‹ La pédagogie révolutionnaireChapitre 43 sur 62 · Il s'agit ici de quelque chose d'analogue à nos facultés · texte numérisé non relu

Il s'agit ici de quelque chose d'analogue à nos facultés

2. Condorcet songe à ménager une vie intellectuelle provinciale.

des établissements de ce genre qui existe dans les pays étrangers : nous avons cru qu'aucune espèce d'infériorité ne pouvait convenir à la nation française ; et puisque chaque année est marquée dans les sciences par des progrès nouveaux, ne pas surpasser ce qu'on trouve établi, ce serait rester au-dessous.

Quelques-uns de ces lycées seront placés de manière à y attirer les jeunes étrangers. L'avantage commercial qui en résulte est peu important pour une grande nation : mais celui de répandre sur un plus grand espace les printfipes de l'égalité et de la liberté, mais cette réputation que donne à un peuple l'affluence des étrangers qui viennent y chercher des lumières, mais les amis que ce peuple s'assure parmi ces jeunes gens élevés dans son sein, mais l'avantage immense de rendre sa langue plus universelle, mais la fraternité qui peut en résulter entre les nations, toutes ces vues d'une utilité plus noble, ne doivent pas être négligées *.

Quelques lycées doivent donc être placés à portée des frontières. ^

Enfin, nous avons pensé que des villes moins considérables, où Tattention générale des citoyens pourrait se porter sur ces institutions, où l'esprit des sciences ne serait pas étouffé par dé grands intérêts S où l'opinion publique n'aurait pas assez de force pour exercer sur l'enseignement une influence dan-

1. Les Allemands devraient méditer ce passage. Ils ont fait de leurs universités tout autre chose que des écoles de fraternité entre les peuples.

2. L'auteur, sans doute, prend ici modèle sur ces petites villes allemandes et surtout anglaises, qui ne sont guère qUe des universités ; Hcidelberg, Oxford, Cambridge.

gereuse, et l'asservir à des vues locales, présenteraient plus d'avantages que les grandes villes de commerce, d'où une plus grande cherté des choses nécessaires à la vie éloignerait les enfants des familles pauvres, tandis que les parents pourraient encore y craindre des séductions plus puissantes, des occasions plus multipliées de dissipation et de dépense. Nous n'avons pas étendu cette dernière considération jusque sur Paris. La voix unanime de l'Europe qui, depuis un siècle, regarde cette ville comme une des capitales du monde savant, ne le permettrait pas.

Nous avons cru qu'une institution où toutes les langues communes seraient enseignées, où les hommes de tous les pays trouveraient un interprète, où l'on pourrait analyser, comparer toutes les manières suivant lesquelles les hommes ont classé et formé leurs idées, devait conduire à des découvertes importantes, et faciliter les moyens d'un rapprochement entre les peuples qu'il n'est plus temps de reléguer parmi les chimères philosophiques ^

C'est dans les lycées que des jeunes gens dont la raison est déjà formée, s'instruiront par l'étude de Tantiquité, et s'instruiront sans danger, parce que, déjà capables de calculer les effets de la différence des mœurs, des gouvernements, des langages, du progrès des opinions ou des idées, ils pourront à la fois sentir et juger les beautés de leurs modèles.

L'instruction dans les lycées sera commune aux jeunes gens qui complètent leur éducation et aux hommes.

1. Illusion généreuse de cette belle époque et de ce cœur philanthrope.

GRATUITÉ A TOUS LES DEGRÉS D'EiNSEIGNEMENT.

Dans ces quatre degrés d'instruction, renseignement sera totalement gratuit *.

L'acte constitutionnel le prononce pour le premier degré ; et le second, qui peut aussi être regardé comme général, ne pourrait cesser d'être gratuit sans établir une inégalité favorable à la classe la plus riche, qui paye les contributions à proportion de ses facultés, et ne payerait renseignement qu'à raison du nombre d'enfants qu'elle fournirait aux écoles secondaires.

Quant aux autres degrés, il importe à la prospérité publique de donner aux enfants des classes pauvres, qui sont les plus nombreuses, la possibilité de développer leurs talents ; c'est inn moyen, non seulement d'assurer à la patrie plus de citoyens en état de la servir, aux sciences plus d'hommes capables de contribuer à leurs progrès, mais encore de diminuer cette inégalité qui naît de la différence des fortunes, de mêler entre elles les classes que cette différence tend à séparer. L'ordre de la nature n'établit dans la société d'autre inégalité que celle de l'instruction et de la richesse ; et, en étendant l'instruction, vous affaiblirez à la fois les effets de ces deux causes de distinction . L'avantage de l'instruction, moins exclusivement réuni à celui de l'opulence, deviendra moins sensible, et ne pourra plus être dangereux ; celui de naître riche sera balancé par l'égalité, par la supériorité même des lumières que doivent naturelle-

i. Le lecteur remarquera l'étendue donnée ici au principe de la gratuité .

ment obtenir ceux qui ont un motif de plus d'en acquérir.

Observons encore que l'élève d'un institut ou d'un lycée dans lequel l'instruction est gratuite, peut suivre à la fois un grand nombre de cours, sans augmenter la dépense de ses parents ; qu'il est alors le maître de varier ses études, d'essayer son goût et ses forces ; au lieu que si chaque nouveau cours sollicite une dépense nouvelle, il est forcé de renfermer son activité dans des limites plus étroites, de sacrifier souvent à Téconomie une partie importante de son instruction : et cet inconvénient n'existe encore que pour les familles peu riches *.

Enfin, l'émulation que ferait naître, entre les professeurs, le désir de multiplier des élèves, dont le nombre augmenterait leur revenu, ne tient pas à des sentiments assez élevés, pour que l'on puisse se permettre de la regretter. Ne serait-il pas à craindre qu'il résultât plutôt de cette émulation des rivalités entre les établissements d'instruction ; que les maîtres ne cherchassent à briller plutôt qu'à instruire ; que leurs méthodes, leurs opinions même ne fussent calculées d'après le désir d^'attirer à eux un plus grand nombre d'élèves ; qu'ils ne cédassent à la crainte de les éloigner en combattant certains préjugés, en s'élevant contre certains intérêts *.

Au delà des écoles primaires, l'instruction cesse d'être rigoureusement universelle. Mais nous avons

1. A l'étranger, ces cours ne sont pas gratuits, mais peu dispendieux.

2. L'expérience ne donne-t-elle pas raison ici à Gondorcet contre Talleyrand ?

cru que nous remplirions le double objet, et d'assurer à la patrie tous les talents qui peuvent la servir, et de ne priver aucun individu de l'avantage de dévejopper ceux qu'il a reçus, si les enfants qui en avaient annoncé le plus dans un degré d'instruction, étaient appelés à en parcourir le degré supérieur, et entretenus auxdépens du trésor national, sous le nom d'élèves de la Patrie. Jamais dans aucun pays la puissance publique n'aurait ouvert à la partie pauvre du peuple une source si abondante de prospérité et d'instruction, jamais elle n'aurait employé de plus puissants moyens de maintenir l'égalité naturelle.

On ne s'est pas borné à encourager l'étude des sciences ; on n'a pas négligé la modeste industrie qui ne prétendrait qu'à s'ouvrir une entrée plus facile dans une profession laborieuse ; on a voulu qu'il y eût aussi des récompenses pour l'assiduité, pour l'amour du travail, pour la bonté, lors même qu'aucune qualité brillante n'en relevait l'éclat ; et d'autres élèves de la Patrie recevront d'elle leur apprentissage dans les arts d'une utilité générale.

Condorcet propose ensuite* qu'on ouvre un concours pour les livres élémentaires des trois premiers degrés d'instruction ; après quoi, « la puissance publique indiquera les livres qu'il convient d'enseigner ; mais dans les lycées où la 'science doit s'enseigner tout entière, alors c'est au professeur de choisir les méthodes ».

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