ACTE III, SCÈNE III
(aires, les jeunes soldais, mais le reste ! .. les autres!... Tu as entendu? Les quelques paroles qu'ils ont prononcées, tu les as comprises, Marceau? Leur silence, ce qu'il y avait au fond de leur silence, tu le comprends ? Ah! si je n'étais pas là! c'est moi qui leur renfonce les bassesses dans la gorge! mais c'est un de ces hommes-là, enlends-tu! un de ces hommes du conseil, qui... sais-tu bien ce qu'il a osé dans la réponse à la sommation de la Prusse? Nous recommander à son humanité !... Ah! cette phrase, vois-tu!... et il m'a fallu la subir! Non, ils n'osent pas encore parler : mais toute leur personne promène sur les remparts, avec leur lâcheté muette, l'annonce et la promesse de la capitulation... Heureusement que, Dieu merci, il reste encore des courages et des indignations... Tiens, tout à l'heure, à la citadelle, un volontaire me croyant complice du conseil, m'a jeté à la figure le mot lâche...
MARCEAU
A toi... un volontaire? — Tu avais ton épée?...
TERRIN.
Je n'y ai pas pensé... L'insulte se trompait : elle ne m'a pas touché. Oh! l'idée de cette capitulation, la trouver déjà partout, dans la ville, entre les pavés, sur les places,... sentir tout trahir et tout conspirer contre nous, les maisons, les intérieurs, les familles fugitives de Paris au 10 août, les conciliabules, les correspondances, les délations qui vont à l'ennemi, les femmes qui paralysent la défense, les bruits peureux qui la désespèrent, les signaux qui communiquent, à Haudainville, où campent les émigrés... Hier, dans la ville, près des remparts, on a scié deux arbres pour indiquer la poudrière au tir des canons prussiens... Ah! Marceau,
la Patrie nous devait un autre champ de bataille que celui-là!
MARCEAU
Sois tranquille, commandant : elle nous réserve une revanche. Nous retrouverons bien un jour les Prussiens en rase campagne...
TERRIN.
Des soldats de 89 comme nous ! car nous sommes, nous deux de la môme levée d'enthousiasme, — la Révolution nous a donné son souffle et sa flamme... Tu en as, toi aussi, le feu sacré dans la poitrine — le courage frémissant et la religion ardente...
MARCEAU
Commandant ! . . . (11 lui serre la main.)
PERRIN
Mais les autres!... ce Vognet et ce Blosseville ! Des soldats, des soldats, pardieu ! qui sauraient mourir au besoin. — Mais ils ne comprendront jamais, ceux-là, la sainte folie héroïque de la mort. Pour mourir, il faut qu'ils consultent leur compas, qu'ils calculent, qu'ils supputent si les murs autour d'eux ont tant de pierres et puis si ces pierres font telle ou telle courbe géométrique.... et la balance de leurs chiffres est ce qui fait leur devoir! Eh bien, Marceau, nous qui ne sommes pas de cette trempe-là, si nous mourions pour mourir? Songes-tu à ce grand exemple que laisserait notre mémoire? au tressaillement qui courrait dans la nation, quand on dirait : Ils sont tous morts jusqu'au dernier!... Songes-tu à l'ennemi terrifié, à la France électrisée ? Une mort inutile?... Non! elle vaudrait mieux qu'une armée à la Patrie!
AGffE III, SCÈNE III. 65