‹ La Peau de tigreChapitre 29 sur 40 · FEUILLETS DE L ALBUM D*UN JEUNE RAPIN · texte numérisé non relu

FEUILLETS DE L ALBUM D*UN JEUNE RAPIN

Dès la troisième, ayant reconnu la vanité des étades classiques, je m^adonnai au bel art de la natation, et j'acquis, après deux saisons de chair de poule et de coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête sans faire jaillir une goutte d'eau; je tirais la coupe marinière et la coupe sèche d'une façon très-brillante; les maîtres de nage me faisaient l'honneur de m'admettre à leur payer des petits verres et des cigares; je commençai même un poème didactique en quatre chants, en vers latins, intitulé : Ars natandi. Malheureusement, la nage est un art d'été; et, l'hivef , pour me distraire des thèmes et des versions, j'illustrais de dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres; je ne puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que cette passion m'attira; j'avais du premier coup atteint les hauteurs de l'art primitif; j'étais byzantin, gothique, et môme, j'en ai peur, un peu chinois : je mettais des yeux de face dans des têtes de profil; je méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des chevaux ; si mes compositions eussent été sculp-tées dans la pierre au lieu d'être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux

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et les plus profonds. Je ne me rappelle pas/sans plaisir une certaine chaumière avec une cheminée dont la fu« mée sortait en tir&'bouchon, et trois peupliers pareils à des arêtes de sole Mte, qui aujourd'hui obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de Tair na'if. A coup sûr, rien n'était moins maniéré.

De là, je passai à de plus nobles exercices : je copiai les Quatre Saisons au crayon noir, et les Quatre Par-ties du monde au crayon rouge. Je faillis des hachures carrées, en losange,, avec un point au milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, e-est de réserver le point lumineus: au milieu de la prunelle; enfin j*en vins à bout, et je puç offrir à mes parents, le jour de leur ffete, un soldat romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'eflbt d'une gravure au pointillé; la beauté du cadre les toucha, et ja les vis près de s'attendrir; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde, au lieu de la phrase que j'attendais : 7^ MarceUuB erisl me dit, avec un accent qui me sembla horriblement ironique : « Tu seras avocat l »

H me fit prendre des inscriplions de droit qui servie rent k motivar mes sorties, et me permirent d^aller assez régulièrement dans u» atelier de peinture. Mon

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père, ayant dôcouvert mon affreuse conduite, me lança un gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement dernier : a Tu périras, sur Téchafaud! » C*e&it ainsi que se décida ma vocation.

d'aprAs la'bossh

Hélssl ¥oioi bien longtemps que je reproduis i Tes* tompe le torse de Qa*mamcus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins antiques : i la Iongae, la bosse et Vestompe engendrent la mélancolie; les yeux blancs des dieux grecs p'ont pas grande expression; la sauce est peu variée en eile-méme. Si ce n^était ridée de contrarier mes patents, quiWsou^ tient, je quitterais & l'instant cet affireux métier! Gela A'est guère amusant, d'aller chercher des cerises à Teaurdet-vie, du tabac & Aimer et des cervelas pour ces messieuiis, et de s'entendre appeler toute la journée r^ia et fat huppé I

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DAPRES NATURE

liS semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boite, un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carrée? Carrée; c'est plus sévère, plus primitif, plus ingresque; la palette d'Apelles devait être carrée! Ohl le3 belles vessies, pleines, fermes, luisantes! avec quel plaisir vaisje donner dedans le coup d'épingle qui doit faire jaillir la couleur I ... Aïe ! ouf ! quel mauvais augure ! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté comme une bombe, et m'a lancé à la figure une longue fusée jaune : il faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si j'étais supertitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature vivante! Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime tes battements impétueux, ou je serai forcé de. te faire cerder de fer comme le cœur du prince Henri. Ce n'est pas une' femme ; au contraire, c'est un vieux

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charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le plus bearf torse de répoque,ôt qui s'intitule « prepiier modèle de FAcadémie royale de dessin et de peinture; » pour moi, il me fait l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout contre un mur.

On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise m'échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme une forêt de mâts, j'entrevois vaguement* le coude du modèle. De tous côtés j'entends mes compagnons s'écrier : « Quels dentelée I quels pectoraux! comme la mastoide s'agrafe vigoureusement! comme le biceps est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie! » Moi, au lieu de toutes ces merveilles anatomiques , je n'avais pour perspective qu'un cubitus assez ^pointu, assez rugueux, assez violet; je le transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le professeur vînt jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un ton rogue : « Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte d'enfer, et je vous prédis... que vous ne ferez jamais rien. »

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