HISTOIRE PERPLEXE
L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs, detix Anglaisés; quahd où Voyait l'uiië, on pouvait être Sûi* que Tàtltre n*était pas loltl ; aussi les avâit-on nommées le^ belles Itisépsirakleg.
Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœuts jumelles, elles n'avaient de ôommun qu'une seule chose : c'est qu*&h ne pouvait les connaître sans les aimet, car c'était bien les deux pluâ charmantes et, eu même temps, les deux plus dissemblables créatures qui âe soient jamais rencontrées ëngëmble. Gepeûdant elles paraissaient s*accoMer le mieux du monde.
Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient compris les avantages du contraste, ou bien s'il existait entre elles une véritable amitié; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir Tune l'autre merveilleusement bien, et je pense qu'au fond, c'était le motif de leur union apparente ; car il me semble bien difficile que deux sœurs du même âge, d'une beauté égale quoique différente, ne • se haïssent pas cordialement. Il n'ea était pas ainsi, et les deux adorables filles étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s'épaulant l'une à l'autre avec une gracieuse familiarité, ou â demi. couchées sur les coussins de la même causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne se quittaient pas une seule minute.
Gela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les fashionnables du cercle ; car il était impossible de dire un mot à Musidora que Glary ne l'entendit; il était impossible de glisser un billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en aperçût : c'était vraiment insoutenable. Les deux petites s'amusaient comme deux folles qu'elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par quelque saillie enfantine ou quelque boutade inat-
tendue. Il faisait beau voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys, forcés de rengainer leur madrigal ou leur épltre. Mon ami Ferdinand tni tellement étourdi de la déconvenue, qu*il en mit huit jours sa cravate aussi mal qu'un homme marié.
Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner autour des deux sœurs, m'en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans succès. Je m'étais tellement dépité, qu'un certain soif j'eus une sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui m'empêcha de le faire, ce fut Tidée que je laisserais la place libre au gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas essayer l'habit que mon tailleur devait m'apporter le lendemain. Je remis mes projets de suicide à une autre fois; mais, en vérité, je ne sais pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait.
En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que j'aimais à la fois les deux sœurs : cela est vrai, quoique ce soit abominable, et peut-être même parce que c'est abominable; toutes les deux! Je vous entends d'ici dire, en faisant votre jolie petite moue : « Le monstre ! » Je vous assure que je suis pour-
tant le plus iaofieosif garçon du monde; mais le cœur de l'homme, quoîqu*iI ne soit pas à beaucoupprès aussi siûgulieir que celui de la femme, eât eùcore une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui arrivera, pas niême vous, madame. Il est probable que, si je vous avais connue plus tôt, je n'âtitaiâ aimé que vous ; mais je ne vous connaissais pas.
Clary était grande et svelte comme une Diane antique ; elle avait les plus beaux yeux du monde, des sourcils qu'on aurait pu croire tracés au pîncdaW, tifl nez fin et hardiment profilé, un teint d'une pâleuf chaude et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant quoiqu'un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir une toute jeuflè flUe (car les belles épaules ne naissent qu'à trente ans) ; bref, c'était une vraie péri!
Avais-jetort?
Musidora avait des chairs diaphanes, Ufle têie blbfidô çt blanche, et des yeux d'une limpidité àhgéllquè, des cheveux si fins et si soyeux, qu'un souffle les éparpillait et Semblait en doubler* le volume, avec cela un totlt , petit pied et tlû Cofsage de guêpe : où l'attrait priôfl pour une fée.
N'avals-je pas raison?
Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore que la premiëf e, c^est qfle je n'aimaîs ni Clary ni Musidora : Clary seule ne me piaillait qu'à, moitié ; Miisidora, séparée de èa sœur, per^ dait presque tout son charme; qliand elles étaient ensemble, iûoû amour i'evenait, et je les ti^ouvais toutes detii également adorables. Ce n*était pââ de la brune oii la blonde que j*étaiâ épris, c'était de la réunion dé ceâ deux types dé beauté que les deux sœurs résumaient si pafftlitettiëût; c*était une ëëpècô d'être abstrait qui tt*était pas Musidora, qui n^était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux; un fantôine gffacieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait Voltigeant de la pîremiére à la seconde, empmntant à celle-ci Son doUx sourire, à celle-là son regài'd dé feu; corrigeant la mélan^ colie de la blonde paf la vivacité de là brune, en prenant à 6hacune ce qu'elle avait de pltRt choisi, et complétant Tune par l'autre; quelque choSe de charmant et d'indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui s'euvolait dès qu'elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon amour, et je n'en faisais véritablement qu'Une seule et même personne.
Dès que les deux sœurs eurent compris que c'était aUisi et pas autrement que je les aimais, —elles eurent compris cela bien vite, — elles me reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence marquée sur tous mes rivaux.
Ayant eu l'occasion de rendre quelques services assez importants à la mère, je fus admis dans la maison et bientôt compté au nombre des amis intimes. On y était toujours pour moi; j'allais, je venais ; on ne m'appelât plus que par mon nom de baptême; je retouchais les dessins des petites; j'assistais à leurs leçons de musique^ on ne se gênait pas devant moi. C'était une position horrible et délicieuse, j'étais aux anges et je souffrais le martyre. Pendant que je dessinais, les deux sœurs se penchaient sur mon épaule; je sentais leur cœur battre et leur haleine voltiger dans mes cheveux : ce sont, en vérité, les plus mauvais dessins que j'aie faits de ma vie; n'importe, on les trouvait admirables. Quand nous étions au salon, nous nous reposions tous les trois dans l'embrasure d'une croisée, et le rideau qui retombait sur nous à longs plis nous faisait comme une espèce de chambre dans la chambre, et nous étions là aussi libres que dans un cabinet; Musidora était à ma gauche, Clary à droite, et je tenais une de leurs
mains dans chacune des miennes; nous caquetions comme des pies, c'était un ramage à ne pas s'entendre : les petites parlaient à la fois, et il m'arrivait souvent de donner à Clary la réponse de Musidora, et ainsi de suite ; et quelquefois cela donnait lieu à des à-propos si charmants, à des quiproquos si comiques, que nous nous en tenions les côtes de rire. Pendant .ce temps-là, la mère faisait du filet, lisait quelque vieux journal, ou sommeillait à demi dans sa bergère.
— Certainement, ma position était digne d*envie et je n'aurais pu en rêver une plus désirable; cependant je n'étais heureux qu'à moitié : si en jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait quelque chose et que ce n'était pas un baiser Complet; alors, je courais embrasser Musidora, et le même efiTet se répétait en sens inverse : avec l'une je regrettais l'autre, et ma volupté n'eût été entière que si j'eusse pu les embrasser toutes deux à la fois : ce n'était pas une chose fort aisée!
— Une chose singulière, c'est que les deux charmantes misses n'étaient pas jalouses l'une de l'autre : il est vrai que j'avais besoin de répartir mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité : malgré cela, ma situation était des plus difficiles, et j'étais dans des transes perpétuelles. Je ne sais pas si l'effet qu'elles
produisaient sur moî, elles se le produisaient réciproquement sur elles ; mais je Ue puis attribuer â uti autre motif la bonne intelligence qui régnait entrt nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n'étaient pas ensemble, et comprenaient Intérieurement queTtine n'était que la moitié, de l'autre, et qu'il fallait qu'elles fussent réunies pour former un tout, A la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable que rAnge qui n'avait apporté qu'une âme, ne comptant pas sur deux jumelles, n'avait pas eu le temps de remonter en chercher unp seconde, et l'avait divisée entre leà deux petites créatures. Cette folle idée s'était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avaië débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux.
Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées cpntre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c'était ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent â la fois chacune sur une joUe; leurt beaux yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, leurs petits cœurs battaient, battaient : peut-être était-ce
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parce ({u'elles avaient couru; mais dans Tinstant je ne Fattribuai pas à cela; elles avaient un air ému etsa-^ tisf^t qu^eUes n'avaient pas lorsque je*les embrassais séparément. C'est que la sensation était simultanée et que ces deux baisers n'étaient effectivement qu'un seul et même baiser, non pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète qu'elles for^ maient à elles deux, qui était l'une et l'autre et n'était ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idéale à qui « j'avais donné le nom d'Âdorata. Gela était charmant, et je fns heureux an moins trois secondes. Mais cette idée me vint, qu'avec cette manière, j'étais passif et , non actif^ et qu'il était de ma dignité d'homme de ne pas laisser intervertir 4es rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts elTilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque sur mes lë-^ vres; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me Tavuent donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute subtile qu'elle était, 0t me jetèrent pour récompeuse le regard le plus enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un môme homme.
Vous rirez, vous direz que j'étais fou, et que c'est
ua très-petit malheur que d'être aimé à la fois de deux charmantes personnes; mais la vérité est que je n'avais jamais été aussi tourmenté de ma vie; j'aurais possédé Clary, j'aurais possédé Mùsidora, je n'en aurais certes pas ét^ plus heureux : ce que je voulais était impossible, c'était de les avoir toutes les deux en même temps, à la môme place. Vous voyez bien que j'avais totalement perdu la tête.
En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de feu le chinois M. Abel de Rémusat; il était intitulé : YurKiao-Li, ou les Dem Cousines. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir à la description des tasses de thé, et aux improvisations sur les fleurs de pêcher et les branches de saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, quand je vins à l'endroit où le bachelier es lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de la première cousine, devient derecheî amoureux de l'autre cousine, la belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous sonmies profondément égoïstes et que nous n'approuvons que ce qui parle de nous. J'attendais le dénoûment avec anxiété, et, quand je vis que le bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous
assure que je me suis surpris à désirer d'être Chinois, rien que pour pouvoir être bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n'aurais pas promené, comme rhonnèle ChiQois, mon amour alternatif du pavillon de Test au pavillon de l'ouest; n'importe, je me pris, dès ce jour, d'une singulière admiration pour Yu-Kiao-Li^ et je le prônai partout comme le plus beau roman du monde.
Excédé d*une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer, sur le bonheur d'être en ménage, si bien que la mère fit retirer les deux petites et la conversation s'engagea.
— Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je; mon intention formelle est certainement d'épouser une de vos demoiselles, si vous me l'accordez ; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne sais laquelle prendre.
Elle sourit et me dit :
— Je suis conune vous, je ne sais laquelle j'aime le * mieux; mais avec le temps vous vous déciderez; mes filles sont jeunes, elles peuvent attendre.
Nous en restâmes là.
Trois, quatre mois se passèrent; j'étais aussi incertain que le premier jour : c'était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre ; je prétextai un voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup ; la mère me dit adieu avec un air de pitié bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; elle avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs m'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et, là, sentant bien que nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de leurs cheveux. Je n'ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une autre; mais c'est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur mon cœur pendant mes six mois d'absence.
A mon retour, j'appris que les deux sœurs étaient mariées, l'une à un gros major qui était toujours ivre et qui la battait; l'autre à un juge, ou quelque chose iîommc cela, qui avait les yeux et le nez rouges; toutes deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n'épargnai pas les malédictions à ces deux brutaux, qui n'avaient pas craint de dédoubler cette individualité charmante, faite de deux corps et d'une seule âme, et
que je me répandis en invectives furibondes sur le prosaïsme du siècle et Timmoralité du mariage.
La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une maîtresse.
L'autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse ^û mettant de Tordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles. Tune blonde et l'autre brune, elle m'a cru coupable d'une double infidélité, et peu^s'en est ^allu qu'elle ne m'arrachât les yeux; cela aurait été dommage, car c'est à peu près tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les dames prétendent que j'ai un joli regard. J'ai eu toutes les peines du monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu'elle me garde encore rancune.
J*ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, je Tignore; sa demeure, je ne la soupçonne pas. Perchet-iisur un arbre? se terre-t-il dans une carrière abandonnée? Noua autres de la bohème, nous ne sommes pas curieux^ et je n*ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par des temps impossibles. Suivant Fusage des romanciers à la mode, je devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu ; je présume que son passe-port doit être rédigé ainsi : « Visage ovale, nez ordinaire, bouche moyenne.
menton rond, yeux bruns, cheveux châtains; signes distinctifs : aucun, « C'est cependant un homme trèssingulier. Il m'aborde toujours en criant comme Archimède : « J'ai trouvé! » car mon ami est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d'une machine nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul : les mécaniques sont produites par d'autres mécaniques, les bras et les jambes passent à l'état de pures superfluités. Mon ami, vrai puits de Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l'alchimie. Le Dragon vert, le Serviteur rouge et la Fenmie blanche sont à ses ordres; il a dépassé Raymond LuUe, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les hermétiques.
— Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour d'un air de doute, en regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien.
— Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j'ai eu cet enfantillage; j'ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m'en coûtaient quarante ; du reste, tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun : Esq., d*Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. J'ai aussi composé du tissu cellulaire en faisant traverser des blancs d'œufs par un courant électrique; c'est un
bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à de l'omelette. J'ai obtenu le poulet à tôte humaine, et la mandragore qui chante, deux petits monstres assez désagréables; comme maître Wagner^ j'ai un homonculus dans un flacon de verre; mais, décidément, les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m'occupe maintenant, c'est de sortir de l'atmosphère terrestre. Peut-être Newton s'est-il trompé, la loi de la gravitation n'est vraie que pour les corps : les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me jeter du haut d'une tour et tomber dans la lune. Adieu t
Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu'il était rentré dans le mur comme Cardillac.
Dn soir, je revenais d'un théâtre lointain situé vers le pôle arctique du boulevard; il commençait à tomber une de ces pluies fines, pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et toutes les étoffes qui abusent du prétexte d'être imperméables pour sontir la poix et le goudron. Los voitures déplace étaient partout, excepté, bien onlendu, sur les places. A la douteuse clarté d'un réverbère qui faisait des tours d'acrobate sur la corde lâche, je reconnus mon ami,
qui marchait à petits pas comme s'il eût fait le plus beau temps du monde.
— Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant mon bras sous le sien.
— Je m'exerce à voler^
— Diable! répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la main sur ma poche.
— Oh! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les foulards; je m'exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l'air, j'ai loué un jardin du côté de la barrière d'Enfer, derrière le Luxembourg, et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds d'élévation; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de cheminée. C'est commode.
— Et par quel procédé?...
— Mon Dieu, rien n'est plus simple.
Et, là-dessus, mon ami m'expliqua son invention; en effet, c'était fort simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d'un tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole ,* l'imprimerie , la poudre à canon et la vapeur.
Je fus trës-étonné de ne pas avoir fait moi-môme cette découverte ; c'est le sentiment cpi'on éprouve en face des révélations du génie.
— Qardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. Tai trouvé pour ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux sont trop chères^ et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des réverbères ; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j*irai embrasser le génie de la liberté sur sa colonne de bronze.
Gela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois ou quatre mois.
Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais
pas encore. J'entendis frapper distinctement trois
coups contre mes carreaux. J'avouerai courageusement
que j'éprouvai une Arayeur horrible. Au moins si ce
n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse
d'épouvante, maïs ce doit être le diable, l'inconnu,
celui qui rôde la nuit, quœrens qtieni devorct. On
frappa 3acore, et je vis se dessiner à travers la vitre
des traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me dit :
— Ouvrez donc, il fait un froid atroce.
Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligaturés et des ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient l'auréole à s'y méprendre.
— Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant I mes ailes ne coûtent guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange chose I Un petit calcul grand comme là main, griffonné 'par riioi sur le dos d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière, ot le mondo va Olfo chaniii'.
Le vieil univers a vécu; religion, morale, gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent Ton a appelé le ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je révélerai aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur; je les rendrai semblables à des anges, on serait Dieu à moins. Beaucoup le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. L'architecture est renversée de fond en comble ; les fenêtres deviennent des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus sorvir; ])»)iiiliv. donc h's bonil^vs contre les huiiiiiics ({iii pnsscn! a::-(i(vs!is des nuai^cs etc^^^ilionl leurs |:.):i;s '<\v ia \i^lr i]i< ((.rdors. Ddt.s
quelque temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure I
Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du ciel, et je restai seul, doutant de moi-môme et me pinçant pour savoir si je veillais ou si je dormais.
J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine Ta-t-elle laissé en roule? S'est-il cassé le cou ou s'est il noyé dans un océan quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir les premières nouvelles que j'aurai de lui.
Henri Heine, dans un charmant article, a décrit les occupations et les déguisements des dieux en exil; il nous a montré, après Tavénement triomphal du christianisme, les olympiens forcés de quitter leurs célestes demeures, comme aujemps de la guerre des Titans, et s'adonnant à diverses professions en harmonie avec le prosaïsme de l'ère nouvelle ; sans les renseignements positifs qu'il a recueillis de la bouche de Nichol Aiiderson,le baleinier, nous ignorerions que Zeus, le dieu au noir sourcil et à la chevelure ambrosienne, est devenu un simple marchand de peaux de lapin comme l'ami du pî^ir de France d'Henry Monnier, et
qu'il vit de cet humble commerce au milieu d'une petite île de la mer polaire, entre son vieil aigle à demi déplumé et la chèvre Amalthée aux pis éternellement Toses, répondant en dactyles et en spondées homériques aux demandes de ses rares clients; nous ne saurions pas non plus qu'Ampelos, jetant la nuit le froc de moine qui le couvre le jour, célèbre, avec toute la pompe antique, les mystères des bacchanales, au fond des forêts de la Thuringe, en compagnie du père cellerier, transformé en Silène, et des jeunes novices reprenant le pied de bouc de l'aegipan, ou la peau de tigre de la mimallone. C'est par lui encore que nous avons appris le sort d'Hermès-Psychopompos, actuellement entrepreneur du transport des âmes sous l'habit de ratine d'un négociant hollandais, ainsi que celui de la sage Pallas-Athénè, réduite à ravauder des bas, et de la dévergondée Aphrodite, arrivée, coriime une lorette vieillie, à faire des ménages et ^ poser des sangsues. -— Mais le poëte allemand, si bien informé, d'ailleurs, n'a rien dit du dieu Sylvain; nous sommes en état de combler cette lacune. Sylvain, que l'on croit mort depuis deux mille ans, existe, et nous l'avons retrouvé : il s'appelhi DiMKH'ourl. Les hommes s'imaginent qu'il a été soldai «le Napoléon, (^L ils uni poiir
eux les apparences; mais, comme vous le savez, rien D'est plus trompeur que les apparences. Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront tpie benecourt est un bourgeois un peu singulier qui aime à se promener dans la forêt. Et, en effet, il n'a pas Tair d'être autre chose; mais examinezle de plus près, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l'homme la physionomie du dieu sylvestre : son paletot est couleur bois, son pantalon noisette ; ses mains, halées par l'air, font saillir des muscles semblables à des nervures de chêne : ses cheveux mêlés ressemblent à des broussailles; son teint a des nuances verdâtres, et ses joiies sont veinées de fibrilles i^ouges comme les feuilles aux approches de l'automne; ses pieds mordent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches; son chapeau se découpe en couronne de feuiliâge, et le côté végétal apparaît bien vite à l'œil attentif.
C'est sous la protection de ce dieu sans ouvrage ïue prospère cette belle forêt de Fontainebleau, si îimée des peintres; c'est par lui que les chênes prennent ces dimensions énormes et ces altitudes bizarres }ui retiennent des mois entiers Roussi^au, Oiaz ol Di»-
camps au Bas-Bréau ; c'est lui qui dégage des amas de sable les roches singulières; qui fait filter Feau de diamant sous le velours des mousses; qui fraye le chemin aux fourrés secrets, aux taillis mystérieux, aux perspectives inattendues; qui écrase sous son talon la vipère à tôte plate et entr'ouvre les branches pour laisser passer le chevreuil poursuivi.
Souvent l'arti&te, sa boîte au dos, s'engage au hasard dans la forêt touffue et profonde. Les masses de verdure voilent l'horizon. Les roches se dressent comme des murailles, le chemin aboutit à un fort impénétrable où les fauves peuvent à peine se glisser. Mais tout à coup une main invisible écarte lé feuillage, entre deux troncs satinés et plaqués de velours vert, une étroite sente se dessine comme foulée par le pied furtif des fées et des nymphes bocagères; les épines se rangent, les ronces dénouent leurs filaments, les rameaux se redressent com]!lie dans les forêts enchantées, quand on a prononcé le mot magique; la route devient aisée, quoique presque invisible. Aux carrefours douteux, vous trouvez sur les pierres blanches des flèches qu'on croirait tombées du carquois de Diane ; leur pointe vous dirige vers le but : un grés d'une difformité curieuse, une grotte aux accidents
pittoresques, un arbre séculaire ou historique, un point de vue d*une étendue immense. Pendant que vous cheminez vous entendez parfois remuer dans les feuilles, vous croyez que c'est un oiseau effrayé qui s'enfuit, un lapin qui regagne son gîte ; nullement : c'est Sylvain qui vous accompagne de sa protection bienveillante, et rit doucement lorsqu'il voit l'admiration pour sa chère forêt se peindre sur votre figure; confiez- vous à lui et n'ayez aucune crainte, il vous ramènera toujours à l'auberge où le poulet se dore devant le foyer, où l'écume rose du vin mousse à la gueule du broc, et, pour cela, vous n'aurez pas bessoin de lui offrir des sacrifices comme au temps où son effigie de marbre, couronnée de feuilles et de pommes de pin, se dessinait blanche sur le fond sombre des bois, de Grèce et d'Italie. Tant d'exigence n'irait pas à un dieu tombé. Quelquefois, la nuit, il rencontre Irmeusul, le dieu gaulois rentré depuis des siècles dans le cœur des chênes, où l'on taillait ^à coups de serpe sa grossière image, et ce sont entre eux de touchants dialogues sur la dureté des temps, sur les ravages que fait la hache dans les bois sacrés, sur la moqueuse impiété et la noire \ngratitude des mortels.
— Hélasl se disent-ils, la verte chevelure de la mère
Cybèle tombe boucle à boucle, et bientôt apparaîtra tout ]^u le crâne chauve de la terre ! Tâchons, au moins, de sauver la forêt de Fontainebleau 1 .
La femme légale de Denecourt, qui ne sait pas être l'épouse de Sylvain, que quelques mythologues confondent avec le grand Pan, dont une voix lamentable proclama la mort il y a tantôt vingt siècles, ne comprit pas Tamour de son mari pour la forêt, et sa jalousie s'alarma de si longues absences ; elle crut à des rendez-vous vulgaires, à des voluptés illégitimes sous la tente verte des feuilles. Le dieu Sylvain fut suivi, épié, et l'épouse se rassura en ne voyant jamais un chapeau de paille orné d'une fleur raccompagner dans ses promenades solitaires, ni une jupe adultère s'étaler à côté de lui sur le gazon, pendant ses haltes méditatives. Quelquefois, Sylvain tenait embrassé le fût rugueux d'un chêne; mais qui songerait à être jalouse d'un arbre? Elle ne savait pas, la bonne dame, que sous la rude écorce palpite, aux approches du dieu, le tendre sein de la jeune et belle hamadryade qui n'a rien à refuser au maître de la forêt, et pour lui dé- 'pouille son épaisse tunique ligneuse frangée de mousse d'or. Et alors s'accompiissait le mystérieux hymen; le soleil brillait plus vif, la végétation redoublait d'acti-
vite et de fraîcheur, des bourgeons gonflés de sève éclataient sur les branches mortes, l'herbe poussait haute et drue, la source babillait sous le manteau vert du cresson, les oiseaux improvisaient de superbes chansons, et l'antique forêt, reverdie et rajeunie, tressaillait d'aise jusque dans ses plus intimes profondeurs.
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