‹ La peau de tigre [Texto impreso]Chapitre 29 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

GOliUERT 7B DEVINS UN PEINTRE DE L’ÉCOLE ANGÉLIQUE

Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement, a Eh quoi ! m’écriai-je, j’ai déjà du chic, et c’est la première fois que je touche une brosse... Qu’est-ce donc que le chic? » J’étais près de me laisser aller à mon désespoir et de m’enfoncer dans le cœur mon couteau à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j’entendis au fond de mon àme une voix qui murmurait : « Si ton maître n’était qu’un cuistre!... » Je rougis jusqu’au blanc des yeux, et je crus que tout le monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne parut s’apercevoir de celte illumination intérieure.

Petit à petit, à force de travail, j’en revins à ma manière primitive, je n’employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des dictionnaires; aussi, un jour, mon professeur, qui s’était arrêté derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses :

FEUILLETS DE L'ALBUM d’UN JEUNE 'RAPIN 231

« Comme c’est bonhomme !» A ces mots, je me troublai, et, sulToquC* d’émotion, je courbai ma tête sur ses ipains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l’on fabrique à Épinal. A dater de ce jour, je me fls une raie dans le milieu des cheveux, et me vouai au culte de l’art symbolique, archaïque et gothique ; les Byzantins devinrent mes modèles ; je ne peignis plus que sur fond d’or, au grand effroi de mes parents, qui trouvaient que c’étaient là des fonds mal placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration : Orcagna, l’ange de Fiesole, Ghirlandaio, Pérugin, me paraissaient déjà un peu Vanloo; et, ne trouvant plus l’école italienne assez spiritualiste, je me jetai dans l’école allemande. Les frères Van Eik, Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, llolbein, Quintin Metsys, Albert Durer, furent pour moi l’objet d’études profondes, après lesquelles j’étais en état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu Jacquemin Oringo-

neur, imagier du roi Charles VI. A celte époque climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue chez Brullon, rue de l’Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais savoir mon métier et gagner de l’argent ; je répondis que le gouvernement, par un oubli que j’avais peine à concevoir, ne m’avait pas encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ’ ne pouvait manquer. A quoi mon père répliqua : « Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore. »

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