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CHAPITRE P^ La position du problème

La psj^chologie de l'attention est encore à faire et si les théories ne manquent pas, si les travaux et même les recherches expérimentales se multiplient sans trêve, le contenu de toute cette prodigalité cérébrale n'avance malheureusem^ent en rien le problème. On rabâche les vieilles données classiques, en les habillant de nouvelles formules, mais cependant on essaye à peine d'envisager les aspects multiples de l'attention au point de vue de la position du problème. Les expérimentateurs, peu nombreux d'ailleurs, cherchent d'habitude à confirmer l'une ou l'autre des hypothèses classiques. La loi du moindre effort domine particulièrement les cxpé-

riences des jeunes psychologues. Nous (levons cependant faire une place à part aux recherches sur l'étude expérmientale des temps de réaction; on y trouve des contributions précises et la psychologie expérimentale, quoi qu'on dise, doit beaucoup aux laborieux psychologues, qui torturèrent le Hipp et le d'ARSONVAL pendant de nombreuses années.

Nous désirons dans ce travail faire une exposition nourrie de faits sur les données pathologiques de l'attention; nous voulions savoir quels sont les contributions expérimentales et cliniques sur l'attention, pour saisir, si possible, les facteurs psycho-pathologiques et normaux de cet aspect de l'intelligence. Nous ne distinguerons point les travaux de physiologie de ceux de psychologie pure. Une pareille distinction, coutumière d'ailleurs chez les psychologues, ne saurait répondre à notre avis à aucune conception réellement scientifique, car oii finit le phénomène physiologique et où commence le phénomène psychologique ? Les considérations si spirituelles de R. Mac-Dougall sont très intéressantes à ce sujet et nous espérons y revenir. L'attention, cette synthèse des nombreux facteurs psychophysiologiques, ne se prête guère à une pa-

POSITIOxN DU PROBLEME 3

reille analyse ; et c'est peut-être la raison pour laquelle tant de théories n'avancent en rien le problème, mais contribuent au contraire à rendre classiques les éternels malentendus sur la position des problèmes, si facilement fortifiés par l'éternelle agilité et la prodigalité du moindre effort. Nous reviendrons d'ailleurs dans notre Psychologie de l -Attention sur les autres aspects du problème, sur les théories, et nous essayerons de préciser la portée de cette manière d'être de l'intelligence, peutêtre la plus compliquée, la plus caractéristique de la pensée. Contentons-nous pour le moment de poser que l'attention est pour l'intelligence ce que rirritabilité réflexe est pour le système nerveux.

Puis exposons les faits et essayons de tirer les conclusions légitimes et nos aperçus personnels.

Si nous cherchons dans la littérature psychologique contemporaine les essais synthétiques parus sur l'attention nous trouvons quatre volumes dont trois récents. Ce sont, chronologiquement, ceux de MM. Th. Ribot \

1. Th. Ribot. Psychologie de l'Attention. Paris, F. Alcan, 1889, 1 vol. 180 p.

■W.-B. PiLLSBURY \ J.-P. Nayrac ^ et Ed. Rœh-

EICH ^

L'auteur de ce dernier volume n'aborde même pas l'étude pathologique de la question qu'il étudie. Dans cliacun des trois autres volumes, un chapitre est réservé à la psycho-pathologie de l'attention. Mais seul, l'ouvrage de M. Ribot, le plus ancien, écrit voici déjà quelque vingt ans, nous semble avoir réellement posé la question. Non que les grandes divisions noQS en semblent définitives : nous verrons au contraire dans nos conclusions que nous nous séparons sur des points fondamentaux de la classification des troubles de l'attention proposée par l'auteur. Mais parce que, dans ce petit volume cependant essentiellement théorique et défendant une thèse périphérique et motrice que nous n'acceptons pas, les troubles de l'attention sont envisagés dans leur ensemble et répartis d'un point de vue nettement psjcho-

1. W. B. PiLLSBURY. L'Attention. Paris, Oct. Doin, 1906, î vol. 305 p.

2. J.-P. Nayrac. Physiologie et Psychologie de l'Attention^ — évolution, dissolution, rééducation, éducation. Paris, F. Alcan, 1906, i vol. 263 p.

3. Edouard Roehrich. L'Attention spontanée et volontaire, son fonctionnement, ses lois, son emploi dans la vie pratique. Paris, F. Alcan, 1907, 1 vol. 174 p.

logique. Aussi, à l'heure actuelle, la position du problème de la pathologie de l'attention nous semble -t-elle n^avoir été vraiment examiné que dans ce travail C'est pourquoi nous rappelerons quelles en sont les données, quelles sont les grandes divisions du problème selon M. RiBOT, et nous devons le faire d'autant plus que nous aurons par la suite à critiquer ces données elles-mêmes.

Disons cependant un mot des conceptions de MM. PiLLSBURY et Nayrag sur la pathologie de l'attention. Le point de vue auquel ils se placent, pour insuffisant ou faux qu'il nous paraisse, ne doit point être omis.

PourW.-B. PiLLSBURY, la pathologie de l'attention se confond avec les phénomènes de dédoublement de la personnalité, de subconscience et d'hypnose ; l'auteur effleure même en passant la psychologie du rêve. Tout cela en neuf pages!

Ce sont surtout les cas cités par A. Binet et par W. James qui servent de bases à ses commentaires. C'est évidemment là la partie défectueuse du volume. Autre chose est d'étudier l'attention dans les phénomènes du somnambulisme naturel ou provoqué, autre chose est de faire la pathologie de l'attention et autre chose encore est d'examiner l'état de l'attention pendant le

sommeil. Il y a là, à notre point de vue, trois chapitres, qui ont peut-être entre eux un certain rapport, mais qui ne se confondent pas. Un examen très superficiel peut seul rapprocher ces aspects divers du problème, alors qu'au contraire un examen plus minutieux les délimite progressivement. Il eut été bon, en tous cas, de justifier cette conception.

« Il y a dans l'aliénation, ajoute seulement PiLLSBURY, de nombreux exemples d'accentua^ tion semblable dans le système, ou de décadence générale de tous les éléments de contrôle ; mais il faudrait un examen bien plus étendu et plus technique que celui que nous pouvons donner ici pour montrer les aspects quelque peu différents des phénomènes dont nous avons déjà parlés ; et encore n'aurions-nous qu'une amplification des faits déjà traités. » (p. 267).

C'est avancé bien a priori une conclusion; et cela d'autant plus que cette conclusion traite d'une façon peut-être un peu légère la valeur de la méthode psycho-pathologique en psychologie expérimentale.

C'est à cette méthode psycho-pathologique que M. Nayrac semble avoir voulu s'adresser pour traiter de la pathologie de l'attention. Mais il s'est borné aux données psychiatriques qui lui

étaient en somme assez peu coutumièrc?, au lieu d'avoir recours aux recherches qui appliquent les procédés expérimentaux aux données usuelles de la clinique psychiatrique.

Quelques pages seulement nous renseignent sur les résultats expérimentaux obtenus par l'auteur au laboratoire de l'Asile clinique Sainte- Anne. Ces quelques pages, malgré les critiques qu'on pourrait faire en chicanant un peu, Talent mieux, à notre sens, que l'inutile et long verbiage plus ou moins psychiatrique qui précède, et nous aurons à en reparler au cours du présent travail. Mais vraiment elles restent trop brèves et trop insuffisantes. Aussi, dans ce volume encore, ce chapitre pathologique nous parait-il extrêmement faible bien qu'inutilement étendu.

Il faut donc revenir à M. Ribot pour trouver du point de vue psychologique, une classification qui veuille être complète des troubles de l'attention. Les cas franchement morbides sont les seuls qui semblent présenter à l'auteur un véritable intérêt. Aussi, rejetant avec raison la classification habituelle en psychiatrie, étudie-t-il les formes pathologiques selon qu'elles sont une hypertrophie ou une atrophie de la fonction normale ainsi définie : « la prédomi-

nance temjjoraire d'un éiai intellectuel, ou d'un groupe d'état^ avec adaptation naturelle ou artificielle de l'individu ». L'hypocondrie, l'extase seront classées parmi les hypertrophies ; les troubles caractéristiques de rhystcrie, de la psychasthénie présenteront des exemples typiques des atrophies de l'attention. En remarquant que les hypertrophies sont surtout des phénomènes d'attention spontanée, et les atrophies des cas morbides de l'attention volontaire, M. RiBOT trouve d'ailleurs un argument en faveur de sa théorie motrice et périphérique : l'attention spontanée, d'origine naturelle, dépendant d'états afTectifs immédiats, se transformera, grossira par la maladie, tandis que l'attention volontaire, médiate, artificielle, sera plus ou moins détruite. Dans un troisième groupe enfin viendront se ranger les affections congénitales, les cas où l'attention, soit spontanée, soit volontaire, n'a pu se développer.

Telles sont les grandes divisions proposées. Voyons quelles en peuvent être les sous-titres.

Dans les hypertrophies de l'attention, trois formes principales d'idées fixes seraient à distinguer :

1° Les idées fixes purement intellectuelles,

occupant le champ de la conscience sans se manifester par des actes importants;

2° Les idées fixes do caractères émotionnels (phobies, etc.).

3° Les idées fixes de nature impulsive (tendances au meurtre, etc.).

Ces deux dernières formes relèvent plutôt de la psychologie des émotions ou de la volonté et RiBOT s'en tient au premier groupe, intéressant directement la psychologie de l'attention. Il décrit plusieurs cas typiques : une hystérique atteinte d'arithmomanie (d'après Buccola) ; un malade confessant sa manie métaphysique (Griesinger); un étudiant se perdant en considérations sur l'origine et la valeur des billets de banque (ïamburini). Dans tous ces cas, l'idée fixe est de même nature que l'attention spontanée ; son origine est nettement alfective; elle n'est, selon Ribot, que le phénomène normal considérablement grossi; l'idée fixe est l'attention spontanée normale, mais s'étendant dans le temps, ne permettant plus la dilî'asion nécessaire au bon équilibre de la vie mentale, par suite de la diminution de volonté nécessaire à sa production. L'idée fixe serait alors à l'intelligence ce que la contracture est à l'organisme : une « tension excessive » ; mais elle

reste — c'était du reste aussi l'avis de Bucgola, — un phénomène d'attention. Il y a différence de degré, point de nature.

Ces idées fixes ne représentant que la forme chronique de l'attention hypertrophiée, la forme aiguë en est Textase et M. Ribot nous en donne l'analyse, suivant Sainte Thérèse. On sait que l'illustre fondatrice du Carmel nous a laissé tout un traité : le Castillo interior (le château intérieur) qui n'est qu'un guide du mystique dans la voie de l'extase. Pour atteindre ce hut, il faut parcourir sept étages. Ce sont, pour employer le langage de la Sainte : P l'oraison vocale; 2^ l'oraison mentale; 3^ l'oraison de recueillement; 4° l'oraison de quiétude ; o^ l'oraison d'union; 6^ l'oraison de ravissement ; 7*^ le vol de l'esprit^ l'extase. Ribot interprète psychologiquement cette terminologie religieuse et montre comment chaque degré n'est qu'un rapprochement vers le monoidéisme absolu où l'intelligence concentrée tout entière sur un seul point, finit par s'anéantir en ellemême. Il arrive, à ce degré suprême, que la conscience s'évanouisse à force de concentration. Doit-on dire cependant qu'un état de conscience uniforme ne peut subsister ? Ce serait dépasser les conclusions de Ribot. Au contraire

l'exemple des grands mystiques lui paraît une preuve expérimentale de ces cas de conscience uniforme. S'il est devenu banal de dire que la conscience s'abolit par l'uniformité, il n'en est pas moins vrai que les grands mystiques de tous les temps et de tous les pays ont connus cet état exceptionnel. La conscience n'y demeure qu'un instant ; à peine cette septième demeure est-elle atteinte que l'inconscience extatique envahit l'esprit; mais il est pourtant entré dans la septième demeure.

M. RiBOT nous apporte une documentation moins nourrie sur les atrophies de l'attention. Nous trouvons* d'abord le double groupe des maniaques et des hystériques. Ces malades sont des épuisé?. Un défaut de nutrition a diminué leur force nerveuse : les fonctions d'arrêt sont plus ou moins abolies, le polyidéisme normal devient chez eux un état d;3 diffusion mentale plus ou moins intense. La même diffusion se retrouve à l'état aiguë dans l'ivresse, et l'observation est ici d'autant plus intéressante qu'on peut suivre l'abolition graduelle de la puissance d'attention depuis l'état de simple verve qui suit un bon repas, état dans lequel on laisse échapper bien des propos qu'on eût retenus à l'état normal, jusqu'à l'état extrême où les réflexes et

les mouvements respiratoires eux-mêmes sont abolis.

Dans le cas particulier de l'idiotie, l'attention ne parvient pas à se constituer; et c'est là recueil contre lequel échouent le plus souvent les efforts des éducateurs. La principale cause de cette insuffisance d'attention se trouverait dans l'état de l'appareil moteur, les idiots étant en général des automatiques, des paralytiques ou des épileptiques.

En résumé, pour M. Ribot, les cas morbides montrent que l'attention est, non une faculté, mais une forme accidentelle de notre vie mentale. Elle se pourrait figurer schématiquement par une ligne droite bifurquant aux extrémités. Au centre serait l'attention spontanée; à droite, dans le sens de la plus grande intensité, on passerait par la préoccupation pour arriver à l'idée fixe et à l'extase; à gauche, en passant par l'attention volontaire on arriverait aux atrophies extrêmes.

Malheureusement M. Ribot fait rentrer lui aussi dans les troubles de l'attention, le phénomène de l'attention dans les rêves et dans l'hypnose. L'attention peut-elle se constituer dans les rêves? Ecartant les cas d'activité inconsciente de l'esprit (solution de problèmes, etc.), Ribot, ad-

met que l'attention volontaire peut, dans certains cas exceptionnels et chez des individus habituellement attentifs, se constituer bien que l'état de rêve soit l'état le moins propre à provoquer ce monoidéisme relatif qu'est Tattention. Le sommeil ne serait réparateur que parce qu'il serait la suspension temporaire de l'effort. Quant au somnambulisme naturel ou provoqué, RiBOT, sans se prononcer définitivement, s'élève contre l'opinion des premiers hypnotiseurs qui considéraient plus ou moins l'hypnose comme une concentration de l'attention. La critique de cette théorie a du reste déjà été faite par Stanley Hall * et Gurney ^ De plus les expériences du P. Kircher, de Czermak et de Preyer, si souvent répétées depuis, dans lesquelles des poules et des écrevisses furent mises en état d'hypnose, deviennent bien difliciles à expliquer par la théorie de Braid.

Telles sont Ic^s diverses façons dont on a envisagé la position du problème. On voit que de toutes ses tentatives, celle de M. Ribot reste la plus synthétique. Nous ne suivrons cependant pas cette double division entre troubles hijper et troubles %po qui ne nous semble pas, comme

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