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INTRODUCTION

Les artistes, les amateurs, tous ceux, en un mot, qui s'intéressent aux choses de Fart s'inquiètent de voir les œuvres les plus belles se transformer en quelques années, perdre leurs couleurs fraîches, délicates de tons, brillantes, pour prendre des teintes bitumineuses, se ternir, se noircir et s'altérer définitivement.

L'Exposition universelle nous a montré des toiles que nous avons pu admirer dès

leur production et dont nous pouvons déjà prévoir le prochain anéantissement. Le Louvre, le Luxembourg possèdent des tableaux de maîtres, à peine morts ou encore vivants, et pourtant sillonnés de craquelures dont quelques-unes ont mis à nu la toile. Le savant ou le littérateur, arrivés tous deux à l'apogée de leur gloire, se complaisent parfois à la lecture du livre qui a marqué leur première étape dans la vie scientifique ou littéraire. Leur œuvre reste jeune et vivante, et les siècles passeront sans porter atteinte à ce monument impérissable de leur génie. Le peintre serait-il moins bien partagé et le tableau, conçu et exécuté aux jours de jeunesse, ne doit-il avoir que la durée éphémère du souvenir dans la vie d'un homme ?

La peinture, qui est une des formes les plus exquises de l'Art, appartient aussi à l'Histoire : elle la complète et l'explique, j'allais écrire qu'elle la fait vivre. Nous

connaissons le moyen âge par ses monuments, par ses œuvres d'art de toutes sortes, mais aussi par ses peintures. Tout le génie de cette époque se reflète sur ces figures émaciées, sur ces fronts pensifs creusés de rides, sur ces visages sillonnés, empreints d'une beauté mystique et que le pinceau de maîtres incomparables a fixés pour l'éternité.

Et pourtant, combien de chefs-d'œuvre disparus, combien altérés, pieuses reliques qui sont à peine un vestige de l'œuvre étincelante d'un maître ! Que ne don" nerait-on pour les reconstituer, pour les revoir dans leur premier éclat, tels qu'ils sont sortis de l'atelier de l'artiste, marqués au coin de son génie , lambeaux arrachés à sa chair, éclair parti de son âme !

Le peintre ne peut-il mettre son œuvre à l'abri du temps et ne devra-t-il qu'au hasard de léguer sa toile à la postérité la plus éloignée?

Tous les tableaux, antérieurs à la découverte de la peinture à l'huile, ont survécu, c'est-à-dire les tableaux exécutés à la détrempe, à la colle ou à l'œuf. Nos musées renferment des œuvres de Memling, Perugin, Vivarini, Jean Bellin, Mantegna, Masaccio, Filippo Lippi, Angelico da Fiesole, qui sont toutes dans un parfait état de conservation.

Mais ces peintures sont de date récente, si nous nous prenons à considérer celles qui nous restent d'une époque bien plus éloignée.

Au temps de Périclès, les murs des temples étaient recouverts d'admirables compositions conservant une inaltérable jeunesse, et dont le temps ne ternissait pas les couleurs. La peinture sur vases, qui nous a raconté une bonne partie de l'histoire intime de la Grèce, s'est également conservée sans rien perdre de son éclat et de sa fraîcheur.

Les portraits égyptiens du musée du Lou-

vre,ceuxde la collection Graft, ceux du British Muséum, lamuse de Cortone et tant d'autres, qui ont plus de 2.000 ans d'existence paraissent être faits d'hier et défient l'outrage des siècles accumulés. Le secret de cette admirable conservation est tout entier dans le mode de préparation des couleurs. Heureux temps, où l'on ignorait les huiles, les essences et les siccatifs, où la couleur enfin n'était pas encore falsifiée !

La peinture à l'huile, avec ses procédés et ses trucs a été funeste à l'art ; c'est à elle qu'il faut attribuer la perte irréparable de tant de chefs-d'œuvre, dont nous ne trouvons plus les traces que dans les œuvres des écrivains.

Pourquoi ne pas avoir conservé les anciensprocédés à l'encaustique ; pourquoi le peintre n'a-t-il pas songé à protéger son œuvre contre l'usure, contre le temps ? Est ce ignorance, est-ce incurie ? Et pourquoi un retour à l'antiquité est-il un progrès au xix° siècle ?

Jadis, le peintre, soucieux de la durée de son œuvre, apportait les soins les plus méticuleux dans le choix et la préparation des couleurs et des substances nécessaires à son art. L'industrie des marchands et des fabricants de produits chimiques a supprimé ce travail préliminaire et le peintre achète ses couleurs et son huile sans souci des conséquences graves de son impardonnable incurie. Que de désillusions, que de mécomptes ont suivi ce nouvel état et quel désespoir atteint l'artiste quand il voit chaque jour son tableau, fruit de tant de labeurs, de tant de peines, devenir peu à peu la proie du temps.

Et cependant il faut lutter, il faudra lutter longtemps encore pour forcer les peintres à se préoccuper de cette situation. Ch. Blanc s'étonne de cette incurie, de cette répugnance instinctive des artistes pour ce qui est le progrès, pour Fétude de nouveaux procédés et il blâme cette facilité paresseuse avec laquelle ils reçoi-

vent, sans l'augmenter, le patrimoine des artistes qui les précèdent. Dans sa Grammaire des arts du dessin, l'éminent critique que nous venons de citer, écrit : « L'encaus- « tique est inaltérable aujourd'hui comme « elle le fut dans l'antiquité grecque, où les « peintures n'ont péri que de mort violente. « Le Combat de Marathon, peint par Poly- « gnote,dans le Pœcile d'Athènes, se con- « serva, sous ce portique découvert, pen- « dant près de neuf siècles ».

Plutarque, du reste, a rendu hommage à ce procédé de peinture, quand il a écrit : « La vue d'une belle femme ne laisse dans « lesprit d'un homme indifférent qu'une « image prompte à s'effacer : telle est une « peinture à l'eau. Dans le cœur d'un « amant, cette image est, en quelque sorte, « fixée par la puissance du feu : c'est une « peinture à l'encaustique. Le temps ne « l'efface jamais. »

Pline, le naturaliste, écrit : « Il y a une troisième sorte de peinture encaustique,

« dans laquelle les cires fondues au feu « s'appliquent au pinceau. Cette peinture, « qu'on applique sur les vaisseaux, n'est « altérable ni par Peau salée de la mer? « ni par les vents, ni par le soleil (1). »

Quelle est donc cette peinture encaustique employée par Apelle, Nicanor, Arcéfilas, Pausias de Sycione, Pamphile, Parrhasius, Polygnote, Zeuxis et tant d'autres dont nous passons les noms ? Quel est donc ce secret qui conservait au tableau toute la beauté, toute la finesse des tons, toute la puissance du coloris, qui assurait l'immortalité à l'œuvre du maître et protégeait le monument élevé à la gloire des héros et de la patrie ?

L'antique procédé à l'encaustique con-

i. Hoc tertium accessit, resolutis igni ciris, pineillis utendi ; quse pictura in navibus, nec sole, nec sale, nec ventisque corrumpitur. (Pline. Hist. nat., lib. XXXV, cap. VI.)

sistait à peindre avec des couleurs mélangées de cire et de résine, puis fondues et fixées au moyen du feu.

On écrivit beaucoup au siècle dernier, au commencement du nôtre sur les procédés antiques de peinture. Il y a quelques années, après un travail de patientes recherches dans tous les textes, chez tous les auteurs, MM. Henry Cros et Charles Henry reconstituèrent tous les procédés de l'ancienne peinture. Ces travaux intéressants furent remarqués, admirés. Personne ne songea à en tirer quelque profit. Les peintres continuèrent à gémir sur le sort réservé à leurs œuvres les plus chéries , sans tenter un effort dans la voie nouvelle qui leur était indiquée. Ce que personne n'a tenté, nous l'avons essayé, et nous croyons avoir réussi. Désormais la peinture est à l'abri de toutes les ruines et la toile, vivifiée par le génie d'un maître, demeurera à travers les âges, à côtés des œuvres immortelles des écrivains, des architectes et des sculpteurs.

Le procédé de la peinture encaustique est d'ailleurs fort simple. Une palette en métal, un réchaud, un fer élégant, tel est l'attirail nouveau du peintre. Plus d'huile, plus de siccatifs ; mais aussi plus de craquelures, plus d'embus. Le tableau est fait pour l'éternité !

Fig. 1. —

Palette et réchaud.

Fig. 2. — Cautériums.

Fig. 3. — Palette bain-marie avec réchaud et support. 3

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