D'ALPHONSE KARR
HARVARD COUf GE LIBRARY 6IFT OF DANIEL B. FEARINQ |04-'5.'^.g, 30 JURE 1915
La pèche et ses détracteurs. — Toc toc. — Les délassements des détractears de la pêche. — La pièce et les décors. — Que qu' ça nous fait? »• Étretat. — Sainte-Adresse. — Alexandre Dumas. — Pourquoi mon matelot Buquet n'aime pas la peinture. — Apborismes.
Si VOUS parlez de pêche devant un bourgeois vulgaire, il vous interrompra en souriant, ne pouvant prendre sur lui de retarder le moment de placer une des cinq ou six plaisanteries qu'il possède. « La pêche, dira-t-il, ah! oui, la pêche à la ligne, — toute la journée le bras tendu pour prendre un goujon. » Et il rira, et son œil écarquillé ramassera autour de lui les sourires approbatifs de l'auditoire.
Ce dédain pour la pèche, exercice pour lequel il est convenu qu'il faut beaucoup de patience, veut
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dire de la part du bourgeois en question : « Moi, je n'ai pas de patience; moi, je suis un homme bouillant et passionné. »
On adit : c( La vanité est une passion avare et chiffonnière qui ne laisse rien traîner, et ramasse môme dans les ordures. » Il est curieux de suivre dans la conversation par quels détours, on arrive à faire perpétuellement son éloge. Pendant un été que je passai à la campagne avec quelques amis, nous fîmes cette observation les uns sur les autres, et nous imaginâmes de constater chaque tentative de ce genre par deux coups frappés sur la table avec le doigt replié. Quelque adroite que fût la dissimulation, quelque déguisé que fût l'éloge, les esprits rendus attentifs par ce jeu ne s y laissaient plus prendre, et l'inflexible toc toc avertissait l'orateur qu'il était dévoilé, quelquefois même lorsqu'il' était lui-même dupé, et ne s'apercevait pas de Tarrièrepensée qui dictait ses paroles. Les phrases les plus insignifiantes en apparence ne sont pas exemptes de vanité. Demandez le matin à vos hôtes comment ils ont passé la nuit, personne ne vous répcMfidra qu'il a dormi coiqpie de coutume, « comme doi:t tout le monde; » qu'il a un peu rêvé, qu'il s'est, une ovl deujf fois, réveillé et rendormi.
Personne ne veut être « comme tout le mondç; »
Ëï SESHDÉTÂAGTk(Jll& S
Tuft^n^ pMvferaiè l'«i], laotrâ a dermi t6ûrd\M sonme, — ceUii'Ci a; fait des Têfesnépoutftntables. --- Le»jMPimarer^oue^!e^p(jete^élégîaqtte où l'horame qu^ ses profondes* médîtâtionfâ empêchent de dormèry — le^econd \eut se vanterd'une santé robuste; -^île tFoieièfinfe^u tant d'imagination !
Essayez du toc toc, entre amis intimes; et je vous pMmet^ une-séî^ d'observations amusantes.
Retenons à ceux' qui trouvent la pêche à la ligiie tflie^owwfpation* si ridicule. — Tâchez de savoir à quels dîterti^sements ils se sont livfés hier et aujourÉHrtS^ —f Lès lins ont joué aux échecs ou aux' da«ie!^—t;es*jeax inutilement laborieux, queMôntaigtm*déî3kt*att « n-être pas Bssez jeux: » Vp. Latin, JOTie^^sais^lifir lequel; etle plaisir que je vous ferais' 6ft ' réWém&al' soir nbm* est si douteux, que je ne • vaÎ8îK»lé*chereherf un Latin a dit : « Atnuséz-vousf* à désirions si vous voulez, mais il est honteux de faire ^te^ riens difficiles: {Tùtptest diffitiles hùbere
Oû^il^attwi joué 'aux cartes, espétant, à force d'apj^featton', faire passer qtrdquies écus de la pdche de^es^afflis dans la siennei Jofi plaisir, ingénieuse réunion de gens dont la moWé s'en' va toujours* trietteM ou mécontente! et pour ce résultat passer toute-ime -soirée assis dans un salon sans air, à pro-
i ikPÊcbt
noûcer ces mots : « Cœur — pique — tr^e -^ carreau — atout — je coupe — je passe — les honneurs — combien de levées? » Un des avantages de la pêche est celui-ci : Quand la pièce ne réussit pas, elle se sauve néanmoins par les décors ; — elle se joue au bord d'une rivière pu sur un bateau, entre les deux rives. Des vieux saules arrondis, au feuillage glauque, s'élancent les peupliers à la cime verte ; les nénufars étalent sur Teau leurs larges feuilles et leurs fleurs odoraates, jaunesou blanches; la sagittaire lance de Teau ses feuilles en fer de flèche et ses fleurs à trois pétales blancs à centre lie de vin; plus près de terre, le plantaire d'eau montre ses petits épis d'un blanc rosé, le wergiss-mein* nicht, le myosotis, ses fleurs d'un bleu tendre, le JQnc fleuri, sa couronne de pêches; la bergeronnette grise et jaune, la lavandière, marchent sur lesabk en se balançant avec une grâce cadencée ; le mertin-pêcheur, bleu, vert et jaune, s'élance d'une rive à l'autre d'un vol droit et rapide comme celui d'une flèche, en poussant un cri aigu. Les demoiselles, les libellules, dont les ailes de gaze souticànent des corps d'émeraude, de saphir ou de turquoise, voltigent au-dessus des fleurs aquatiques.
Et l'eau qui coule, par son murmure et son aspect, vous jette dans de douces et profondes rêverie*.
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Compares maintenant à cette scène un salon dans lequel règne une odeur confuse et nauséabonde pro« venant de Thuile des lampes, de Thaleine des hom« mes, du punch et du chocolat que Ion promène sur des plateaux, des diverses pommades dont on a enduit les cheveux avant de les passer au fer, et qui fait des éhevelures frites; des figures fatiguées, des cartes qu'on remue, des grimaces de mauvaise humeur, etc. U y aussi la pèche à la mer : c'est là encore que le décor pourrait bien sauver la pièce, si elle avait besoin d'être sauvée.
La mer n'a qu'un défaut, c'est que, quand on la connaît, on ne peut plus s'en passer. C'est, de l'aveu de tous, le spectacle le plus grand, le plus majestueux et le plus varié qu'il soit donné à l'homme de contempler.
Et si on savait comme on Revient sage au bord de la mer I -' *' ;• r
Il venait d'y avoir en France une griainde commotion politique; j'allai voir mes amis les pécheurs d'Étretat pour en jaser un peu avec eux. « Eh bienl demandai-je à Yalin, le garde-pêche qui est mort si malheureusement depuis en tombant du haut d'une falaise, — que pensez-vous de ce qui se passe ici? »
Valin me conduisit en face de la mer, qui, ce
jow7là,t était J)leuefttimB)MMe-^Min6mntieH'eii .bas, et me la ittaatPttnt des itttxtiiaîns, il me'^Xt : « Que qu'.ça. nous fait?^x>
J'aurais dû dire cette fois Missi : *<k Que qu'^ ça^e failyjiinerley? »
J'ai voulu, au. contraire m'en, mêler; mais je dis ai^Ui:d'hui oe que j'aurais dûtdiee'abps : a Biner^ /^/,qué:qu!$a me feit? » et j'ai^jouté, pourrésujner.ee que j'ai lu i^^c.Plus ça ehsmge^^tlsfC'QSt^ki m^àme diose. »
C'est à Étretat que j'ai iaît mes^pfemières afnnes comme pécheur maritime; c'est là que g'ai fait.une pécbe assez rude, Ja pêche du harrag; c'est là que j'^ai vu lesfrèïes Valinel prendre ipour douze cents francs de .mulets (muges) d'un«eul coup de seine.
Il faut dire que ce sont des gaillards^adroits^et résolus; c'e^t du haut des&laiaes ^ treis cent^lix pieds d'élévation, la hauteur de cinq maisons de Paris — qu'ils guettent les mulets ou les maquereaux qui vieiuiQût frétiller sur le bord : alors, un coup de sifflet avertit les compagnons; on pousse à la mer wa canot sur lequel est placée, à l'avant, la seine toute parée.
Le bateau s'éloigne rapidement à coups d'aviron lents et silencieux, bien maniés; la seine, dont un bout est resté à terre, se déroule et se dévide en
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décrivant un ample demi-cercle ; — ces seines ont à peu près trois cents pieds ; — puis on ramène l'autre bout sur le galet, et on tire les' poissons à terre. — Une des dernières fois que j'ai assisté à cette pêche, j'étais à Étretat avec le général Eugène Cavaignac; nous vîmes amener sur la plage des petites collines de maquereaux et de caranques. Les caranques sont des pofssons médiocres, qui, d'accord avec les marchands de poisson, font semblant d'être des maquereaux, comme les félans font semblant d'être des harengs.
^Étretat est un pays que Gatayes et moi avons découvert, après toutefois les peintres Lëpoitevin et Isabey : mais j'ai fait comme Améric Vespuce et Daguerre vis-à-vis de Christophe Colomb et de Niepôe T je lui ai à peu près donné mon nom. J'ai tant bavardé sur Étretat que je l'ai mis à la mode, et qu'aujourd'hui c'est une succursale d'Asnières. Le dimanche, les chemins de fer y vomissent des Parisiens par les trains de plaisir, et tout doucement on est arrivé à y établir un singulier carnaval : les pêcheurs, vu la solennité du dimanche, s'habillent en messieurs, avec de longues redingotes et des chapeaux ronds, — hélas! ils ne s'affublaient pas ainsi autrefois, — et les Parisiens, de leur côté, arrivent déguisés en forbans, se servant
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de tous les mots marins anciens et nouveaux, jurant à faire couler bas un vaisseau, et chantant des chansons qui font rougir les vieux marins.
C'est à Éiretat que j'ai fait mon roman le Che-^ min le plus court. J'en ai fait bien d*aulres ^ Sainte- Adresse, où j'ai séjourné douze ans. Encore un pays que j'ai découvert, et d'où j'ai été chassé par la foule et par d'autres raisons que je raconterai quelque jour à M. Buloz. Alexandre Dumas se rappelle peut-être le poisson de cinq pieds de long que j'ai porté, un matin, au Havre, où nous dînions en* semble; je l'avais pris, à la ligne^ à la pointe du jour. Il y avait eu un moment de suprême hésitation, lorsque le poisson, un haut*bar, tirant sur un des bouts de la ligne, et moi sur l'autre, je m'étais demandé en voyant mon canot entraîné, et «noi un peu tiré hors du canot : « Ah ça I qui est-ce de nous deux qui péchera l'autre? Est-ce l'homme qui aura le poisson, est-ce le poisson qui aura l'homme?)» Vous parlez d'émotions! il faut l'avouer, et tout pêcheur sera de mon avis, dans ces instants de lutte, tout autre intérêt s'efface; patrie, famille, gloire, on a bien à faire de tout cela; aurai-je ou n'aurai-je pas mon poisson? Voilà tout ce qui importe; le reste à la gr&ce de Dieu et à la méchanceté des hommes!
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Bt un poisson manqué! Ah! voilà les beaux poissons!