ANOMALIES SOCIALES CAUSÉES PAR LA SUBSTANCE SOCIALE INTERCELLULAIRE
La vie intérieure de Torganisme social se manifeste dans ses commencements par une action immédiate des cellules entre elles; c^est un échange de services contre services. La vie de famille^et toutes les relations immédiates des individus et des groupes d'individus entre eux au moyen de signes, de gestes^ de la parole^ sont basées sur réchange de simples services^ principe élémentaire de toute action sociale. A mesure que la vie organique se complique, que l'organisme se développe^ les services, grâce à la division du travail^ se spécialisent de plus en plus. C'est alors qu'un nouveau facteur vient intercéder entre l'échange immédiat des seuls services : c'est l'échange des richesses produites par le travail contre d'autres objets propres à satisfaire les besoins des différents membres de la so-
ciôté. Cet ôchaDge peut à son tour consister soit dans un échange de richesses contre richesses, soit dans un échange de richesses contre des services ou du travail (1).
A mesure du développement économique de la société et d'une division du travail toujours plus spécialisée, les richesses produites peuvent, sans être consommées immédiatement, être employées à la production d'autres richesses. En s'accumulant toujours plus fortement elles forment le capital fixe et circulant de la communauté; les bâtiments, les moyens de transport, les matières premières^ les instruments, les machines en font partie.
C'est ainsi que prend naissance et s'augmente, parallèlement au développement du système nerveux social, la substance sociale intercellulaire^ d'après les mêmes principes et les mêmes lois qui président à la formation de cette substance au sein des organismes de la nature. L'endosmose et l'exosmose, phénomène physico-chimique causé par la diffusion des liquides de densité et de nature différentes, l'assimilation des matières utiles et la désassimilation des matières superflues et nuisibles, voilà ce qui constitue l'action élémentaire de la vie physiologique des simples cellules. Â mesure de l'élévation de l'organisme sur |l'échelle hiérarchique des êtres, cette action primaire se spécialise de plus en plus; la simple absorption des matières nutritives se transforme en digestion et en respiration au moyen d'organes toujours plus compliqués et plus parfaits. Il en résulte la circulation des matières nutritives au sein de l'organisme^ fonction qui a pour but leur répartition entre les tissus et les cellules selon les besoins de chacune d'elles. Le sang est l'agent principal de nutrition pour les organismes des
(1) Tome m, chap. VIII - IX ; tome IV, chap. II et suiv.
espèces animales les plus élevées. Claude Bernard Ta parfaitement caractérisé comme le milieu intérieur. En effet, c'est le sang qui répartit entre les cellules et les tissus les matières qui lui parviennent au moyen de l'absorption générale et intestinale^ par la voie de la digestion et de la respiration, etc^est lui qui reçoit à son tour des matériaux, transformés dans un but spécial par les différents tissus et organes, soit pour les utiliser, soit pour s'en débarrasser. Comme la substance intercellulaire faisant partie des os^ des muscles et de tous les tissus protecteurs et vasomoteurs constitue un capital âxe, de même les matières nutritives échangées au moyen du sang et transformées par lui représentent un capital circulant. Il y a donc analogie parfaite entre le processus physiologique de la nutrition des organismes de la nature et Faction économique de la société humaine : de Pun et de Tautre c6lé il y a appropriation des forces de la nature ambiante, transformation des matières acquises à Taide de la division du travail^ capitalisation, offre et demande;, échange, circulation, consommation. Les deux processus impliquent simultanément une action physique et psychique. Il est constant que non seulement les différents organes de l'organisme végétal et animal vivent d'une vie plus ou moms indépendante, mais que même les simples cellules disposent d'une certaine dose de volonté et de la conscience de leur existence. Ainsi il est prouvé que les cellules qui tapissent les intestins ont la faculté de choisir parmi les matières nutritives celles qui leur conviennent le plus. D*unautrecôtéractionéconomiquederhomme^ comme membre de la société, ne saurait jamais se soustraire tout à fait au facteur matériel, dont dépend toute production, distribution et consommation des richesses. Malgré l'invention des machines les plus compliquées
rhomme ne pourra jamailâ se soustraire tout à fait au travail mécanique et la consommation ne cessera jamais d*ètre un procédé physico-chimique. Même la consommation soi-disant immatérielle est toujours accompagnée d'un procédé matériel (1). La différence entre le processus physiologique et le processus économique ne consiste en conséquence qu'en ce que le facteur psychique entre en proportion plus forte dans la formule qui sert d'expression à la loi économique de la société en comparaison de celle qui exprime le processus physiologique propre aux organismes' de la nature. Et cette prédominance du facteur psychique est intimement liée il la différence qui se manifeste entre le système nerveux social, plus libre et conscient dans ses parties, et le système nerveux animal, dont les parties sont liées mécaniquement les unes aux autres. La substance intercellulaire, en sa qualité de facteur secondaire de la vie organique, n'étant que la projection du système nerveux, il s'ensuit que les qualités de ce dernier s'y reflètent d'une manière plus ou moins marquante et complète. Ces qualités sont une mobilité, variabilité^ capitalisation, idéalité plus ou moins grande autant en ce qui concerne la production, que pour l'échange et la consommation.
Cette analogie se dessine encore avec plus de netteté si l'on considère les principes sur lesquels reposent la valeur et l'utilité des produits échangés au sein de la société humaine et des organismes de la nature.
En effet, sur quel principe cet échange s'exécute-t-il ? Au sein des organismes de la nature, ce sont les cellulesles plus actives et parmi celles-ci les cellules nerveuses et nommément les plus excitables qui produisent et consomment, di-
(1) Tome m, chap. VII et suiv.
pectement ou iadireclement, les matières nutritives en plus grande quantité ou de plus haute qualité. De tous les organes, le coeur produit par ses battements le travail mécanique le plus grand et il dispose de la plus grande quantité de matières nutritives amenées par le sang pour restituer ses énergies dépensées. Le cerveau^ siège de l'intelligence et des facultés morales^ est l'organe le plus excitable du système nerveux et de tous les organes nerveux il reçoit le plus de sang. Il en reçoit même toujours en proportion de son activité : pendant le sommeil il en dispose le moins et le plus pendant le travail intellectuel. Ubi stimulus, ihifluxus, La plupart des aliénistes les plus marquants de nos jours sont de l'opinion que la démence, quelles que soient ses causes psychiques^ va toujours de pair avec l'hyperèmie du cerveau, la suractivité de la pensée et la surexcitation du sentiment causant toujours une congestion cérébrale. — C'est donc le principe des services reçus et rendus, du travail produit et consommé qui, par rapporc à l'activité physiologique des organes de la nature, décide de la quantité et de la qualité des substances nutritives échangées. Dans la société humaine, c'est en dernier lieu également la quantité et la qualité de travail rendu qui décide de la possibilité pour le consommateur de se saisir au moyen de l'échange des produits nécessaires à la satisfaction de ses besoins, et c'est par l'échange qu'est déterminée la valeur des objets, leur prix d'achat. La formule qui exprime la loi de l'offre et de la demande contient certainement, outre l'élément de travail humain rendu ou accumulé, encore d'autres facteurs, tels que la rareté des produits, les conjonctures favorables ou défavorables; mais ces facteurs ne sont qu'accidentels^ tandis que la quantité et la qualité de travail rendu et accumulé forment la base même, sur laquelle repose le
principe de la valeur. Sous ce rapport, il existe donc analogie complète entre les processus économique et physiologique.
Il en est de même de l'utilité des produits consommés.
L'utilité des produits repose sur un tout autre principe que leur valeur. Celle-ci est en dernier lieu mesurée par la quantité et la qualité du travail ; c'est donc la production qui lui sert de point de départ. L'utilité au contraire est déterminée par les résultats de la consommation. Or la consommation d'un produit peut causer au consommateur soit un affermissement et une rénovation de ses forces physiques ou psychiques, soit leur affaiblissement et leur désorganisation, soit enfin un simple plaisir sans résultat utile ou nuisible. Dans le premier cas, Vutilité du produit consommé sera positive^ dans le second négative , dans le troisième neutre. Le pain qui sert d'aliment à la masse de la population est une richesse d'utilité éminemment positive ; l'alcool et l'opium doivent au contraire être considérés comme des produits d'utilité décidément négative; le tabac, consommé modérément, peut servir de type à une utilité neutre (1).
Non-seulement les utilités physiques, mais de même les objets qui ont pour but de satisfaire nos besoins intellectuels, esthétiques et éthiques, tombent sous l'une ou l'autre de ces trois catégories d'utilités.
Un livre instructif, un chef-d'œuvre de l'art, un monument national présentent des utilités psychiques positives ; iin livre immoral, un objet de luxe sans goût, une pièce de théâtre antipatriotique, voilà des utilités psychiques négatives ; des vers médiocres, un tableau jde la main d'un
(1) Tome IH, chap. IX. '^
artiste de peu de talent, un objet de luxe d'aucune valeur esthétique, voilà des utilités psychiques neutres.
Vouloir nier la nécessité scientifique de cette classification des utilités, à cause de la difficulté de tirer une limite précise entre ces groupes, c'est nier la nécessité en général de classer les phénomènes.
Certainement les limites entre les trois catégories d*utilités sont sujettes à se déplacer. Le blé, transformé en alcool, peut changer son utilité positive en utilité négative. L*opium, employé comme remède contre une maladie, peut acquérir une utilité positive.
Il y a des utilités de nature mixte. Un habillement peut, en protégeant le corps contre les intempéries de l'atmosphère, avoir sous d'autres rapports des quc^lités antihygiéniques et être en même temps un objet de luxe frivole. Il réunirait dans ce cas en lui des utilités positive, négative et neutre. Il en serait de même d'une maison qui aurait été louée pour parties par une société de bienfaisance, par un cabaret, et par un estaminet ; d'une pièce de théâtre dont le premier acte serait instructif, le second immoral et le troisième insipide.
Cependant il y a des richesses typiques, d'utilité positive, ce sont les matières nutritives de première nécessité ; il y en a qui peuvent servir de types comme utilités négatives, comme l'alcool, l'opium, les œuvres immorales d'art et de littérature; il y en a enfin qui présentent des types d'utilité neutre, comme le tabac, les objets de luxe, etc. C'est à la statistique de faire le bilan des richesses d'un pays conçues sous le point de vue de l'utilité. C'est à elle de vaincre les difficultés que pourrait présenter un travail pareil. La division des capitaux en fixes et circulants est de même une classification à limites très mobiles, le capital, en se trans-
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formant, passant sans cesse d'une catégorie à une autre. Cette classification des capitaux n'en a pas moins été reconnue nécessaire par la science et a été l'objet de recherches statistiques.
Un individu peut en même temps être militaire, savant et propriétaire de biens-fonds. Faut-il renoncer pour cela à la classification de la population en catégories distinctes d'après leurs occupations?
Une utilité négative peut^ par le plaisir momentané qu'elle cause, être plus recherchée qu^une utilité positive ; et la raison en est que les utilités neutres de beaucoup de valeur d'échange peuvent être demandées par des consommateurs dont les besoins les plus pressants sont déjà satisfaits et qui disposent de moyens pour satisfaire en outre leurs caprices et leur passion pour le luxe.
La valeur et l'utilité des produits, reposant sur des principes différents et sous plusieurs rapports même opposés (la valeur, sur la quantité et la qualité du travail; l'utilité, sur les résultats de la consommation), il s'ensuit qu'il doit y avoir divergence entre l'appréciation de l'état économique d'un pays selon que l'on le juge du point de vue de la valeur ou de celui de l'utilité des produits. De deux pays qui produisent, échangent et consomment une égaie quantité de valeurs, celui qui consomme le plus de produits d'utilité positive et le moins de valeurs d'utihté neutre et surtout d'utilité négative doit être considéré comme se trouvant dans une situation économique plus saine et normale. Ne voyonsnous pas des pays pauvres dont la population croît en nombre et jouit d'une constitution physique excellente^; et des pays riches dont la population décroit on nombre et en qualité? Ne voyons-nous pas désolasses entières de population no lisant que peu de bons livres et d'autres classes travail -
lées par des idées fausses et des passions inassouvies, se repaître d'une littérature de mauvais goût, immorale et anti-patriotique ?
La grande faute de Tôconomie politique, c'est d'avoir omis dans ses considérations et ses déductions le facteur important que représente l'utilité des richesses et des services tant physiques que psychiques et d'avoir en général négligé le principe de la consommation pour ne s'occuper que de la production et de l'échange des richesses et des services. Dans plusieurs traités d'économie politique, le chapitre de la consommation manque même totalement. C'est par là que l'économie politique s'est mise en contradiction avec la médecine et l'hygiène d'un cdté^ avec la morale et la religion de l'autre.
Le principe d'utilité, de même que celui de la valeur des produits^ se manifeste dans la société humaine parfaitement en analogie avec l'action physiologique des organismes de la nature. Les matières utiles et propres à soutenir la vie de Torganisme, à nourrir, à reconstruire et à régénérer les cellules, les tissus et les organes, l'organisme se les approprie par l'absorption, l'assimilation^ la digestion et la respiration ; les produits nuisibles et inutiles^ il les refuse ou s'en délivre par la désassimilation et la sécrétion. Seulement, le domaine de l'action des énergies vitales au sein de l'organisme de la nature est plus restreint ; le temps, l'espace et' le degré d'action leur sont assignés dans des limites beaucoup plus bornées, que ce n'est le cas pour l'homme
comme membre de la société. Ses besoins sont plus variés et le facteur psychique joue un rôle plus prédominant dans la production, la distribution et la consommation des richesses sociales. Cependant ce ne sont que des différences relatives et non essentielles ; les lois fondamentales qui président à la vie économique de la société humaine et à Faction physiologique des organismes de la nature sont identiques.
La variété plus grande des besoins tant physiques que psychiques^ et le choix plus libre des moyens de les satisfaire déterminent la possibilité pour Thomme de dévier plus fadlement de la marche normale de développement. L'erreur, la passion, l'incontinence et leurs suites inévitables, la dégénérescence physique, morale et intellectuelle, sont des facteurs qui ont une signification beaucoup plus grande pour la destinée de l'homme que pour celle d'une simple cellule. Aussi les symptômes pathologiques que manifeste la substance intercellulaire sociale sont-ils beaucoup plus variés et fréquents que ceux de la substance intercellulaire des organismes naturels. Mais en même temps l'organisme social, plus élastique et disposant de moyens de réhabilitation plus puissants et plus variés, est en état de supporter beaucoup plus d'irrégularités et d'anomalies par rapport à la composition de sa substance intercellulaire.
Il y a dans chaque société une masse de richesses non seulement d'utilité neutre, mais même d'utilité négative qui y circulent sans cependant désorganiser définitivement l'organisme. Et ces utilités neutres et négatives, tant physiques que psychiques, sont souvent recherchées avec plus d'instance et sont payées d'un prix beaucoup plus haut que les utilités positives. C'est que la satisfaction immédiate et momentanée que cause souvent une utilité négative, la fait préférer, malgré les suites quelquefois désastreuses qu'elle
entraine, à une utilité positive dont la consommation est souvent accompagnée de moins de plaisir et quelquefois même d'efforts pénibles, malgré ses résultats ^bienfaisants. Ne voyons-nous pas des populations entières préférer l'alcool à une nourriture saine et la vie dans les logements malsains des villes au travail des champs? Un public nombreux ne préfère-t-il pas la lecture de romans pornographiques aux chefs-d'œuvres de l'art et de la littérature? Les utilités négatives, qui circulent au sein d'un organisme social, sont parfaitement analogues b,ux poisons introduits dans un organisme naturel; elles ne tuent pas immédiatement, comme c'est le cas pour les poisons, puisque Torgalïisme social réagit plus puissamment contre une désorganisation immédiate, mais elles n'en causent pas moins une dégénérescence profonde, physique, intellectuelle et morale.
Par le phénomène physiologique qui est désigné en médecine comme aeeoutumancey un organisme individuel peut, en recevant des matières vénéneuses par des doses successivement toujours plus fortes^ s'habituer à des poisons qui l'auraient tué s'il les prenait subitement et sans y être préparé. Une société humaine peut aussi s'accoutumer par r action lente d'utilités négatives à en supporter des doses qui pour une autre société deviendraient mortelles. Une société très cultivée peut supporter par accoutumance le luxe effréné des classes élevées et les excès d'une presse libre sans en ressentir une perturbation profonde; mais gratifiez-en un pays encore peu développé dont les forces n'aient ' pas encore atteint le degré de résistance nécessaire pour combattre les effets pernicieux de ces utilités négatives, et il résultera sans nul doute une désorganisation profonde et peut-être la mort.
La consommation des utilités neutres n'entraîne pas des
suites pernicieuses aussi prononcées ; mais leur indifférence même prouve qu'un organisme social peut parfaitement se passer de cette catégorie d'utilités sans qu'il en résulte un affaiblissement ou une dégénérescence organique. Mais la recherche de ces utilités, qu'on pourrait caractériser plutôt comme des futilités, dirige le travail d'une partie souvent nombreuse de la population vers leur production; c'est donc une dépense d'énergies vitales ne donnant après la consommation que des résultats nuls pour la régénération physique et psychique des individus. La valeur des utilités neutres qui circulent dans un pays, telles que le tabac, la bière et tous les liquides qu'on emploie non pour étancher la soif, mais pour le simple plaisir d'avaler, les objets de luxe sans valeur esthétique, etc., représentent une somme de travail national souvent très grande. C'est donc une dépense d'énergies vitales sans résultat, un poids de matières inertes dont est chargée la société inutilement, et cette dépense et ce poids ne font toujours que croître en proportion du développement de la civilisation moderne. Il en est de même de la masse écrasante de livres médiocres, de journaux inutiles, de tableaux qui ne trouvent pas d'appréciateurs, dont est surchargé de nos jours le marché de tous les pays civilises. Notre globe entier pourrait être aujourd'hui enveloppé du papier imprimé qui témoigne de l'activité intellectuelle du genre humain. Cependant, hélas, la plus grande partie de toutes ces productions de littérature et d'arts si elles ne sont pas nuisibles, appartiennent par leur caractère à des utilités neutres. Les chefs d'oeuvres, les utilités positives, dans le domaine de l'esprit et de rart,n'en sont devenues que plus rares.
Comment expliquer l'accroissement progressif d'un tel facteur inerte et inutile sous le point de vue des intérêts
vitaux do la société, tandis que les organismes de la nature ne les supportent que dans des proportions très faibles et les rejettent immédiatement par des procédés de d^sassimi* lation et de sécrétion ?. Ce phénomène social est la suite inévitable de la plus grande liberté dont jouissent les membres de la société humaine en comparaison avec les cellules d'un organisme naturel. Grâce à cette liberté plus grande, l'individu peut concentrer entre ses mains, directement ou indirectement, une plus grande quantité de travail épargné en forme de valeurs échangeables, de capitaux, d'argent, de crédit. Il peut en conséquence acheter plus de valeurs et plus d'utilités produites par d'autres. Après avoir satisfait ses besoins les plus pressants, un tel individu peut subvenir encore à des besoins moins urgents, des besoins artificiels enfantés par le caprice, la satiété, l'oisiveté. La recherche des utilités, propres à satisfaire ces besoins, lorsqu'elle est soutenue par l'offre d'une quantité correspondante de travail ou de signes du travail, comme l'argent, les papiers de crédit, etc., provoque la concentration du travail sur la production de ces utilités neutres. Et c'est ici que se manifeste l'incommensurabilité et môme l'antagonisme entre les principes de la valeur et de l'utilité des richesses échangées. La valeur^ comme nous l'avons déjà énoncé, représente la quantité et la qualité de travail, l'effort psycho-physique que coûte la production ; l'utilité est déterminée par les résultats de la consommation, positifs, négatifs ou indifférents. L'eau^ utilité éminemment positive, n'a que peu de valeur d'échan^ ge; une broche de diamants d'une grande valeur d'échange, ne représente dans la plupart des cas qu'un objet d'utilité neutre. C'est donc la distribution inégale des richesses qui est la cause première de la production et de la consommation des utilités neutres, tandis que par rapport aux utilités
négatives ce sont plutôt les passions, Tincontinence, l'immoralité et Tignorance. *
Quoique la consommation des utilités neutres ne donne que des résultats indifférents pour Torganisme social, la croissance disproportionnée de cette catégorie de valeurs n'en témoigne pas moins de l'état pathologique d'une so^ ciété et peut, certaines limites outrepassées, contribuer à l'affaiblissement et à la dégénérescence du système nerveux social. La dépense d'énergies vitales dans le but de la production d'utilités sans résultat positif pour la régénération des énergies correspondantes, doit avoir pour résultat définitif un épuisement organique pour tout le système nerveux. D'un autre côté, l'offre même de ces utilités ainsi que des utilités négatives éveille artificiellement des besoins, des appétits et des tendances qui sans cela auraient peutêtre dormi indéfiniment. L'offre des liqueurs fortes aux peuplades sauvages n'a-t-elle pas été la cause de leur démoralisation et de leur dépérissement ? A combien de dépenses inutiles les objets de luxe exposés dans les magasins, n'entrainent-ils pas le public, souvent au dépens des moyens dont il dispose pour satisfaire des besoins urgents et de toute nécessité? La consommation des utilités neutres en proportion trop forte a toujours eu pour résultat le relâchement d'énergies et de mœurs^ un raffinement excessif de besoins, l'effémination générale. Ce n'est pas sans raison que le beau sexe livre le contingent le plus nombreux des consommateurs d'utilités neutres.
Une distribution inégale des valeurs entraîne toujours une circulation irrégulière d'utilités en dirigeant la production vers les utilités neutres et négatives au détriment des utilités positives. Il en résulte une circulation anormale de richesses en analogie avec la circulation irrégulière du sang
daDs les veines et les artères. Et comme dans l'organisme de rindividu de telles irrégularités de circulation causent soit des hypérèmieSy suivies de congestions et d'inflammationSy soit des anémies, suivies de défaillances et d'un affaiblissement général des fonctions physiologiques^ de même la consommation excessive d'utilités neutres et négatives par un petit nombre d'individus peut, au sein de la société, causer soit une hypérémie^ soit une anémie sociale. Rome sous les Césars, en attirant vers elle les richesses du monde entier, souffrait d'hypérémie, tandis que la plus grande partie des provinces, épuisées par des contributions et des impôts excessifs, étaient anémiques.
L'économie politique, en n'estimant la vie économique d'une société qu'en proportion des valeurs d'échange qui y circulent, sans prendre en considération le caractère des utilités, n'a pu arriver qu'à des déductions incomplètes et souvent fausses en ce qui concerne la prospérité .véritable des nations. Ce n'est que par les recherches de la Sociologie et spécialement de la Pathologie sociale que ses déductions peuvent être rectifiées et complétées.
Tout ce qui a été dit plus haut concernant la valeur et l'utilité des richesses doit être appliqué également aux services. Le travail échangé, à l'égal des richesses, acquiert une valeur de marché, un prix. Les services échangés contre des services sont eux aussi doués d'utilité soit positive, soit négative ou neutre. Les services que se rendent mutuellement les représentants des deux sexes au sein d'une famille bien réglée portent un caractère d'utilité éminemment positive; la prostitution est l'arène d'échange de services d'un caractère éminemment négatif. Une administration éclairée, impartiale et énergique, rend au pays des services d'utilité positive, tandis qu'un gouvernement ignorant^ partial et
faible ne peut en rendre que de qualité négative. Tout ce qui dans une société est fait de trop, sans qu'il en résulte des conséquences utiles ou nuisibles, doit être mis en compte des services de qualité neutre.
La statistique en dressant les tableaux des mariages, des divorces, de la natalité des enfants légitimes et illégitimes, de la prostitution, dels crimes et délits, présente à la Pathologie sociale les données et les matériaux, pour en déduire les combinaisons nécessaires et les lois qui président à la formation des anomalies sociales et à l'évolution rétrograde des associations humaines.