‹ La peau de tigre [Texto impreso]Chapitre 16 sur 32 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

FLORINE, CÉLINDE, puis SUZON.

FLORINE

Oh! la méchante béte que cette vilaine vache rousse! elle a enlevé mon bonnet d’un coup de corne, et d’un coup de pied renversé le seau de lait dans l’étable. Nous n’aurons pas de crème pour le fromage, et il faudrait faire deux lieues pour s’en procurer d’autre. Vive Paris, pour avoir ce qu’on veut I

CÉLINDE, rêveuse.

Il doit y avoir opéra aujourd’hui.

FLORINE

Oui, et la Rosimône danse le pas de madame dans /e.s' Indes galantes.

CÉLINDE.

La Rosimène... danser mon pas! — Une créature pareille... tout au plus bonne à figurer dans l’espalier.

FLORINE

Elle a tant intrigué, qu’elle a passé premier sujet.

CÉLINDE.

Qui t’a dit cela?... C’est impossible.

FLORINE

Vous savez ce jeune peintre-décorateur qui me trouvait gentille, je l’ai rencontré l’autre jour dans le bois ; il m’a proposé de faire une étude d’arbre d’après moi, et, pendant que je posais, il m’a raconté toutes les histoires des coulisses.

CÉUNDE.

Mais elle n’est pas seulement m dehors; elle a volé deux balustres à quelque balcon pour s’en faire des jambes. ^

FLORINE

M. de Vaudoré fait des folies pour elle ; il lui a donné un hôtel dans le faubourg, une argenterie magnifique de Germain, et, l’autre jour, elle s’est montrée au cours la Reine en voiture à quatre chevaux soupe au lait, avec un cocher énorme et trois laquais gigantesques par derrière. Un train de princesse du sang !

CÉUNDE.

C’est une horreur ! un morceau de chair taillé à coups de serpe I

FLORINE

Quand je pense que madame, qui est si bien faite, s’est ensevelie toute vive dans un affreux désert par

LA FAUSSE CONVERSION 191

amour pour un petit jeune homme, assez joli, il est vrai, mais sans la moindre consistance...

CÉLINDE, effrayée.

Florine, Florine, regarde !

FLORINE

(ju’y a-t-il ?

^ CÉLINDE.

Un crapaud qui est entré par la porte ouverte, et qui s’avance en sautelant sur le parquet.

FLORINE

L’affreuse béte ! avec ses gros yeux saillants, il ressemble à faire peur à M. de Vaudoré.

CÉLINDE.

Je vais m’évanouir; Florine, ne m’abandonne pas dans ce péril extrême.

FLORINE

Où sont les pincettes, que je l’attrape par une patte, et que Je le jette délicatement par-dessus le mur?

CÉLINDE.

Prends garde qu’il ne te lance son venin à la figure.

Ne craignez rien, je suis brave. Nous voilà débarrassées de ce visiteur importun.

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T. A P F. AT 11F Tir.TtF

Jo. respire. Dans les descriptions d'ermitages et de chaumières, les auteurs ne parlent pas des crapauds qui veulent se glisser dans votre intimité.

FLORINS

Je l’ai toujours dit à madame, que les auteurs étaient des imbéciles, La campagne est faite pour les paysans, et non pour les personnes bien élevées.

CÉLINDE

Grand Dieu ! une guêpe qui se cogne en bourdonnant contre les vitres ! Si elle allait me piquer !

FLORINS

Avec deux ou trois coups de mouchoir, je vais tùcher de la faire tomber à terre ; nous l’écraserons ensuite.

(Elle tue la guêpe.)

CÉUNDE.

Quel aiguillon et quelles pinces ! C’est affreux; d’être ainsi poursuivie par les animaux malfaisants; hier, j’ai trouvé une araignée énorme dans mes draps.

FLORINS

Il faut bien que les champs soient peuplés par les bêtes, puisque les hommes comme il faut sont à la ville.

LA FAUSSE CONVERSION

CÉLINDE.

11 me semble que la peau me cuit; j’ai peur d’avoir attrapé un coup de soleil, j’ai arrosé les fleurs dans le jardin sans fichu.

FLORINE

La peau de madame est toujours d’une blancheur éblouissante.

ciUNDE.

Tu trouves ?

FLORINE

Ce n’est pas comme cette Rosimène, avec son teint bis et sa nuque jaune. Je voudrais avoir l'argent qu’elle dépense en blanc de perle et en céruse.

CÉLINDE.

J’entends les sabots de Suzon qui accourt en toute hâte. U faut qu’il y ait quelque chose d’extraordinaire.

(Entre Suzon.)

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