v sont intéressés dans des proportions que j'oserais presque dire égales; l'un et l'autre aussi y exercent une nécessaire influence, imprimant au produit vivant qui va sortir de leurs mains le sceau de leur image et de leur ressemblance; car, sans nier la part qui revient à notre liberté individuelle, on peut affirmer que chacun d'entre nous est le fruit de l'action combinée de Dieu et de la famille.

Il y a donc comme un contrat naturel passé entre ces coopérateurs. Outre la Providence générale qui dirige toutes choses, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître, de Dieu à la société domestique, une alliance plus intime, une direction plus continue, plus attentive. C'est ce qui fait la dignité des époux; c'est en même temps ce qui nous révèle l'admirable harmonie de tous les enseignements de notre foi.

Pourquoi, en effet, au moment où la famille se forme, Dieu intervient-il par un sacrement spécial? Pourquoi, au moment où elle s'augmente, intervient-il de nouveau non pas seulement par son acte créateur qui demeure invisible, mais aussi par un acte régénérateur qui a son symbole sensible et matériel? Le mariage chrétien et le baptême marquent deux dates solennelles; c'est la prise de possession de la famille par Dieu, et comme le cachet qu'il appose sur chacun de ses accroissements; preuve évidente qu'il la regarde comme une propriété sacrée et inaliénable.

Vous le savez, Messieurs , aucune transaction ne saurait se conclure quand on en écarte celui qui doit y être considéré comme le premier intéressé. La loi humaine, chargée de sauvegarder les droits de tous, a des dispositions spéciales pour écarter ce péril; elle exige la présence de quiconque pourrait être lésé, ou du moins une procuration régulière, une représentation solennelle. Faut-i) s'étonner que la loi chrétienne porte, dans un autre ordre de faits, de semblables exigences?

Quel est le premier intéressé dans le contrat que nous trouvons à la base de la famille ? N'est-ce pas Dieu lui-même? Aussi la société établie entre Fhomme et la femme ne sera pas complète, s'il ne vient s'y joindre en tiers ; elle ne sera ni sainte, ni légitime s'il n'en est lui-même le nœud et la véritable raison d'être. Un des plus grands fléaux de la famille contemporaine, c'est que trop souvent elle se forme sous l'inspiration exclusive de préoccupations terrestres et mondaines, sans que Dieu soit consulté, sans même parfois qu'il soit appelé commetémoin. L'ambition ou l'ar-

gent, la passion ou le plaisir sont seuls à présider à cette décision grosse d'irréparables conséquences; nous voyons des alliances que la religion ne bénit qu'à contre-cœur et en tremblant; nous en voyons qui persistent et qu'elle n'a point sanctionnées. De là une déchéance irrémédiable de la famille; car ce qu'elle repousse, quand elle exclut Dieu, c'est sa moralité, c'est sa force, c'est aussi la seule garantie qui pouvait assurer son bonheur.

Encore une fois, il faut voir là uae plaie profonde, une plaie radicale de la société domestique, à notre époque. La société civile en est en partie responsable, lorsqu'elle s'obstine à méconnaître le caractère essentiellement religieux du mariage, lorsqu'elle le fait descendre des hauteurs où la nature et le christianisme l'ont placé, pour l'abaisser au niveau d'une convention purement profane. Que l'État enregistre les faits accomplis, qu'il s'occupe des patrimoines, des dots, des héritages, à la bonne heure! mais qu'il sache bien et qu'il laisse comprendre que ce n'est pas lui

qui marie, et que nul ne lui a conféré le pouvoir de lier ou de délier les âmes.

Du reste, Messieurs, nos négations ou nos usurpations ne détruisent pas le droit de Dieu. Parce qu'elle le répudiera, la famille humaine n'en est pas moins sa propriété ; elle n'en a pas moins le devoir sacré de travailler pour lui, de se conformer à ses intentions souveraines.

Et remarquez que ce qu'elle lui doit, ce n'est pas seulement un hommage individuel, rendu personnellement par chacun de ceux qui la composent; comme société, il lui faut son culte collectif, sa profession de foi commune, sa prière, où, dans une seule voix, on entende à la fois toutes les voix et tous les cœurs, sa soumission à la loi divine, manifestée par la présence de tous dans le lieu saint à certains jours, par la conformité de la table où ils s'asseyent avec les prescriptions de la sainte Église.

Qu'on ne me dise pas : La plupart de nos sociétés modernes s'abstiennent quand il s'agit de religion, et laissent à chacun de leurs

18 PREMIÈRE CONFÉRENGE.

membres le soin d'adorer Dieu comme il leur convient; pourquoi n'en serait-il pas de même de la famille? — Certes, Messieurs, il ne m'appartient pas de discuter ici les principes de nos constitutions; Rome a parlé; nous savons que ce n'est point dans les transactions politiques qu'il faut chercher l'ordre idéal ni le droit absolu; mais quelque jugement que vous portiez sur l'état de choses actuel, il n'y a nulle parité à établir entre le devoir de nos gouvernements et celui de la paternité. Nous venons de le dire, la société domestique ne relève en aucune manière de la volonté de l'homme; son existence, sa constitution sont un fait à la fois naturel et divin; elle a sa mission tracée par le' Créateur, dont elle représente l'action, dont elle complète et continue l'œuvre. Vouloir opérer un divorce entre des parties si essentiellement liées est une criante injustice et une prétention contre nature.

Ces droits ne s'affirment pas seulement; ils s'imposent : alors, bon gré mal gré, nous sommes bien forcés de les reconnaître. Par exem-

pie, cette fortune que Dieu nous avait remise en mains, il la reprendra peut-être en tout ou en partie. Que fera la famille? aura-t-elle la faiblesse de murmurer? ya-t-elle se plaindre delà Providence, comme si le ciel commettait une injustice? Ah! qu'elle trouve bien plutôt sur ses -lèvres les paroles du plus éprouvé de tous les pères : Le Seigneur me l'avait donné, disait-il; il me l'a enlevé : que son saint nom soit béni : Dominus dedit^ Dominus abstulit... 8it nomen Domini benedictum *.

Ou bien encore, comme à ce grand patient de nos Écritures, ce ne sera pas seulement la richesse matérielle que Dieu viendra vous redemander; ce sera un fils, ou même plusieurs, qu'il voudra vous reprendre. Trésor plus précieux mille fois, mais qui lui-même n'avait été que prêté à la parenté d'ici-bas; n'importe, elle y avait concentré ses affections; elle y avait enfermé toutes ses espérances; il lui semblait une propriété chérie, sur laquelle seule elle pensait avoir des droits. Et voilà qu'elle voit se dresser devant elle un

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