GAM01N FRÈRES , LIBRAIRES ÉDITEURS RUE SAINT-FERRÉOL
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SALOM MARSEILLAIS DE 1859.
On a longtemps accusé MarsSllëli'être absorbée par les spéculations du mercantilisme et de n'accorder aucune place aux distractions intellectuelles, aux jouissances artistiques. Mais on doit le reconnaître , une ville qui dans l'espace de cinquante ans a vu tripler sa population , et qui a été poussée par le souffle puissant de rindustrie moderne dans une ère de prospérité que rien ne faisait prévoir, ne pouvait songer sérieusement à se donner d'abord le luxe des arts, qui est, d'ordinaire, l'apanage des cités parvenues à l'apogée de leur splendeur.
D'ailleurs , le temps n'est pas loin où le sentimeut artistique était à peu près nul dans la plupart des villes de province; Paris semblait ç'être réservé le monopole des beaux-arts , et tandis que dans la plus humble des bourgades on discutait ex professo sur les chefs-d'œuvre littéraires , on ignorait jusqu'aux principes les plus élémentaires de l'art , jusqu'aux noms des maîtres de l'ébauchoir et du pinceau. Il faut bien l'avouer, le système d'enseignement qui a prévalu jusqu'à ce jour dans les lycées et dans les école» publiques , n'était pas fait pour répandre ces connaissances ;
on se donne beaucoup de peine pour apprendre aux élèvetg les exploits d'Aristomènes , de Mucius Scœvola , et de mille autres héros plus ou moins obscurs , et on les laisse dans la plus com> plète ignorance en ce qui concerne les travaux merveilleux des princes de l'art.
Mais, voilà que toul à coup des hommes dévoués et intelligents se sont levés et ont entrepris la noble mission de faire l'éducation artistique de la foule . Sous leur impulsion , des Sociétés des Amis des Arts se sont constituées sur tous les points de la France. Bientôt chaque province , chaque ville un peu impoi^tante a voulu avoir la sienne.
Ces Sociétés ont pensé que le plus sûr moyen de former le goût du public était d'organiser des expositions périodiques d'objets d'art. Loin de nous l'intention d'exagérer la portée de ces exhibitions auxquelles prennent part , avec un empressement bien naturel , les artistes de province désireux de se faire connaître, mais où l'on ne trouve que dans une proportion coniparativemenl faible les peintres dont la réputation est établie. On ne saurait douter néanmoins que l'attention publique, éveillée par ces solennités — que patronnent, avec une 'louable émulation, les notabilités du pays , — ne se porte sur les œuvres exposées et ne finisse par s'intéresser vivement aux progrès de l'art lui-même.
La première Société des Amis des Arts qui fut créée à Marseille , en 1846 , débuta , dès cette année , par une Exposition à laquelle concoururent 387 artistes. L'Exposition de 1847 n'eut pas moins d'éclat. Le nombre des sociétaires , qui était déjà de 933, le patronage acquis du chef de l'Etat et de la ville de Marseille , et les marques de sympathie que la Société recevait de toutes parts semblaient lui présager une longue existence : les événements de 1848 amenèrent sa dissolution.
Reconstituée vers la fin de 1850 , elle organisa , l'année suivante, une Exposition qui a laiss^ à Marseille de brillants souvenirs , et elle prit, dès cette époque , sous l'impulsion de son nouveau président , M. Marcotte , un caractère de propagande si nettement, si résolument marqué, qu'on ne le retrouve, du moins
à un degré égal, chez aucune des Sociétés des Amis des Arts, en France.
Le nombre des actionnaires , qui n'était que de 650 en 1851 , s'éleva, Tannée suivante, à 1,052 ; il resta à peu près stationnaire en 1853 ; mais , grâce au d^voûment et à l'activité infatigables déployés par M. Marcotte, dans l'intérêt de ia Société, ce chiffre s'éleva à 1563 en 1854.
Depuis, le progrès ne s'est pas arrêté; le nombre des souscriptions dépasse aujourd'hui 1,700, et la Société Artistique des Bouches -du-Rhône , — sous l'habile direction de M. de Surian, le digne successeur de M. Marcotte, •— s'est définitivement placée à la tête des associations du même genre qui existent en France.
L'Exposition marseillaise de 1859 a été des plus remarquables; ce qui en a fait surtout la supériorité , c'est que les artistes les plus en renom , — paysagistes et peintres de genre , — ont voulu eux-mêmes y être représentés par des œuvres dignes de soutenir leur réputation.
D'ordinaire , ce sont les marchands de tableaux de Paris qui approvisionnent les Expositions provinciales ; aussi , quelquesuns ne se font-ils aucun scrupule de nous expédier de simples ébauches , des fantaisies plus ou moins réussies , des œuvres de jeunesse , des pochades qui n'ont d'autre mérite , le plus souvent, que d'être signées d'un nom estimé (1). Cette année , grâce aux démarches actives de M. de Surian et an concours zélé de M. Bmant, — correspondant de la Société à Paris, — bon nombre d'artistes parisiens se sont décidés à nous envoyer directement quelques-uns de leurs meilleurs ouvrages.
C'est déjà là un progrès immense, et tout nous porte à espérer
(1) Nous n'en devons pas moins reeconnattre que le concours des marebands nous est extrêmement utile : ils nous fournissent bien certainement la majeure partie des œuvres exposées et nous pouvons en citer un , M. Petit , qui , k lui seul , a envoyé au Salon marseillais de 1859, pour plus de 25,000 fr. de tableaux.
que lés artistes en viendront un jour à travailler pour TExpo;sition marseillaise , comme ils travaillent pour l'Exposition de Paris.
Les achats importants qui ont été faits au Salon de l'an dernier n'ont pas peu contribué, sans doute, à provoquer des envois plus considérables qu'à l'ordinaire. Car, — on ne doit pas se le dissimuler, — malgré loul le plaisir qu'ils trouvent à conquérir des admirateurs en province , les artistes consentiraient avec peine à exposer leurs œuvres aux risques et périls des voyages , s'ils n'avaient l'espérance , fort naturelle du reste , de trouvçr des acheteurs.
Les artistes qui appartiennent à Marseille parleur naissance ou par leurs éludes , ont concouru pour une large part à l'éclat du Salon ; les jeunes se sont montrés presque tous e^ progrès ; ceux qui nous sont connus depuis longtemps sont restés dignes de leur réputation.
L'Exposition de M. Locbon , — directeur de notre Ecole des Beaux-Arts , — a été fort remarquée. Il semble que cet habile artiste ait pris à tâche de changer de manière dans chacun de ses huit tableaux , et de nous montrer ainsi toute la souplesse de son talent , toutes les ressources de sa palette.
Le soir, dans les marais Pontins est la plus vaste de ses huit compositions : le motif est simple , pourtant. — Au premier plan , près d'une mare, un bouvier romagnoi est assis, l'aiguillon à la main ; à ses côtés se reposent , attelés à deux charrues dont le soc est renversé , de grands bœufs, qui se profilent sur un ciel empourpré par les derniers reflets du soleil couchant. Tout le premier plan est noyé dans lombre. La solitude immense des marais apparaît confusément sous les teintes rougeâtres du crépuscule. — Cette toile , — peinte avec beaucoup de largeur, — respire un sentiment de tristesse indéfinissable. L'aspect de ces
plaines marécageuses qui se déroulent sans fin , et sur iesqueUes semblent planer des vapeurs sanglantes , vous serre le cœur et vous fait prendre en pitié les malheureux paysans condamnés à passer leur vie au milieu de ce désert pestilentiel.
La Campagne de Rome , avec de très-grandes qualités , — avec un dernier plan très-lumineux et très-profond , — est cependant une œuvre peu plaisante , il faut en convenir. — Ces bœufs uniformément gris , qui sont dispersés sur une prairie uniformément verte , sont , nous le croyons , d'une vérité parfaite ; mais toute vérité n'est pas bonne à peindre. Quant aux allures et au groupement du troupeau , — qui ont été vivement critiqués , — ils sont aussi d une exactitude que pourra garantir toute personne ayant habité quelque temps les pays de pâturages. On n'a peutêtre pas assez cherché à se rendre compte de l'effet qu'a voulu rendre Vartiste : la prairie est traversée par une route que bordent quelques débris de vieilles constructions romaines ; tirés de leur somnolence habituelle par le passage d'un voyageur, excités par les aboiements du chien de garde, les bœufs se sont levés en masse , prêts à se ruer sur l'importun qui est venu troubler leur quiétude. Nous avons vu bien des fois, dans les prairies du Nord, des troupeaux se ranger ainsi en bataille pour tenir tête à un chien ou même à un promeneur inoffensif fourvoyé parmi eux.
En somme, hCampagm de jRomeestun tableau sinon agréable, du moins très-original , ti^ès-vrai , et possédant surtout de précieuses qualités de mouvement.
Du mouvement , M. Loubon sait en mettre dans toutes ses toiles : voyez plutôt ce berger, ces bœufs et ce chien blanc , qui se sauvent à toutes jambes , chassés du pâturage par un Temps de pluie ; un temps affreux, en vérité , car le ciel est très-noir, et il pleut déjà par torrents dans le fond du tableau ! — Cette petite toile , bien éclairée^ d'une couleur grasse et puissante , est une des meilleures choses que nous ayons vues du directeur de notre Ecole des Beaux-Arts ; elle nous révèle une phase toute nouvelle de son beau talent.
Les Porteurs de Poissons et la Carrière à Radicofoni rentrent tout-à-fait dans sa manière ordinaire ; — ce dernier tableau n'est évidemment qu'une pochade , recommandable tout au plus par le relief et la fermeté des indications. Les Porteurs de Poissons ont les mêmes qualités , à un degré plus élevé ; personnages , ciel , terrains , appartiennent bien à la Provence , non pas à la Provence du Yar, aussi fraîche , aussi riante , en beaucoup d'endroits que le Dauphiné et la Normandie , — mais à la Provence du bord de la mer, à la Provence crayeuse , aride , désolée. M. Loubon rend , avec une supériorité depuis longtemps reconnue , l'aspect de cette terre brûlée par le soleil. -- Si nous ne nous trompons , il nous conduit , avec ses Porteurs de Poissons , sur la> partie du littoral marseillais qui fait face aux îles de Jarre , de Riou , de Maire , derrière le cap Croiselte. De ce côté , la terre végétale a complètement disparu ; les îles et la côte , — agglomérations de roches blanches et striées , — se découpent avec raideur sur le fond bleu de la mer. Les jeunes gars, bronzés par le soleil, qui viehnent de prendre les corbeilles pleines de poissons , déposées sur le rivage par les patrons pêcheurs , ou qui arrivent peut-être de la Madrague de Fort-de-Riou, courent, pieds nus, sans crainte de se déchirer aux aspérités des roches. Celui qui est au premier plan du tableau, et qui vient droit au spectateur, se détache bien du cadre.
Nous préferons pourtant les Joueurs de musette ; il y a dans cette toile plus de sentiment et une couleur plus harmonieuse. Devant un autel rustique de la Madone, en plein air, deux Pifferari exécutent sur leur musette quelqu'un de ces airs mélancoliques particuliers à la dévote Italie. A quelque distance, derrière eux, se tiennent agenouillées des paysannes. Les figures des deux joueurs ont beaucoup d'expression ; comme ces musiciens errants soufflent de bon cœur dans leur musette ! Ils feront sans doute une abondante collecte parmi les pieuses villageoises....
Sous le titre de Troupeau en marche , M. Loubon nous montre encore une esquisse ravissante , celle d'un grand tableau qui figurait à l'Exposition de Paris de, 1859. Ceux qui ont vu le
lableau n'hésilenl pas à lui préférer l'esquisse; celle préférence ne m'étonne pas : jamais M. Loubon n'a employé de tons plus fins , plus délicats que dans cette petite composition qui, à nos yeiix, a la valeur de bien des œuvres achevées.
Le Bac , vu par Un soir d'été ,' est aussi un charmant tableaulin qui nous reporte aux débuts de l'auteur, — à l'époque où M. Loubon imitait avec une grande habileté la manière de Roqueplan , son maître , — débuts heureux dont les promesses ont été dépassées, puisque l'artiste, sans rien perdre des qualités puisées à si bonne école , a su devenir personnel.
Nous nous sommes étendu un peu longuement sur les tableaux de M. Loubon, mais nous ne devions pas moins à l'artiste qui dirige avec tant d'habileté l'école des Beaux-Arts de Marseille , au peintre qui a consacré à la Provence tant de toiles estimables, et qui est l'un des talents les plus sérieux et les plus justement appréciés de la province.
On a agité la question de savoir s'il existe une Ecole marseillaise , — question d'une très-minime importance et dont la solution nous préoccupe peu. L'individualisme est à nos yeux une condition essentielle des progrès de l'art. Les disciples trop attachés à imiter le maître s'élèvent rarement au-dessus du pastiche. — L'école de peinture de Marseille a formé d'excellents élèves ; mais parmi ceux qui ont acquis la moindre réputation , on en citerait à peine deux ou trois , dans les œuvres desquels l'influence du maître se fasse réellement sentir.
D'ailleurs , le groupe de peintres que la Provence est fière de revendiquer se compose d'artistes formés , pour la plupart , sous des directions bien opposées et n'ayant entre eux ni communauté de principes , ni même analogie dans la manière de sentir et d'interpréter la nature.
M. Auguste AiGuiER est un poète , un rêveur à la façon de Corot ; il s'attache à mettre dans tous ses paysages cette impression vague et mdéfinissable que produit sur les âmes bien douées l'harmonie mystérieuse de la création; il ne copie pas
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brutalement ce que voient ses yeux ; il choisit ses lignes , il recherche les efiFets de lumière les plus doux , les plus poétiques i il compose, en un mot, ses tableaux sans rien altérer pourtant de la vérité du site et de la couleur locale , sans tomber non plus dans les exagérations du style académique. Sa manière de peindre est tout à fait en rapport avec cette façon de comprendre le paysage : elle a quelque chose de tendre , de fin , de moelleux.
La Vue des montagnes de Montredon est , sans contredit , Tune des belles choses du Salon. Le ciel , les derniers plans sont d'une finesse , d'une profondeur, d'une légèreté extraordinaires. La lumière n'a peut-être pas cet éclat , cette puissance qu'on trouve chez la plupart deis autres peintres de la nature provençale ; mais si l'effet de lumière choisi par l'artiste est plus rare que ceux auxquels d'autres donnent la préférence , il n'en est pas moins vrai. La silhouette pittoresque des montagnes de Montredon se dessine dans une atmosphère dorée , et l'œil voit blanchir, dans un lointain merveilleusement nuancé , les bastides du terradou. — Tout ce que nous pourrions reprocher à cette remarquable composition , c'est un peu trop de mollesse , d'indécision , de flou, — pour me servir d'un terme d'atelier,— dans le premier plan et dans l'arbre qui occupe la gauche du tableau. En revanche, le banc de rochers auquel sont accrochés les grands pins de droite , est très-habilement accusé et d'un ton charmant.
L'autre tableau de M. Aiguier, Anse de Val-Bonète, près Toulon, a moins d'importance, mais il n'en est pas moins fort joli. Les eaux qui viennent mourir sur la grève sont bien traitées ; il y a surtout une partie , — vers la gauche , — qui est d'une facture ferme et large. Les grands rochers qui surplombent la mer sont d'une couleur et d'une disposition plaisantes.
M. Joseph CnozET, qui nous paraît viser au style et à la poésie dans ses paysages , — ambition fort louable , hâtons- nous de le dire , — fera bien de s'arrêter longtemps devant les toiles de M . Aiguier, plus longtemps encore devant celles de M. Corot, qu'il s'est proposé , m'a- 1- on dit , pour modèle.
M. Victor HuGUET, a une ambition , lui aussi , celle d'égaler nos meilleurs peintres orientalistes; encore quelques efforts , et le jeune artiste aura atteint son but ! — Son Abreuvoir, est ui^e peinture solide , large , éclairée par un vrai soleil d'Orient. Le ciel , d'un bleu intense , — trop intense , même pour des yeux provençaux," — laisse tomber sur le désert égyptien des rayons de feu. La construction blancbe et effritée de l'abreuvoir étincelle. On sent pourtant l'air circuler entre les colonnes et sous le toit qui se découpe sur le ciel d'une façon pittoresque. Les dromadaires qui viennent se désaltérer, les arabes efflanqués et les négrillohs qui les conduisent , sont très- vrais d'allures et de poses. — Néanmoins , la facture , un peu lâchée en certains endroits , se ressent de la précipitation avec laquelle l'œuvre a été exécutée ; mais il serait facile à l'artiste de faire disparaître les imperfections de son premier travail.
M. Huguet peint l'Orient en artiste consciencieux et qui se souvient bien de ce qu'il a vu , différent en cela de tant d'autres peintres qui nous donnent un Orient tout de fantaisie.
Assurément M. Romégàs n'a jamais vu l'Ilalie sous un ciel aussi opaque , aussi froid que celui qu'il a mis dans sa Vue d'une chute d'eau à Rocca - Péndente. Ce paysage , — composé du reste avec une certaine élégance , — rappelle bien plus la Suisse que l'Italie. Même par un temps couvert, cette dernière contrée a des teintes vives et de chaudes localités , qu'on chercherait en vain dans la toile de M.^ Romégas.
Je ne reconnais pas non plus la Provence dans la Fenaison , de M. Jules Magy ; le ciel , la prairie , les arbres et les costumes même des faucheurs manquent complètement de couleur locale. Le terrain pelé du premier plan monte comme un mur ; hommes, chevaux, voitures vont tomber sur le spectateur — Cette composition , — où nous trouvons d'ailleurs quelques parties bien traitées , — est une œuvre déjà ancienne de M. Magy , artiste plein d'avenir, et qui a obtenu au Salon de Paris de 1859, un franc et* légitime succès.
Plusieurs artistes marseillais s'attachent à reproduire les sites
pittoresques de notre banlieue. — M. Gustave Bérenger nous a donné une vue du Vallon de Marsillo-à-Veiré , d'une couleur un peu violette , mais d'un dessin assez exact.
J*aime moins le Vallon de la Panouse , de M. Paul Guigou. — Cet artiste a adopté un faire qui ne manque pas de hardiesse et qui peut le conduire à d'heureux résultats ; mais qu'il y prenne garde : la largeur dans la touche n'exclut pas la précision, et l'on n'atteint pas toujours la vigueur en substituant des empâtements aux détails. Or, il faut beaucoup de bonne volonté , pour voir des rochers dans les talus qui encaissent le drayoou (sentier) du Vallon de la Panouse. — Les mêmes observations s'adressent au paysage intitulé : La rivière d'Aiguebrun à Lourmarin, — Nous devons espérer beaucoup mieux du talent de M. Guigou.
M. Auguste Raffit aime les arbres taillés symétriquement et disposés en quinconce. Son Paysage des environs de St-Giniez , nous transporte au milieu des ombrages de l'une des nombreuses villas qui avoisinent le Prado , sur une pelouse verdoyante et plantureuse. La lumière est cherchée dans d'excellentes intentions ; mais nous n'aimons pas les tons roux que l'artiste a prodigués dans l'exécution de ses arbres , et nous désirerions que le coloris eût un peu moins de sécheresse.
M. PoNSON va chercher les motifs de ses tableaux dans des contrées plus fleuries et plus vertes que la Provence. Il s'efforce de peindre les mille détails de la végétation , le feuille des arbres , les fleurettes qui émaillent la verdure , les brindilles enchevêtrées des buissons. Sa Mare près de Trouville est une étude en ce genre poussée très-loin , beaucoup trop loin môme , car en s'attachant ainsi aux minuties du paysage , en négligeant les grandes lignes et les masses , l'artiste est tombé dans le défaut ordinaire aux peintres précieux : l'absence de toute harmonie. Nous devons reconnaître toutefois que cette petite composition n'est pas sans mérites : les verts sont nuancés avec une certaine habileté ; le fouillis d'arbrisseaux qui s'inclinent sur la mare est assez coquettement arrangé ; quant à la mare ellemême , elle n'est indiquée que par une tache noirâtre ; aucun
rayon de soleil ne vient en faire miroiter la surface : à dire vrai, le ciel manque à peu près complètement de lumière et c'est là le défaut le plus saillant du paysage de M. Ponson.
Nous ne dirons rien des autres tableaux du même artiste : même amour du détail , même exécution minutieuse. Quant à la gouache représentant les Rochers de Sainte-Marguerite près de Toulon , elle offre quelques jolis tons ; mais Fauteur nous a donné mieux , dans le même genre.
Un artiste qui a fait de longues et fructueuses excursions en Orient, qui a remonté le Nil jusqu'en Abyssinie , copiant et dessinant les sites les plus pittoresques de ces merveilleuses contrées, •et qui , tout récemment encore , nous est revenu de la Tunisie avec des cartons pleins de dessina et de croquis , — M. AmaJ)le Crapelet a exposé la reproduction 4e deux magnifiques aquarelles qui lui ont valu , de la part du feu bey, la décoration d'officier du Nitcham. Ces deux vues , prises aux confins de la Régence, vers le sud, représentent les Sources du Kaouane et du DjugharCy dont les eaux étaient amenées jadis à Carthage par des aqueducs qui sillonnent encore aujourd'hui de leurs débris imposants la campagne tunisienne. — M. Crapelet a rendu ces ruines et les sources qui s'étendent en nappes d'azur au milieu de ce paysage brûlé par le soleil , avec sa prestesse de main habitaelle et ce sentiment de la couleur locale qui distingue toutes ses vues d'Orient.
M. François Simon nous ramène en Provence, avec un petit paysage qui porte par erreur, dans le livret , le titre de : Souvenir de Saint-Etienne y titre qui n'a étonné personne ici. Il suffit, en effet, d'avoir traversé une fois la campagne marseillaise pour reconnaître immédiatement que la composition de M. Simon en est une très-exacte et très-consciencieuse image. Voici bien sur un monticule isolé, à l'ombre d'une pinède (1) le poste à feu (2) si
(1) Bois de pins.
(9) Cabane rustique où se tiennent ^s chasseurs U Tafifût des oiseaux qui viennent se percher sur des branches sèches {cimeauœ) posées dans le feuillage des pins.
cher aux nemrods marseillais. Je crois même distinguer, à travers les branches des pins , les dmeaux perfides sur lesquels doivent venir se poser les humbles passereaux si impatiemment et bien des fois , hélas ! si vainement attendus ! Voici dans un vallon , au milieu des oliviers et des vignes , la classique bastide! Voici enfin dans le lointain les lignes si connues des montagnes marseillaises!... Le premier plan nous dépayse un peu plus: une prairie toute diaprée de marguerites , toiite fraîche , toute verte, où paissent deux vaches, et où est étendu , sur un lit de grandes herbes , un jeune berger qui dort de bien bon cœur.... voilà ce que l'on ne s'attend guère à trouver dans notre banlieue à laquelle les voyageurs ont fait une si triste réputation d'aridité. Après cela , les eaux de la Durance opèrent tant de merveilles dans nos campagnes depuis quelques années , que je ne serais pas étonné d'apprendre un jour que les bestiaux du terradou (1) font concurrence , à Poissy , aux bestiaux de la Normandie et du Charollais i
L'eau , aidée par le soleil , transforme en oasis les terrains les plus incultes , surtout quand ce soleil a autant d'ardeur qu'en Provence , — un peu plus que dans les tableaux de M. Simon , qui ne répand sur ses paysages qu'une lumière pâle et timide.
Quoiqu'il en soit, la petite composition que nous venons d'examiner est charmante : M. Simon n'a jamais rien exposé de mieux réussi, comme paysage. Les vaches manquent peut-être un peu de vigueur, au point de vue de l'exécution ; et pourtant, la vraie spécialité de M. Simon est la peinture d'animaux ; je n'en veux pour preuve que la large et puissante étude qu'il a exposée sous le titre de : En chemin pour l'abattoir (2). — Un garçon boucher, —un vrai type de nervi (3), — pousse devant lui, en rase campagne, trois veaux qui obéissent d'assez mauvaise grâce; l'un d'eux,
(1) Nom que les Marseillais donnent k leur banlieue.
(2) Une gravure de ce tableau a paru dans le Monde illustré du 5 décembre 1859
(3) Les nervi sont les voyous de Marseille , sorte de lazzaroni fainéants et tapageurs, dont la race tend tons les jours k disparaître.
raisonnant sans doute comme le pourceau de la fable , oppose même une certaine résistance , et , force est bien au boucber de Tentraîner en le tirant par la queue.
Les autres animaux, créatures plus douces, Bonnes gens ,
s'en vont plus paisiblement , tout en conservant Tair effaré et les allures raides particulières à leur race. Le pelage du veau brun et blanc , — qui occupe le devant du tableau, — est superbe d'exécution ; les deux autres bêtes sont peintes avec non moins de franchise et de vérité. — Et pourtant cette œuvre soulève plus d'une critique : sans parler des dimensions du cadre qui ont généralement paru exagérées pour un pareil sujet , on a trouvé que le motif était des plus vulgaires et la composition trop peu cherchée.
A quoi bon le nier? M. Simon est un réaliste pur , il laisse aux bêtes qu'il peint leur naïveté , leur bêtise , pour dire le mot ; il n accorde presque rien à la composition , à l'idée ; sa mise en scène est fort peu ambitieuse ; il fixe sur la toile ce qu'il voit avec une conscience , une simplicité , une bonhomie, et en même temps une force et une hardiesse surprenantes.— Cette manière d'entendre l'art n'est pas la nôtre, nous l'avouons, mais elle a eu plus d'un adepte illustre ; et, nous n'hésitons pas à le dire , il ne manque à M. Simon , pour devenir, lui aussi , une célébrité du genre , que l'usage de certaines ficelles assez banales, à l'aide desquelles il pourrait éclairer sa mise en scène, en agrandir la perspective , donner du relief à ses personnages et adoucir la sévérité un peu rude de sa peinture. Combien d'artistes contemporains auxquels la critique parisienne a fait une réputation, qui, comme peintres d'animaux , n'ont pas le quart du talent de notre compatriote ?
Quoi de plus réel encore , quoi de plus vrai que le Groupe de moiUons placé par M. Simon sur une de ces collines presque entièrement pelées qui environnent le territoire marseillais? Et combien il faudrait peu pour rendre ce petit tableau parfait ! Ah !
si le ciel avait plus de profondeur, la lumière plus d'éclat, plus de franchise l... M. Simon a le tort, croyons-nous, d'étudier ses paysages au beau milieu des champs , en plein soleil , alors que les nuances perdent toute vigueur, et que l'œil ne perçoit qu'une lumière diffuse uniformément et sans contrastes bien marqués.
Nous le répétons, ce qui fait surtout défaut à M. Simon , c'est la connaissance de certains procédés qu'il pourra aisément surprendre dans l'atelier de plus d'un peintre en vogue, mais qui ne lui seront jamais révélés par la nature , le seul modèle dont il se soit inspiré jusqu'à ce jour.
Comme son camarade , M. Simon , — M. Joseph Sucdet nous paraît posséder assez peu. les secrets et les ficelles du métier ; comme lui , il étudie avec prédilection le magique tableau de la nature, et s'efforce d'en reproduire fidèlement, consciencieusement, quelques aspects. Seulement, au lieu de s'égarer, avec M. Simon, sur les coteaux agrestes du terradou, au milieu des troupeaux occupés à brouter le thym et la lavande , il s'élance résolument sur les flots bleus de la Méditerranée. — Ses premiers essais , — qui ne datent pas de très-loin , — révélaient des qualités qui se sont rapidement développées. Son grand tableau , la Pèche des thons , remarqué à la dernière Exposition de Paris avant de l'être chez nous , est presque un coup de maître. La grande vague moirée qui retombe sous l'avant du bateau-pêcheur est superbe. Les embarcations sont dessinées d'une façon irréprochable et suivent bien le mouvement de la houle. Le ciel, brossé avec vigueur, est en parfaite harmonie avec la mer : nous laissons à une critique plus exigeante le soin de reprendre çà et là quelques parties un peu lourdes et d'une exécution lâchée.
La marine qui, —sous le titre de La première étape de la voie saérée, — représente le départ de l'Empereur Napoléon III pour l'Italie , a les défauts ordinaires des peintures de commande. En général , les artistes ont besoin de n'obéir qu'à leur propre inspiration. En revanche , la petite composition intitulée Avant le grain présente de jolis tons et le sujet en est bien compris : de gros nuages noirs venant de l'horizon menacent d'envahir le ciel f
la mer prend des teintes livides; les vagues hautes , sombres, irritées, déferlent sur le rivage , où des pêcheurs sont occupés à tirer, en toute hâte , leurs embarcations.
La peinture officielle n*a pas été favorable à nos peintres de marine : on connait V Arrivée à Marseille de Mgr Patrizzi^ œuvre très-médiocre de M. Barry , que possède notre Musée ; nous venons de parler de la tentative malheureuse de M. Suchct; M. Alphonse Nègre n'a guère mieux réussi dans son Départ de Marseille pour Toulon du prince Louis -Napoléon, président de la République. Ce tableau, d'un coloris assez brillant , d'une exécution méticuleuse, est, au demeurant, une œuvre froide. Mais nous aimons beaucoup les Fruits du Midi exposés par le même artiste : c'est là de la peinture soUde , très-riche de tons , et qui ne fera que gagner à mesure que le temps en amortira l'éclat par sa patine harmonieuse.
Je ne chercherai pas à savoir ce que les marines de M. Gabriel Bellion deviendront ^vecle temps; mais, à mon avis , elles gagneraient beaucoup, pour le présent, à être exécutées avec moins de dureté et à ne pas étaler des tons aussi crus.— M. BsLiioNfait pourtant des efforts, dont il faut lui tenir compte, pour arriver à être vrai : il est à regretter que sa préoccupation excessive des tons locaux lui fasse négliger l'effet général.
MM. Julien etGuicHAiiD visent plus à l'harmonie; mais , pour tout dire aussi, ils ont beaucoup moins le sentiment de la couleur locale ; ils peignent la marine à la façon de M. Barry , en noyant dans la brume notre ciel et notre mer, d'ordinaire si bleus!... Dans le Naufrage, de M. Guichard, il y a de bonnes qualités ; mais pourquoi donc les flots , la voilure des bateaux et le ciel sont-ils déchirés de la même manière?
Nous avons nommé M. Barry : la réputation de cet artiste n'est plus à faire , Dieu merci ! Aussi , ne le jugerons-nous pas sur les deux marines qu'il nous a envoyées cette année. Louons- le néanmoins d'être sorti, dans l'une de ces toiles (Effet de soleil couchant) , des brouillards au milieu desquels il semble se complaire , et qu'il peint , du reste , avec beaucoup d'habileté. Ce la-
bleau se distingue , d'ailleurs , par une facture délicate et soignée ; la composition en est des plus élégantes : cette baie , cjue viennent raser les derniers rayons du soleil , a des reflets dorés d'une grande finesse ; les embarcations amarrées à la plage sont coquettement posées ; les maisons d'un village se dessinent au loin dans une ombre transparente.
Le Retour de la Pèche, de M. Bouillon-Landais, est une composition d'un aspect poétique : sur une mer à peine ondulée et qu'éclairent les^ueurs mourantes du jour , un grand bateau , monté par une famille de pêcheurs , suit l'impulsion que lui impriment trois rameurs vigoureux. Le patron et le mousse replient les filets , tandis que la femme arrange les poissons dans des corbeilles. Un jeune garçon est à la barre dti goii ver nail.— Cette petite scène maritime , cet intérieur de tableau , si je puis parler ainsi, est tout entier dans l'ombre; les derniers rayons du soleil viennent à peine effleurer l'arrière de l'embarcation que soulève une vague. La mer a des teintes huileuses et verdâtres peu agréables ; mais le ciel est joli , d'un ton doré très-fin. Dans l'autre tableau du môme artiste, la Chasse au négrier, l'effet de lumière est moins réussi.
Quittons la haute mer : — M.Joseph Peaume , —un artiste qui a joui jadis d'une assez belle réputation , — nous arrête sur le rivage et nous montre une Femme de pécheur de Saint-Valéry en-Crau , ayant un enfant sur ses genoux, un autre à ses pieds , et regardant ou paraissant regarder des coquillages qu'une grande jeune fille lui apporte. Dans le fond, une ligne bleue , plus pâle que le ciel , indique la mer : sur la plage , deux vieilles femmes se baissent pour chercher je ne sais trop quoi; un bonhomme, en costume de pêcheur les regarde faire , accoudé sur une barre de bois, dans une position assez triviale. Tous ces personnages se découpent sur un ciel bleuâtre, sans lumière, sans perspective. Le groupe du premier plan ne manque pas de grâce; les têtes des deux femmes sont insignifiantes , mais les deux enfants ont une pose dont j'aime la naïveté , surtout le gamin qui est assis à terre.
lï fut un temps où M. Be^iume passait pour imiter Greuzeavec assez de bonheur. Il semblerait qu'en peignant Le Nid , il ait eu la velléité de revenir à cette ancienne manière : sa jeune fille blonde , rose et frisée , rappelle de loin les figures fraîches et épanouies qu'affectionnait l'auteur de la Petite fille au Chien , de La Petite fille qui pleure son oiseau mort , etc. Seulement , Greuze donnait à ses personnages le relief et la vie , tandis que les tableaux de l'artiste marseillais sont généralement froids et ont l'air de lithographies coloriées. — Quoi qu'il en soit , M. Beaume est un de ces peintres consciencieux et infatigables dont une ville peut être fière.
M. Joanny Rave n'est pas Marseillais ; mais las habitués de nos Expositions le connaissent depuis plusieurs années , et il a pris définitivement droit de cité parmi nous en devenant professeur à l'Ecole des Beaux-Arts de Marseille.
Nous prisons fort le talent original et plein de sève de ce jeune artiste : tout ce que nous avons vu de lui jusqu'à ce jour dénote une organisation d'élite : goût difficile , imagination féconde , jugement éclairé par des études sérieuses. Malheureusement, comme tant d'autres , M. Rave pèche par l'excès même de quelques-unes de ses qualités. A force de viser à l'originalité, à l'efiFet imprévu, et de vouloir placer en quelque sorte une idée sous chaque coup de pinceau , il n'arrive , le plus souvent , qu'à produire une œuvre bizarre , une sorte d'énigme presque indéchiffrable pour la foule. — Le sujet du grand tableau qu'il expose cette année , Portéiris débarquant des oranges , était bien choisi pour réussir auprès de notre public. Qui de nous ne s'est arrêté à la place Sainte-Anne , pour voir ces Génoises à l'œil noir, à la figure brunie par le soleil , descendre des balancelles espagnoles, portant sur la tête des banastos ou corbeilles pleines d'oranges qu'elles vont déposer sur le quai ? Il y a là un mouvement, une animation bien faits pour captiver l'attention d'un peintre. Le spectacle est égayé par l'éclat des costumes méridionaux , la couleur d'or des fruits , la lumière étincelante du soleil qui joue à travers les cordages et les mâts des navires et vient chauffer ce
recoin de la ville que l'on nommait jadis la Cheminée du roi René , en souvenir de ce prince populaire qui aimait à s'y promener, rhiver, mêlé à la foule des lazzaroni provençaux. — Le tableau de M. Rave ne représente pas cette scène telle que nous venons de la décrire : un soleil d'un effet jaunâtre peu plaisant éclaire le' débarquement des oranges ; la journée va finir ; déjà la plupart des porteiris ont quitté le travail ; les unes se reposent , assises sur leur banasto vide; celle-ci allaite son nourrisson ; cette autre joue avec un bel enfant blond qui penche sa jolie tête pour regarder les oranges entassées à ses pieds. — Ce dernier groupe est charmant. Rien de plus gracieux aussi que cette fillette qui passe au milieu de la foule , criant le nom de la marchandise qu'elle porte dans une corbeille posée sur sa hanche.
Je pourrais signaler encore mille détails ravissants ; — mais il faut l'avouer, ce tableau est bien plutôt une collection de types , une série de têtes d'étude qu'une composition ordonnée suivant les règles de l'art , qui veulent que l'intérêt se fixe sur un personnage ou sur un groupe principal dont les autres , dès lors , ne sont que les accessoires.
En somme , cette peinture est l'œuvre d'un artiste qui cherche encore sa voie et qui la trouvera sûrement le jour où il sera parvenu à modérer sa fougue et à maîtriser son imagination.
M. Reynabd nous fait assister h une curieuse exhibition de singes et de chiens savants. Les montreurs d'animaux ont fait halte sur la place publique d'un village ; ils tirent chiens et singes des caisses que porte sur son dos un chameau dégingandé. Les badeaux s'amassent et ouvrent de grands yeux à la vue des pau vres bêtes savantes dont quelques-unes commencent à exécuter des pirouettes et des sauts périlleux. — Cette petite toile , d'une bonne couleur, dénote de sérieux progrès dans la manière de M. Reynaud.
De tout temps , les écrivains et les peintres se sont plu à nous initier à la vie misérable des saltimbanques et des musiciens nomades. Les Bohémiens , de M. Monticelli, n'ont guère les allures et la physionomie distinctives de la race : un homme à grande
barbe , deux femmes et un enfant sont assis au bas d'un escalier délabré qui paraît dépendre d'un parc ; ils prennent leur repas. Nous sommes sans doute en Italie , dans le pays des ruines et des villas abandonnées. Une large traînée de lumière , — à laquelle des ombrages fort obscurs servent de repoussoirs , — éclaire les personnages dont il est presque impossible néanmoins de distinguer les traits. 11 y aurait tout autant de raison de croire que ce sont là des paysans ou des gens du monde en partie champêtre , si un tambour de basque jeté dans un coin ne faisait supposer que nous avons affaire à de véritables tzingari.
Nous préférons de beaucoup à cette composition par trop confuse, V Enfant et les poissons, lableau dont le dessin a plus de précision et la couleur plus de vérité. — Mais la meilleure toile de l'exposition de M. Monticelli est , peut-être, son Portrait d'enfant (de M. F.-V....)qui me paraît peint avec un parti-pris bien marqué d'imiter Vélasquez , tant à cause de la couleur, qui a un vrai parfum de vétusté , que pour la grâce toute sévère de cet enfant vêtu de noir, coiffé d'une toque de velours de môme couleur, et ayant le teint mat et la gravité précoce particulière aux enfants de race espagnole.
Je ne sais trop si c'est un portrait , une figure de sainte , une allégorie , ou une simple tête d'étude que M. Jules Masse a voulu nous offrir sous le titre de Virginie. Ce qui est certain, c'est que cette tête a beaucoup de poésie et de caractère. La couleur en est tendre et harmonieuse. M. Masse est un artiste sérieux et qui pense un tableau avant de le peindre ; il a exposé , au Salon de Paris , en 1859 , sous le titre ^ de Leçon à LcCis , une scène empruntée à l'histoire de l'ancienne Grèce, composition pleine de recherche et de distinction , mais qui n'a rien de commun avec les marivaudages de l'école pompéïste.-
MmePiaioD nous a donné, pôÙT son début au Salon marseillais, quatre portraits également recommandables par la largeur du modelé et la franchise de la couleur. — ^e ï^krait de if'® D.-P, — le plus important des quatre, — ,nous imit par la simplicité des lignes et les tons chauds de la cdxhdXiO^J— Celui de M. P.
n'est qu'une ébauché , mais une ébauche pleine de vigueur et de relief. La tête du petit garçon (no 367) est aussi très-vivante.
Nous engageons fortement M. Eugène Lâgier à s'en tenir à ses portraits et surtout à ses portraits au crayon noir, si lestement et si spirituellement dessinés. Son excursion dans la peinture de genre , cette année , n'a pas été heureuse. L'odalisque , — d'origine plus ou moins asiatique , — qu'il expose sous le titre de Coquetterie, est peinte lourdement; la couleur manque de finesse et nous pourrions relever çà et là quelques négligences de dessin.
Des trois portraits exposés par M»» Pérâgâllo, celui que je préfère est son Portrait de Mme L. P. C'est un pastel d'un ton très chaud et qui a presque la vigueur de la peinture à l'huile. La tête est bien modelée et l'expression en est fine.
La distinction est la qualité que recherche surtout M. Honoré BozB dans ses portraits ; il la trouve toujours , mais quelquefois au détriment de la fermeté et du relief qui font vivre une figure dans son cadre. Le Portrait de Mme fi. , — qui est dans le salon carré , — est une œuvre soignée , ayant un cachet vraiment aristocratique.
La Cantinière , de M"» Marthe Clerc , a la mine éveillée , la taille fine , le bonnet de zouave crânement posé sur la tête ; mais je doute fort qu'une aussi délicate personne soit capable de supporter les fatigues de la guerre. La peinture un peu molle de M"« Clerc se prêterait mieux , à mon avis , à des compositions moins martiales.
M. Félix Constantin a plus de fermeté dans la touche , plus d'énergie dans la couleur. Ses Deux sœurs sont presque un tableau de genre par la composition , et , en réalité , ce n'est que la réunion de deux portraits. On sait toute l'habileté qu'il faut à un peintre pour faire une œuvre d'art d'un portrait, d'une figure isolée sur un fond simple. On comprend , dès lors , combien il doit être plus difficile de grouper dan^ un salon deux ou plusieurs personnages de telle façon qu'ils n'aient pas l'air de poser devant le spectateur, comme ces assemblées de famille qui se
prélassent béatement dans les vitrines des photographes. M. Constantin n'est pas parvenu à éviter complètement l'écueil ; mais il a su pourtant donner à ses deux sœurs une pose gracieuse et il a exécuté sa composition avec une élégance dont il faut le louer.
Une grande pureté de dessin , une exquise délicatesse de modelé, une couleur claire et juste , une carnation marmoréenne, une pose séduisante, un goût parfait dans les ajustements, telles sont les qualités qui distinguent La Tentatrice , de M. Maurice de Vaines.
Cet artiste qui appartient à Marseille par une partie de sa famille et par quelques travaux remarquables exécutés dans la chapelle du château Monlgrand, à Saint-Menet, — nous offre encore un petit tableau d'une facture savante. Un sculpteur, un Tailleur d'Images, aidé de son ouvrier, est occupé à la restauration du clocher roman d'une abbaye. Un moine le regarde travailler. — Le sujet , comme on voit , est assez insignifiant ; mais l'artiste a su mettre dans sa toile tant de calme et un sentiment si juste du moyen-âge , que le spectateur se recueille involontairement et se reporte à cette époque de foi profonde , où quelques ouvriers de génie dotaient la chrétienté de monuments impérissables.
La peinture religieuse n'est guère représentée au Salon marseillais que par la Visite à Nazareth , de M. Théodore Jodrdan. Cette toile recommandable par la douceur du coloris, pèche malheureusement par la vulgarité du dessin : les têtes manquent de caractère.
Une joUe fable de Lafontaine, Le Bûcheron et Mercure , a inspiré à M. Marins Gcindon un tableau dont nous louerons d'autant plus volontiers le sentiment poétique et la ^facture harmonieuse , que nous y voyons une preuve des efforts sérieux faits par l'auteur pour échapper à la banalité. — Les Campagnols nous plaisent beaucoup moins : ces paysans ont des montures médiocrement dessinées et le paysage n'a pas bien la couleur locale : le ciel toutefois est assez réussi.
Sans appartenir précisément à la mythologie, les sujets traités, cette année, par M. Dominique Magacd, sont des allégories pure-
ment païennes, — allégories assez difficiles d'ailleurs à pénétrer et que n'expliquent pas d'une façon bien satisfaisante les litres choisis par l'auteur. On va en juger.
Le jour vient de naître. La nature est radieuse ; les prés sont verts ; les lilas et les rosiers sont en fleurs. Une femme blonde, d'une beauté séduisante , est assise sur un tertre de gazon ; elle tient sur ses genoux le petit dieu Cupidon qui soupire en s'éveillant. A ses pieds coule un clair ruisseau , au bord duquel deux colombes se becquettent. De l'autre côté de ce ruisseau , un grand jouvenceau , drapé à l'antique , baisse timidement les yeux, tout en ayant l'air de s'adresser à la belle et de lui faire Taveu de sa flamme. Un de ces bambins efl'rontés dont les anciens avaient fait les compagnons inséparables de l'Amour et qu'ils nommaient les Ris , pousse , en souriant malicieusement , notre amoureux qui hésite à s'approcher-, un autre est occupé à dépouiller les rosiers de leurs parures et à tresser une guirlande. — Telle est la composition que M. Magaud appelle Le Réveil de la Nature. Avec un peu de bonne volonté , on peut y voir une allégorie du Printemps , de la saison des fleurs et des amours.
Dans l'autre tableau , intitulé Le Repos , notre femme blonde de tout à l'heure est assise , dans une attitude languissante , sur un banc de rochers que recouvre à peine en quelques endroits une végétation fauve. La nature a perdu ses teintes fraîches et verdoyantes , pour revêtir des tons plus sombres : nous sommes en automne. L'amoureux du printemps,— amyit aujourd'hui,— présente des fruits à sa belle maîtresse : un charmant enfant appuie sa tête blonde sur les genoux de sa mère à laquelle une jeune fille donne un baiser. Dans un coin , l'Amour, étendu sur le gazon, dort d'un profond sommeil.
Quelque maniérées que soient ces deux compositions — dont le plus grand tort est de rappeler un genre usé depuis longtemps , — nous devons reconnaître qu'elles sont pleines d'intentions charmantes et qu'elles ont de précieuses qualités d'exécution. Les personnages sont heureusement posés ; les draperies,
d'une grande simplicité, sont ajustées avec goût. Les tons clairs, délicats , s'harmonisent bien , sans empâtements comme sans repoussoirs. Le dessin manque peut-être un peu de finesse et de modelé de distinction , mais nous ne critiquerons pas outre mesure ces petites imperfections qui tiennent à l'habitude que M. Magaud a de faire de la peinture décorative.
Quant au plafond que M. Magaud a peint pour le Café des Deux 'Mondes , et dont il expose le dessin, c'est là une œuvre vraiment importante , sérieusement conçue , habilement exécutée. L'artiste a choisi pour sujet : Marseille accueillant les peuples des diverses contrées du globe et échangeant ses produits avec les leurs. — La disposition des nombreux personnages qui ont dû entrer dans cette scène est heureuse : sur un trône en forme de trirème grecque , Marseille assise tend la main aux représentants des différentes nations , et de l'autre leur montre ses produits. Son Génie , un bel enfant grec , appuyé sur la poupe de la trirème , tient le gouvernail et a les yeux fixés sur elle. Les divinités de l'antique colonie phocéenne , ses grands hommes : Protis, son fondateur, Pythéas et Euthy mènes , deux navigateurs célèbres ; Saint Victor, qui personnifie l'avènement du Christianisme ; puis les illustrations modernes : Honoré d'Urfé , Mascaron , Belsunce , Fortia de Pille , Puget , appuyé sur son 3Iilon de Crotone, Papety, et d'autres encore font cortège à Marseille.
Au bas du tableau, quatre enfants personnifient les quatre races humaines ; le nègre et le blanc se tiennent embrassés. — Une grande figure , représentant la France , couronne cette composition qui, bien qu'inférieure au plafond exécuté par M. Magaud pour le Café de France , ne laisse pas de faire le plus grand honneur à cet artiste.
Si Marseille le cède à la plupart ^es villes de troisième et même de quatrième ordre , pour le nombre et la beauté des monuments , elle n'a pas de rivale , du moins , pour la somptuosité etl'élégance vraiment artistique de ses cafés. — Le Café Turc(l),
(1) Les peintures du Café Turc ont été décrites par T. Gautier, daus son livre sur Constantinople,
le Café des Mille Colonnes , le Café de l'Univers , le Café de France , le Café du Panthéon , le Casino et l'Alcazar, excitent l'admiration des étrangers , tant par la richesse de leurs dé6brs que par l'ampleur de leurs proportions.
En attendant que le jour soit venu où l'art sera cultivé à Marseille , surtout pour les nobles et délicates jouissances qu'il procure , on ne peut qu'applaudir aux industriels qui fournissent à nos peintres et à nos sculpteurs un travail bien rétribué en même temps qu'une occasion d'exercer leur talent.
Un artiste tout jeune encore , M. Régnier , expose l'esquisse peinte d'un plafond, qu'il a exécuté dernièrement pour le Café d'Europe et qu'il intitule La Paix, — Cette composition n'est pas irréprochable , tant s'en faut ; mais on y trouve des parties assez habilement traitées. C'est déjà un mérite d'ailleurs , — dont il faut tenir compte surtout à un artiste qui débute , — que d'oser aborder là grande peinture si fort négligée aujourd'hui pour les productions légères et d'une vente facile.
M. Viola , qui n'a guère été heureux dans ses travaux de décoration du Gymnase, exécutés conjointement avec M. Monticelli, —nous a envoyé un tableau qui atteste des progrès sérieux. Les tons roses , bleus , jaunes qui nous avaient paru si bizarrement appliqués dans certains tableaux exposés antérieurement par le même artiste , ont fait place , cette année , à une couleur qui ne manque ni de douceur , ni d'harmonie. Quant au sujet de la composition , il est des plus banals : c'est l'éternel motif de la blonde et" de la brune, se promenant côte à côte , la première mélancolique, la seconde vive et enjouée ; et comme si ce n'était pas assez de ce cpntraste que l'on a peint. ... sur tous les tons , M. Viola a ajouté dans le môme tableau celui d'un frère brun et d'un frère blond.
Mlle Marguerite Cbambovet, elle aussi , est en progrès. Elle a peint dans une gamme de tons gris et tristes assez heureuse , un sujet non moins rebattu que celui choisi par M. Viola , mais dans lequel du moins il y a une idée , un noble sentiment. — La misère de la Pauvre femme , n'est peut-être pas rendue d'une
façon assez navrante ; les enfants sont bien frais, bien roses , bien gras , bien souriants pour des enfants qui n'ont qu'une chemise pour tout vêtement; mais ils sont très- naïvement posés auprès de leur mère qui , assise au coin d'une rue , semble implorer la pitié des passants.
Le Repas champêtre, de M. Joseph Lâmy, nous reporte aux peintures galantes du dix-huitième siècle. Dans un parc, trois jeunes seigneurs et trois dames ( marquises ou comédiennes ? ) dînent sur l'herbe. Une sers^ante apporte les provisions ; une autre femme , qui tourne le dos au spectateur, lave la vaisselle ou fait la cuisine ; on ne devine pas au juste. Cette dernière aurait pu être supprimée sans inconvénient. Il y a beaucoup de couleur dans ce tableau , mais pas de ton criard. Le dessin manque de précision ; les têtes des personnages , peintes avec trop de largeur, ne sauraient être bien expressives.
V Intérieur d'une habitation de paysans en Provence , de M. Joseph Arnaud , n'a rien de très-intéressant : une campagnarde qui donne à manger à seè poules , au beau milieu de sa maison, cela se voit dans tous les pays. — Je ne dirai rien de l'exécution de ce tableau qui m'a paru bien lourde.
Un artiste , un simple amateur, qui s'entend à merveille à reproduire les sites les moins connus et les aspects les plus curieux de la Provence , est M. de Larambergue. Ses deux aquarelles, représentant — Tune la Chasse au miroir dans la vaste plaine de la Crau , et l'autre la Vue du puits du Garri à Saint- Martin , — sont charmantes. Cette dernière surtout se distingue par l'élégante simplicité du dessin , la délicatesse de la touche , la finesse et la variété des tons. Le recoin verdoyant où est placé le puits est d'une fraîcheur délicieuse. Le ciel est joli , mais il ne vaut pas celui de la Lisière de chênes , autre aquarelle dont le motif est emprunté au Languedoc. — Décidément , M. Charles de Larambergue est plus qu'un amateur.
Quand nous aurons cité M. Victor Mercier, qui nous a envoyé une scène de la vie maritime assez bien comprise , le Cabestan, et M. Louis Long, qui nous a offert deux petits paysages
^ étudiés avec soin , la Chasse aux éphémères et le Bain , nous en aurons fini avec les peintres exposants qui se rattachent h Marseille par leur famille ou leurs éludes.
Nous devons exprimer ici le regret de n'avoir pas vu figurer parmi ces derniers plusieurs artistes qui se sont fait remarquer depuis longtemps aux Expositions de Paris , et dont notre ville est justement fière : — M. Gustave Ricard , l'un des portraitistes les plus distingués de notre époque; — M. Bouquet, qui peint avec un talent tout particulier de petites scènes anecdotiques empruntées au dix-huitième siècle; — M. Lafon, l'un des plus heureux imitateurs de la manière de Meissonnier; — M. Billet, qui a exposé au Palais de l'Industrie, en 18o9, une scène orientale bien comprise, Femmes arméniennes à la fontaine; — M. Ciappori , qui dessine avec beaucoup d'élégance et de correction des pages d'histoire religieuse empreintes d'un mysticisme renouvelé de l'école allemande (Triomphe de l'Evangile, 1859) ; — M. l'abbé Cartier, qui peint, sur une moindre échelle , des sujets d'un sentiment bien chrétien ; — M. Abel , iqtii déploie dans le même genre de précieuses qualités de dessin et de couleur ; — M. Washington , qui a su se faire distinguer dans la phalange si nombreuse des peintres orientalistes ; — M. Dagnan , plus classique , plus conventionnel , mais peut-être aussi moins vivant dans ses paysages; et enfin M. Imer, qui peint la Provence avec une grande fidélité d'observation et un sentiment exquis de la couleur locale.
Les autres villes de Provence ont fourni au Salon Marseillais plusieurs œuvres estimables.
Toulon , à lui seul , nous présente trois peintres : MM. Courdouan, Cauvinet Lauvergne (1).
(1) Parmi les artistes toulonnais , il faut encore ranger MM. de Tournemine et Pezous , que leur réputation a depuis longtemps naturalisés parisiens , et M. Aug. Aiguier dont nous avons parlé plus haut , mais qui habite Marseille depuis plusieurs années.
Les deux fusains de M. Courdouan sont superbes : l'un est une élude d'arbres d'une exécution large et forte. On ne sait trop ce qu'il faut le plus louer dans Vautre , de la perfection du dessin , de la profondeur de , la perspective , de l'élégance de la composition. — Ces deux remarquables dessins sont la propriété d'un amateur distingué, M. Salasc, quia bien voulu en enrichir le Salon marseillais.
M. Courdouan est l'un des artistes qui honorent le plus la Provence. Indépendamment de ses fusains , qui peuvent être cHés à côté des plus beaux , nous connaissons de lui des aquarelles fort remarquables et des tableaux à l'huile qui sont presque tous consacrés à la reproduction de nos sites méridionaux. Personne n'a saisi mieux que lui le côté maritime de la nature provençale. Dans ses marines , la mer est tantôt calme , blanche, huileuse ; tantôt irritée , à vagues courtes et rageuses , elle passe du bleu le plus pur au vert sombre : M. Courdouan , enfin , sait tous ses aspects , toutes ses physionomies.
M. Edouard Cauvin ne nous a pas envoyé moins de cinq tableaux. Pourquoi donc cet artiste , qui possède , croyons-nous , le sentiment de la nature, n'emploie- t-il qu'un procédé pour éclairer ses paysages , procède assez vulgaire , et qui consiste à laisser les premiers plans dans l'ombre , afin de donner aux fonds plus d'éclat et de profondeur ? Cette façon de composer un tableau a l'avantage, je le sais , de dissimuler assez bien la mollesse et les hésitations de la touche ; M. Cauvin en profite trop souvent. La Plaine de la Garde est la meilleure des cinq toiles exposées par cet artiste ; les vapeurs laiteuses du matin flottent avec légèreté sur le paysage , et le grand arbre de droite tamise bien la lumière.
Les petites marines de M. Lauvergne sont spirituellement dessinées et abondent en détails charmants. Il est à regretter que sa couleur n'ait pas plus d'éclat et de légèreté.
Les costumes et les types provençaux sont rendus avec conscience et vérité par M. Martin (d'Aix). Son Joueur de galoubet , qui s'apprête à rejoindre une noce , ou qui s'en va donner une
aubade à quelque autorité du villjige , allume sa pipe par un geste plein de naturel. Malheureusement , la manche du bras qui lève le feu , tire l'œil par sa blancheur et est , de toutes façons , la partie saillante de la composition.
Je ne connais guère d'artiste plus personnel et plus indépendant que M. Grésy (d'Avignon), et je m'étonne que h critique parisienne n'ait pas acclamé depuis longtemps la force et l'originalité de son talent. Peu d'artistes , — même parmi les plus renommés,— possèdent à un degré aussi éminent le don d'éclairer un paysage. Les effets de lumière les plus bizarres ne l'efifraient point : il les fixe sur la toile avec une vérité , un éclat , une puissance extraordinaires. Sa peinture un peu rude est de celles qui, au dire de Rembrandt , demandent à n'être pas senties ; — vue à une certaine distance , elle acquiert un prestige incroyable. Quoi de plus chaud, de plus lumineux , déplus large, de plus solide que le petit tableau qu'il intitule : Bergers ? — Une mare , au premier plan ; au-delà , de grands arbres à l'ombre desquels apparaissent confusément des bergers et leurs troupeaux ; dans le fond, des montagnes que le soleil inonde-, tel est ce tableau où l'air et la lumière circulent à flots , où la perspective a une profondeur immense , où chaque ton a sa valeur propre.
Nous ne décrirons pas les trois autres tableaux de M. Grésy , Chasse aux canards , Halte au soleil couchant , Petite Bohême aux champs de courses à Avignon ; bien que de moindre importance que le précédent , ils se recommandent par les mêmes qualités , par le même faire hardi et vigoureux.
Les quelques sculptures que possède le Salon marseillais, nous viennent presque toutes d'artistes provençaux.
Les bustes de M. Liotard fde Lambesc) n'ont pas seulement le mérite banal de la ressemblance : ils se distinguent par la largeur du modelé et la finesse de l'expression. Nous avons remaqué surtout les portraitsdeM. ledocteurValérian(d'Aix),deM. Tony S*** et de M. Mistral.
M. BoTiNELLi (de Sisteron) a exposé un médaillon en marbre ,
La Vierge de douleur. La mère du divin Crucifié croise les mains sur la poitrine et lève les yeux au ciel, pour offrir le suprême sacrifice. L'expression de la lôte est belle , mais le type manque d'originalité. J'aime mieux le buste du général Gémeaux, du même auteur.
La Vierge mère, statuette en argile, de M. Aldebert, baisse les yeux avec un sentiment d'humilité et de muette adoration , en présentant au monde son fils, encore enfant, qu'elle tient sur ses mains. — Cette simple maquette est préférable, à mon avis, au bas-relief en marbre , du même artiste , représentant encore la Vierge.
M. Ottin, — qui s'est fixé depuis quelque temps à Marseille, où il a exécuté une bonne partie des sculptures de la nouvelle Bourse,
— expose un bas-relief en plâtre , figurant Y Assomption de la Vierge, — Le motif n'est pas neuf, comme on voit. M. Ottin l'a rendu avec habileté , sinon avec une complète originalité. Le visage de la vierge est empreint d'un sentiment de foi et d'amour. Les anges qui l'entourent sont heureusement groupés.
LEnfant jouant aux billes , de M. Poittevin (de St-Maxiiiiin), a obtenu un succès bien mérité à la dernière Exposition de Paris. La pose, étudiée avec soin, est d'une naïveté et, en môme temps, d'une vérité charmantes.
Nous avons eu le plaisir de voir les deux groupes en pierre {la Fidélité et la Force) que M. Bontoux a exécutés pour la porte d'entrée du château F... Nous n'hésiterons donc pas à dire que les modèles en argile qu'il a exposés , ne donnent qu'une faible idée du mérite de ces deux morceaux de sculpture monumentale.
— M. Bontoux a rendu avec un grand bonheur et une véritable originalité des sujets bien rebattus et auxquels il est dangereux de toucher après Canova.
Dans la revue nécessairement rapide que nous allons tracer des nombreuses toiles appartenant aux artistes de Paris , de la pro-
vlnce et de Télranger, nous n'adopterons pas de classification bien précise , et pour cause. Tous les genres semblent sur le point de se confondre : la peinture d'histoire n'est plus guère que de la peinture anecdotique ; le genre s'associe presque toujours au paysage, et la peinture d'animaux, chose singulière ! tend à usurper, par la dimension des cadres et importance de la mise en scène, la place des grandes compositions historiques.
Si l'on n'y prend garde , l'art , ainsi dévoyé , finira par perdre son caractère moralisateur pour devenir une industrie, un métier dont les produits éphémères serviront tout au plus à l'amusement de quelques esprits frivoles. Applaudissons donc de toutes nos forces aux artistes qui essaient de réagir contre ces déplorables tendances , à ceux que ne rebutent ni les longues études, ni les pénibles recherches , nécessaires pour aborder la grande peinture.
M. Charles-Louis Muller n'est pas précisément de taille à arrêter le courant ; son talent gracieux et coquet se prête mal , suivant nous , aux scènes dramatiques de l'histoire , qui exigent une conception large et forte , une facture hardie et vigoureuse. Nous devons reconnaître toutefois que peu d'artistes contemporains apportent dans l'exécution de leurs tableaux une moyenne de qualités aussi satisfaisante.
La Proscription des Irlandaises , — qui a été , sans contredit , l'une des toiles les plus remarquées et les plus remarquables du Salon , — se distingue par l'élégance de la composition , la ,correction du dessin , l'harmonieuse justesse du coloris. La scène se passe en 1635 , époque où une violente persécution fut dirigée contre la population catholique de la malheureuse Irlande. « Alors, dit M. Gustave de Beaumont, au lieu de se borner à tuer, on prit le parti de recourir à un autre moyen, l'exil !... La chose difficile était l'émigration des pauvres ; comme ils ne s'exilaient pas d'eux mêmes, on se mit à les déporter de force. Une fois, on enleva d'un seul coup mille jeunes filles irlandaises, qu'on arracha aux bras de leurs mères pour les conduire à la Jamaïque , où elles furent vendues comme esclaves. »
Le peintre nous transporte au bord de la mer. Le navire qui
doit emmener en pays étranger les blanches filles de l'Irlande , appareillera l'horizon. Les proscrites sont entraînées par des soldats vers une barque qu'un pont- volant relie au rivage. Dans cette barque se tient debout le chef des ravisseurs , qui , d'un geste hautain, fait signe aux jeunes filles d'approcher. Les unes, mornes et résignées , s'avancent sur le pont -, d'autres sont déjà assises au fond de l'embarcation , en proie au plus sombre désespoir. Vers la gauche , les pieds battus par la vague, une mère dispute sa fille à un soldat farouche qui l'enlève dans ses bras. Tout près de là , une vieille femme , les yeux hagards , la bouche menaçante , se tord dans les convulsions d'une impuissante fureur. Une brume grisâtre estompe légèrement cette scène déchirante et en accroît en quelque sorte la tristesse : c'est à peine si quelques rayons de soleil transpercent çà et là ce voile de deuil et viennent rompre l'uniformité du ton général par quelques localités plus vivantes.
Cette composition , ordonnée avec goût et peinte avec habileté, n'est certes pas sans défauts. Toutes ces exilées ont le môme type ; toutes sont pâles, blondes , élancées, et , qui plus est, échevelées de la même façon. D'un autre côté , il semble extraordinaire que les vagues ne secouent pas davantage la barque et le pont volant sur lequel les jeunes filles se tiennent , raides et droites, comme si elles étaient, sur la terre ferme. Enfin, ce qui est plus grave, la plupart des personnages posent d'une façon théâtrale ; l'expression , — par trop exagérée , — nous laisse à peu près froids , ce qui n'arriverait pas , sans doute , si le style avait plus d'ampleur, la touche plus de virilité.
La vigueur n'est pas ce qui manque à M. Antigna. Cet artiste, possédant à un degré éminent le sentiment de la réalité, excelle à rendre la vie moderne dans ses côtés humbles , tristes et douloureux. Ses œuvres rencontrent, je le sais, beaucoup de détracteurs , et quelques-uns môme sont allés jusqu'à voir en lui un émule de Courbet. Mais ce qu'on lui reproche le plus ordinairement , c'est de se renfermer dans des teintes grises et monotones, et de trahir ainsi la pauvreté de sa palette : comme si, pour ôtre
coloriste, il était indispensable d'étaler sur la toile des teintes claires et éclatantes ; comme si , pour rendre nos intérieurs modernes et nos costumes sévères, il fallait le coloris fougueux d'un Vénitien ! Oui , nous l'avouerons , M. Antigna , peignant avec une sorte de prédilection les scènes de deuil , les chaumières hantées par la pauvreté , n'emploie , le plus souvent , qu'une gamme de tons sombres et attristés. Mais comment ne pas reconnaître l'habileté avec laquelle il sait varier les nuances de cette couleur tant décriée et donner à ses teintes des dégradations savantes , et j'oserai dire harmonieuses ? Tout au plus , une critique exigeante pourrait-elle lui reprocher de faire intervenir trop rarement dans 'ses tableaux le soleil, ce grand batteur d'or, dont le moindre rayon réjouit l'œil et sème des paillettes étincelantes sur les haillons comme sur les vêtements les plus somptueux.
Ces remarques nous ont paru nécessaires avant de juger la Scène de guerre civile exposée par M. Antigna.
Ce tableau représente l'intérieur d'une mansarde vendéenne. Sur un mauvais grabat un chouan est couché , la tète ceinte de linges ensanglantés. Le blessé s'est levé à demi en entendant se rapprocher les pas des bleus acharnés à sa poursuite; il froisse d'une main convulsive ses couvertures. Sa femme , debout , brandissant une hache, le regard animé par la fureur et la vengeance, se place au devant de lui , prête à, lui faire un rempart de son corps. Un jeune garçon , un pistolet à la main , le genou en terre , se penche près de la porte pour saisir les bruits du dehors : il écoute avec anxiété. Au coin opposé , une jeune femme se sent défaillir; un bel enfant blond se réfugie avec épouvante auprès d'elle. A côté , l'aïeule , agenouillée , lève les mains au ciel et prie avec ferveur.
La pâle lueur d'un soleil d'hiver pénètre par une petite fenêtre enlr'ouverte et éclaire cette scène de terreur. Les détails sont msignifiants : l'ameublemeut est des plus misérables; les murailles sont couvertes de poussière et les araignées ont tendu leurs toiles dans les encoignures. Le plancher est solide. Tous les personnages, bien posés et à leur plan, sont groupés sans confusion ; des
lignes de rappel font converger les regards sur l'acteur principal, le blessé , qui se dessine en pleine luniière. L'expression des têtes est très-vraie; la pose de la mère est , peut-être, un peu mélodramatique ; en revanche , les deux enfants sont charmants. Les vêtements grossiers des pauvres Vendéens sont très-justes de ton et peints avec largeur. Le modelé des chairs , des pieds et des mains surtout , manquent de précision , et la pâte , en général , a trop de solidité , pour ne pas dire de lourdeur. Mais le voisinage d'une foule de tableautins touchés avec la finesse que comportent leurs dimensions, nuit beaucoup , croyons-nous , à l'œuvre de M. Antigna. Une pareille machine demande à être accrochée à une certaine élévation , au milieu de toiles d'égale grandeur.
Nous devons reconnaître toutefois que cette Scène de guerre civile — qui n'est qu'un simple épisode , imaginé sans doute par l'artiste , — a le tort d'être exécutée sur une trop grande échelle. Réduite aux proportions d'un tableau de genre , elle eût certainement captivé les connaisseurs.
En peinture comme en poésie , pour que le drame arrive à la hauteur de l'épopée , il faut non seulement qu'il ait eu un grand reterltissement : il importe encore que les personnages mis en scène appartiennent à une époque éloignée de nous. La représentation des événements contemporains n'est possible , en effet , qu'à la condition d'être rigoureusement exacte , de reproduire scrupuleusement la physionomie des principaux acteurs et tous les accessoires de costumes et d'ameublement. Or, rien n'est moins compatible avec la noblesse et la grandeur épiques , — avec ce qu'on est convenu, en un mot, d'appeler le sixjle^ — comme nos types bourgeois , nos modes grotesques et nos intérieurs mesqliins. Les horreurs de la guerre ont quelque chose de grandiose qui échappe à cette règle et dont le tableau fidèle suffit pour émouvoir -, encore , les peintres de bataille sont-ils obligés , le plus souvent , d'ennobUr leurs héros et d'accorder beaucoup à la fantaisie ; et l'on remarquera , d'ailleurs , que la variété et l'éclat des costumes militaires permettent à l'artiste de se donner carrière , s'il est coloriste.
M. Bbllângé dessine avec esprit nos troupiers français ; il les groupe habilement sur le champ de bataille, sur le revers des fortifications qu'il s*agitde prendre d'assaut, dans les tranchées et sur les mamelons. Ses soldats paraissent bien tous sortis du même moule , mais il varie avec soin leurs attitudes et je suis bien persuadé qu'un homme de guerre trouverait peu de chose à reprendre dans les évolutions que l'artiste fait accomplir à ses bonshommes. On peut dire qu'il en est des tableaux de M. Bellangé , comme des bulletins de victoires : qui en a vu un , en a vu mille. Ceci n'est pas précisément une critique , il ne faut accuser que le genre , qui est d'une monotonie désespérante. — Le Bataillon d'infanterie républicaine repoussant une charge de dragons au-trichiens se déploie au milieu d'un champ de blé. L'aile droite se précipite avec impétuosité au devant de l'ennemi ; la gauche reste ferme et impassible , prête à s'élancer à son tour. Les tambours battent la charge. Les chevaux des officiers hennissent et font voler la poussière sous leurs sabots. Au loin , dans la campagne , d'autres corps d'armée sont aux prises avec l'ennemi. — Tout cela est peint sinon avec la vigueur et la furia convenables en pareill^occasion , du moins avec beaucoup d'adresse et de netteté.
U Épisode de la prise de Malàkoff, —représentant l'enlèvement d'une redoute de la fameuse tour par une brigade du général de Mac-Mahon , — bien que n'ayant pas l'importance du tableau précédent, ne fait pas moins d'honneur au talent de M. Bellangé. Tirailleurs , zouaves , chasseurs escaladent l'escarpe avec beaucoup d'entrain ; les premiers arrivés sur les merlons tendent la main à leurs camarades , tout en combattant. Ce mouvement ascensionnel est bien rendu ; l'exécution est , comme à l'ordinaire , propre et soignée.
C'est un combat d'un tout autre genre que nous montre M. Plutette dans un tableau d'assez grande dimension , dont l'idée est empruntée au livre de l'inimitable Rabelais. Frère Jean des Entommeures chassant à coups de bâton de la croix les ennemis qui sont entrés dans le clos du couvent pour ravager les vignes , voilà certainement un sujetheureux et dont l'auteur de Gargantua
a peint lui-môme tous les détails , dans ce style et avec cette verve qu'on lui connaît. — M. Pluyette , il faut le dire , est resté bien au-dessous de son modèle ; noa pas que son tableau soit tput à fait sans mérite : le dessin est correct , élégant même , et on trouve çàet là quelques parties habilement peintes; mais l'œil est choqué par l'étrangeté des tons et la confusion qui règne dans la composition.
Est-ce un paysage ou une scène miUtaire que M. Stéphane Baron (de Lyon) a eu l'intention dé nous offrir dans sa toile intitulée : Halte de Zouaves? — Quoiqu'il en soit, le paysage solide et bien dessiné nous paraît de beaucoup préférable aux bonshommes microscropiques qui \e meublent. Par contre, ce que nous aimons le mieux dans le Pâtre calabrais assis sur un rocher, au premier plan d'nn paysage montueux , c'est le pâtre lui-même dont la pose est des plus vraies, .des mieux rendues, tandis que le fond du tableau manque de finesse et de perspective.
Le Chasseur d'Afrique de M. Ginain est une étude sans intérêt, et qui ne se recommande pas-môme par l'exécution : le dessin est vulgaire , la couleur sèche.
UEpisode d'Irikermann de M. Sorieul ne mérite guère mieux l'attention : cet officier anglais qui a été renversé sous son cheval par un coup de feu, et qui se soulève sur les poignets, pour boire à la gourde d'une cantinière, a une pose impossible.
Un artiste auquel on doit plusieurs tableaux de batailles estimés et qui a exposé entre autres à Paris , en 1857 , une Bataille de la Tcherna'i'a , M. Cdarpentier , nous offre aujourd'hui une scène mélodramatique bien dessinée , mais d'une couleur froide : Famille bretonne revenant de la récolte des varechs et surprise par la marée montante.
M. Loyer n'est guère plus coloriste que M. Charpentier, mais comme lui , il se distingue par la correction du dessin et la fermeté de la touche. Son Saint-Vincent-de-Paul prenant les fers d'un galérien à Marseille , est une œuvre habilement composée , un peu trop soignée dans les détails toutefois. Le saint dont la figure exprime bien le dévoûment et la charité évangéliques , lève les
yeux au ciel, tandis qu'un ouvrier rive sa chaîne et que le galérien agenouillé embrasse les pieds de son libérateur. Un mousquetaire debout contemple cette scène avec admiration. A droite et à gauche sont groupés les gardiens armés de leur hallebarde. Derrière une grille, apparaissent quelques forçats dont les visages grossiers expriment Tétonnement.
Un élève de M. Loyer, M. Théodore Dblamarre, expose un Saint-Jérôme d'une bonne couleur et d'une composition trèssage en sa simplicité. La tête du saint , modelée avec soin , paraît un peu petite pour le reste du corps, et les extrémités en général ne sont pas très-justes de proportions; le lion est peint trop largement et trop sèchement; les fonds enfin n'ont pas toute la légèreté et la transparence désirables. Mais la critique 4oit être indulgente pour ces quelques imperfections : M. Delamarre est un débutant et son œuvre décèle de sérieuses études qui ne tarderont pas sans doute à porter leurs fruits.
Nous ne blâmerons certes pas M. Pu vis de Chavannes de chercher à nous rendre la manière de son illustre maître , Ary Scheffer ; mais nous voudrions , du moins , qu'il s'efforçât d'emprunter au grand artiste^ sa pureté de lignes , son sentiment éminemment poétique , au lieu de s'attacher à l'imiter dans ce qu'il a de plus faible : la couleur. — La Madeleine au sépulcre , n'est pas seulement une œuvre pâle , décolorée ; la composition est peu heureuse : les personnages , bizarrement posés , manquent de caractère. -* M. Puvis de Chavannes nous a envoyé beaucoup mieux.
Nous nous garderons bien de classer dans la peinture religieuse La Chaste Suzanne, de M. Schopin. Cette beauté toute moderne, —dont le modèle existe sans doute dans Breda-Street,^ est bien trop occupée îi mirer dans l'eau son beau corps mollement ondulé , pour se soucier des regards indiscrets. Son attitude nonchalante, presque lascive , sa carnation rose et satinée, sa blonde chevelure , rien ne me rappelle la Suzanne des Écritures , la femme « admirablement belle et qui craignait Dieu. » —Les palmiers qui forment le fond du tableau et la noire suivante de la
baigneuse n'ont pas même le privilège de nous parler de l'Orient : les palmiers ont tout l'air d'être en métal , comme ceux du Casino , et la négresse n'est qu'une soubrette barbouillée de suie.
Lé type de la Jeune Circassienne, du même artiste, n'est guère plus oriental que celui de la Suzanne. Mais M. Schopin a bien rendu l'expression de langueur et de volupté répandue sur les traits de cetle brune odalisque , qui , à demi couchée sur de moelleux coussins , dans un boudoir mystérieux , fume le narguilhé enivrant.
M. Delestre nous transporte dans les Jardins d'Armide. De riches tapis et de précieuses tentures forment , sous les ombrages , une retraite charmante , comme il n'en existe que dans les sérails des sultans ou.... dans l'imagination des poètes. L'enchanteresse, dans un négligé pai* trop.... asiatique, déroule les longues boucles de sa blonde chevelure , et se contemple dans un miroir que lui présente Renaud , assis à ses pieds. Une foule de petits Amours prennent leurs ébats autour des deux amants. Les uns font rouler le bouclier rond du guerrier chrétien ; celui-ci essaie le casque ; celui-là tire du fourreau la large épée qu'il examine avec une sorte de terreur; d'autres voltigent dans les airs et soutiennent les tentures. Au fond , derrière des massifs ombreux , deux soldats de la suite de Renaud épient l'instant favorable pour arracher leur maître à ses lâches amours . — Cette petite toile est peinte avec beaucoup d'élégance ; le coloris en est frais, délicat , harmonieux. 11 s'en faut pourtant que la composition ait la largeur et la poésie des vers du Tasse. Armide et Renaud posent comme deux danseurs ; on dirait , des gentils Amours qui jouent dans l'air, une bande de petits collégiens— sauf les ailes — se livrant aux plaisirs de la natation.
M. Tassaert a peint , lui aussi , — il y a quelques années , — les Jardins d'Armide ; mais un pareil sujet réclame des tons éclatants et joyeux que cet artiste n'a pas sur sa palette La composition mythologique qu'il nous offre, cette année , sous le titre de V'Automne, eût exigé non moins de pureté , de grâce, de fraî-
cheur. Les nombreuses nudités qui s'étalent dans ce tableau ont toutes le même ton rose et se découpent sur un fonds gris , sans air, sans profondeur. Le dessin n'est pas d'une grande distinction ; mais indépendamment de quelques raccourcis très-habiles, nous devons louer le modelé ferme et vigoureux de la poitrine de TAutomne.
La Visite à la nourrice rentre dans le genre familier où M. Tassaert s'est acquis une juste réputation ; mais ce n*est point là assurément une des œuvres saillantes de Fartiste. La mollesse de la touche , l'indécision des lignes, l'empâtement de la couleur, décèlent une exécution très-lâchée. Pourtant, si l'on se place à une certaine distance , ces négligences disparaissent et l'œil entrevoit quelque chose d'assez gracieux : les masses s'affermissent , les lignes se dégagent et le ton môme semble juste, quoique un peu poussé au gris.
Nous ne sommes pas de ceux qui voudraient que les nudités fussent rigoureusement bannies des expositions publiques ; nous pensons que le nu n'a rien d'indécent lorsqu'il remplit les conditions de beauté et d'idéalisme , sans lesquelles l'art ne saurait exister. Mais nous avouons n'être pas très-partisan des nudités mythologiques dont on a tant usé et abusé. N'est-il pas à désirer que les artistes, laissant une bonne fois de côté les vieilleries ressassées de la Fable et les défroques du paganisme , demandent leurs inspirations à l'Histoire, au spectacle toujours intéressant de la société humaine? Géricault a donné , il y a quarante ans, le signal de la réaction. Il serait temps que la révolution, accomplie en poésie, s'effectuât définitivement en peinture.
La Vénus sortant de l'onde , de M. Schtjtzemberger , est modelée avec mollesse et le ton des chairs est bien fade.
Il y a une très-poétique idée dans la composition que M. de RuDDER a intitulée VEcho du Ravin. L'amoureuse méprisée par Narcisse , la confidente de Jupiter, si cruellement punie par Junon , a les pieds et la main gauche enchaînés à un rocher qui surplombe un précipice. Sa chevelure blonde flotte au gré du vent. Des ronces vont déchirer son beau corps, presque entièrement
nu. Elle est penchée sur le ravin et met sa main au-dessus de sa bouche pour donner plus d*éclat à sa voix :
... Reparabilis assonat Echo.
Le visage de cette nymphe infortunée , condamnée à répéter éternellement les bruits d'alentour, exprime bien la souffrance. Son cou se gonfle pour laisser échapper les sons. — Le galbe du corps manque de distinction, mais la couleur est bonne.
L'autre tableau de M. de Rudder, le Berger des Abruzzes , n'est qu'une tête d'étude; mais nous ne saurions trop louer la grâce rustique de ce profd napolitain et l'excellence du coloris qui rappelle la peinture espagnole.
Une pose sculpturale , un galbe antique distinguent la Sapho , de M. Legrand , — assise sur un rocher, sur celui de Leucate , sans doute , et murmurant une dernière fois peut-être , avant de se précipiter dans les flots , c^s vers passionnés adressés à l'ingrat Phaon :
De veine en veine une subtile flamme Court dans mon sein sitôt que je te vois ; Et dans le trouble où sYgare mon àme Je demeure sans voix.
Je n'entends plus ; un voile est sur ma vue; Je rêve et tombe en de douces langueurs ; , Et sans haleine . interdite , éperdue ,
Je tremble , je me meurs (1)
M. Legrand a assez bien rendu cet accablement des sens, cet affaissement produit par la passion. Seulement , je n'aime pas du tout l'effet de soleil rougeâtre qui envahit le tableau. . La Bacchante, de M. Hofbr, n'a d'antique que le nom. C'est une personnification toute moderne de la luxure , un type de passion brûlante , de désir orgiaque , de volupté inassouvie. Comme cette tête , admirablement modelée , palpite et vit dans son cadre !
(1) TradacUon de DeliUe.
Des cheveux en désordre forment à son front un noir diadème , une opulente parure ; ses yeux brillants lancent mille provocations ; ses lèvres humides murmurent des paroles d'amour efiFréné ; ses narines dilatées respirent la débauche.
Peut-être est-ce là une de ces peintures sensuelles qu'un art un peu sévère devrait proscrire? Nous n'en devons pas moins consftater la force d'expression , l'exubérance de vie qui animent cette figure. Fragonard n'a jamais rien fait de plus passionné.
Tout au moins ne contes tera-t-on pas à M. Hofer des qualités très-rares d'exécution. La franchise et la vérité de la couleur, la vigueur avec laquelle sont traitées les chairs , le relief et la puissance du modelé , tout nous rappelle la manière de Couture , dont M. Hofer est , à coup sûr, le meilleur élève.
Les trois autres tableaux du même artiste dénotent une égale habileté de brosse, un sentiment aussi juste de la couleur; et la critique la plus austère ne trouverait rien à redire , sans doute , au choix des sujets. VEnfant mangeant une pomme et YEnfant dessinant sont deux motifs très-gracieux. — Quant à la Rose effeuillée , — la plus grande des compositions exposéespar M. Hofer, — la passion est bien pour quelque chose encore dans l'idée qu'a voulu rendre l'artiste ; mais il s'agit ici évidemment d'un de ces amours tendres et timides qui naissent au village , le long des grands bois , sur les rives fleuries des ruisseaux , à la face du soleil, ou bien le soir, à la veillée , sous l'œil des parents. La Rose effeuillée nous a rappelé tout de suite la charmante nouvelle que M. Arsène Houssaye a intitulée la Marguerite effeuillée^ historiette d'amour qui commence comme une idylle et se termine comme un drame.
Les deux amoureux de M. Dcval-Lecimus, — qui se promènent sentimentalement à une heure .... que le livret dit être YÏÏeure du berger, — ont la tête noyée dans un ciel d'oulre-mer intense. Assurément le public n'essaiera pas de pénétrer. ... ce mystère de couleur.
M. Blanc-Fontaine (de Grenoble), nous avait envoyé, en 1858, un tableau (les Dénicheurs) où tout était vert. Cette année, c'est
le bleu qui domine dans ses deux tableaux : le Déserteur et Y Adieu. — Cet artiste , qui possède des qualités estimables , nous paraît se préoccuper outre mesure de l'harmonie : ce n'est pas en baignant ses figures dans une atmosphère de clair de lune, qu'il l'obtiendra, mais bien plutôt en faisant usage des glacis lumineux qui conservent aux teintes locales toute leur franchise.
Le coloris de M. Jàcquand a plus de puissance et de vérité. Le recoin d'église , — où il nous montre un vieux moine donnant \ Absolution à une belle pénitente prosternée à ses pieds , — est fort habilement peint.
Ce moine a la tête très- expressive , il lève les yeux au ciel et invoque la grâce d'en haut. Celui que M. Jules Salles (de Nîmes), nous montre donnant une Leçon de morale à de jeunes et folâtres italiennes a moins d'onction et son éloquence paraît faire assez peu d'impression sur la plupart de ses auditeurs. Le motif du sermon doit être bien touchant pourtant , car j'aperçois dans le fond du tableau un convoi funèbre qui sort d'une église. Ce spectacle a rendu soucieuses deux belles jeunes filles, qui, appuyées l'une sur l'autre dans une attitude pleine de noblesse , prêtent l'oreille aux paroles du moine. Mais derrière elles , deux autres villageoises en costume éclatant et le poing sur la hanche , se livrent gaîment au plaisir de la danse , tandis qu'une blonde , assise à la gauche du tableau , tire des sons bruyants d'un tambour de basque. Cette scène bien comprise formerait un des plus jolis tableaux de l'Exposition , si l'artiste avait donné un peu plus d'élégance à son paysage et plus de légèreté surtout à ses derniers plans.
Les moines de M. Moïse , réunis dans une obscure chapelle et faisant entendre des Chants religieux , me paraissent posés avec une certaine habileté et les têtes ne manquent pas de caractère ; mais à quoi bon noyer tous ces personnages dans des flots de bitume?
C'est une œuvre bien digne d'intérêt que le tableau où M. Charles Lbfebvre nous montre une Bohémienne arrêtée sur la place publique , au milieu d'un groupe de musiciens nomades. Qu'elle est belle cette brune fille des Zingari! Ses yeux noirs étincellent -, la
vie et Ja passion animent son visage bîslré. Avec quelle grâce elle en tr ouvre ses lèvres rouges pour faire entendre à la foule les lieder bizarres et mystérieux de sa tribu ! Avec quelle souplesse elle cambre sa taille vigoureuse et arrondit ses bras en agitant au-dessus de sa tête le tambour de basque , aux sons rauques , aux grelots éclatants. — Tout près, et comme pour faire ressortir cette sauvage beauté, se tient, la sébile à la main, une frêle et mélancolique fillette , enfant d'une autre race , pâle fleur arrachée à la terre natale. Les autres personnages de la bande , — étrange ramassis de gens de tous pays , — accompagnent avec leurs instruments les chants de la Bohémienne. Celui-ci , espagnol aux traits fortement accentués , à l'œil cave et féroce , se penche pour accorder son basson. Derrière lui, un nègre aux cheveux crépus , à la face difforme , à la taille gigantesque , souffle de tous 'ses poumons dans une flûte criarde. Un grand garçon imberbe racle une mandoline. Une vieille femme, la voleuse d'enfants , la diseuse de bonne aventure , — comme il y en a dans toute tribu de Bohémiens , — montre au dernier plan sa mine patibulaire.
M. Lefebvre a trouvé pour peindre ces types divers des tons chauds , riches , harmonieux , presque vénitiens. Nous pourrions signaler quelques négligences de dessin ; les bras maigres de la Bohémienne, par exemple, sont faiblement attachés et tournent mal; la face du joueur de mandole est bien plate. . . . Mais les qualités fortes et originales de la peinture imposent bien vite silence à la critique.
Mme Bertaut fait également excuser les incorrections de son modelé par son entente de la couleur. Sa Femme des environs d'Alger est une belle étude de nu ; la carnation cuivrée de cette femme qui étale indolemment sa poitrine aux regards , est bien vivante ;. le sang circule sous la peau. Les draperies qui couvrent le milieu du corps sont lourdes , mais ce défaut est racheté jusqu'à un certain point par féclat des nuances.— M°»« Bertaut imite évidemment Delacroix ; qu'elle prenne bien garde de tomber dans le pastiche !
L'indolence de la Femme des environs d'Alger est le sommeil
de la passion émousséc par Torgie ; la Sérénité de la tricoteuse de M. Tra\er , est le calme d'une belle âme » un état norawl de paix et de quiétude. Cette satisfaction morale qui se reflète sur le visage , a été traduite avec beaucoup de force et de vérité par l'artiste. Assise dans un fauteuil antique , vêtue comme une châtelaine du moyen-âge , ou comme une fille de Bretagne , la tricoteuse a les yeux modestement baissés sur son ouvrage ; son front n'est chargé d'aucun nuage ; nulle passion n'a flétri ses traits ; la santé , comme la pudeur, rayonne sur son noble visage. Son travail l'absorbe tout entière, et si, par instants , ses pensées s'en éloignent , elles ne s'égarent pas , j'en suis sûr, au-delà du foyer domestique.
Cette simple figure s'élève , par la poésie du sentiment et la puissance de l'expression , au-dessus de bien des compositions plu^ complexes et plus prétentieuses. La largeur et la fermeté de l'exécution , la franchise de la couleur, la correction du dessin , la signalent du reste à l'attention des connaisseurs.
Je ne sais pourquoi il m'a semblé voir dans la tricoteuse de M. Trayer une de ces nobles dames du temps où la reine Berthe filait... Les compagnes des preux seigneurs de cette époque n'avaient ni la coquetterie , ni les façons délicates et précieuses des grandes et petites dames d'aujourd'hui ; — habituées a vivre dans la solitude du manoir, elles mettaient volontiers la main aux travaux du ménage-, elles n'en étaient pas moins agréables à leurs maris , pour cela , et comment leur cœur n'eût-il pas conservé jusqu'à la fin sa sérénité ? — Voyez plutôt le portrait de Charlotte de France , par M. Jules Ravel : est-ce que l'expression de cette tête ne révèle pas la pureté et la candeur de l'âme ? Et ne sent-on pas que celte beauté du visage est le rayonnement de la beauté morale !
M. Ravel n'a fait que copier, sans doute , un de ces dessins naïfs que nous ont légués les imaigiers du moyen-âge ; il a parfaitement rendu la grâce archaïque du type et a fait preuve en même temps d'un vrai talent de coloriste dans la peinture des ajustements. — Son autre toile représentant Mazarin cherchant
à attirer la duchesse de Chevreuse dans son parti , est une page d'histoire réduite aux proportions d'un tableau de genre.
A demi renversée dans un large fauteuil, l'air spirituel et railleur, la duchesse joue avec son éventail , tout en écoutant, les propositions du cardinal qui , le corps penché en avant , le coude appuyé sur une table , déroule les bases du traité d'alliance. Les deux personnages sont bien posés ; les têtes sont expressives , celle de Mazarin surtout. La lumière est habilement distribuée dans l'appartement où a lieu l'entrevue. Les détails d'ameublement ne laissent rien à désirer au point de vue de l'exactitude archéologique. — Pour tout dire , le tableau de M. Ravel nous a paru une des œuvres les plus estimables du Salon.
Corne /«^ de Médicis tuant son fils , est la représentation sur la toile d'une scène qu'on croirait empruntée au répertoire de M. Bouchardy , le fécond dramaturge. Les trois personnages que M. AzE a placés dans ce tableau, ont des poses qui feraient envie aux acteurs de l'Ambigu. Quant aux décors , ils sont peints avec un soin méticuleux et une véritable science. — 11 y a moins d'emphase dans la scène de Gil-Blas retrouvant sa bague chez Camille. Certaines dispositions nous rappellent bien un peu le Mazarin mourant , de Paul Delaroche ; mais les types sont tout différents , et l'idée fournie par le roman de Lesage , est rendue avec esprit. Quant à l'exécution , elle est tout aussi minutieuse que celle du premier tableau : les détails sont traités avec une finesse que ne désavoûrait pas l'école précieuse de Meissonnier.
La peinture de M. Làugée a moins de mignardise et plus d'éclat. Le Christophe Colomb au couvent de Sainte-Marie de Rabida , — qu'expose cet artiste , — est , de plus , une œuvre sérieusement pensée.
Assis devant une table chargée de papiers et de cartes géographiques , l'illustre aventurier expose ses projets de découvertes au supérieur d'un couvent de Franciscains qui lui a donné l'hospitalité , à Don Juan Perez de Marchena , ancien confesseur de la reine Isabelle. Des moines ignorants , debout de l'autre côté de la
table , écoutent d*i3n air sceptique et gouailleur ; Fun d'eux tient en mains la Bible , dont il semble opposer le texte , — comme un argument sans répliques , — aux assertions du marin. On comprend que ces gens-là auraient bonne envie de déférer Colomb au saint-office. Après cela , leur aveuglement n'était-il pas celui de tous les contemporains? Et n'était-ce pas de la bouche d'un savant qu'étaient sorties les paroles suivantes , — que M. Langée a eu l'idée assez malheureuse d'écrire avec son pinceau sur un parchemin placé à terre , près de Don Juan Ferez : « Estil rien de si absurde que de dire qu'il y a des antipodes qui marchent les talons en l'air et la tête en bas ?. . .. Une partie du monde est à l'envers , si les arbres poussent , les racines en l'air et les branches en bas... . » Paroles naïves , pour ne pas dire plus , auxquelles Colomb répondit avec la prescience merveilleuse du génie: « Unus erat mundus , duo sint ! » — Il n'y avait qu'un monde, désormais on en comptera deux !....
M. Langée a su donner à chacun de ses personnages la physionomie qui lui convenait ; l'enthousiasme illumine la figure -pâle et mélancolique du Génois ; ia tête de Don Ferez respire la bienveillance; les moines ont la face plate et le rire stupide. Assis et tournant le dos au groupe principal , le jeune fils de Colomb , épuisé par les fatigues du voyage, regarde venir un vieux franciscain qui lui apporte des fruits sur une assiette.— Le soleil emplit la salle du couvent où se passe la scène , et par une porte du fond on aperçoit la mer et le ciel bleus.
Tout cela est peint avec largeur et vérité dans un petit cadre. Ce n'est pas à dire pour cela que le tableau de M. Langée soit irréprochable. Nous avons remarqué quelques imperfections de dessin; Don Ferez et Colomb nous ont paru mal posés sur leur siège ; en revanche, le raccourci de la main gauche de ce dernier est merveilleux d'exécution.
Les Petits Amateurs , du môme artiste , sont un agréable sujet de genre. Deux enfants, un garçon et une fille, sont entrés furtivement dans l'atelier d'un peintre , et , en écartant un rideau , ils aperçoivent un tableau qui les jette dans une naïve admiration.
— Quant au Repos , c'est une scène de la vie rustique fort bien peinte , mais peu plaisante , à cause de la multiplicité des lignes droites qui donnent au dessin l'apparence d'une figure géométrique.
En somme, l'exposition de M. Laugée méritait bien de fixer l'attention des connaisseurs marseillais , de mêpe qu'elle avait su conquérir , au dernier Salon de Paris , les éloges universels de la critique.
M. Valton a donné presque les proportions d'un tableau d'histoire à une scène d'un réalisme bourgeois qu'il intitule : La leçon de lecture. Tout en blâmant cette erreur de goût , nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que les personnages de ce ta • bleau sont bien vivants et chacun à ce qu'il fait : l'enfant lit à haute voix, l'deule fait des remarques, la mère écoute tout en cousant.
Les autres toiles exposées par M. Yalton sont de moindres dimensi(ms. Celle où il nous fait voir une femme en robe bleue et un homme se livrant aux plaisirs de la table et du Tête-à-tête , n'est pas plus large que la main ; mais M. Valton n'a ni la finesse de touche , ni la pureté de dessin indispensable dans un genre où la délicatesse de l'exécution peut seule racheter l'insignifiance du sujet.
Ces qualités , M. Fighbl les possède à un degré très-élevé. La tête de son Gentilhomme est d'un fini merveilleux , pleine de vie et d'expression.
M. Fauvblet n'est pas moins habile. Ses deux tableautins, /'i4^tente et la Lecture sont charmants. L'Attente, — le meilleur, sans contredit , — est représentée par une belle jeune femme , vêtue d'un large peignoir bleu , assise au bout le plus reculé d'un canapé, et trouvant sans doute, si j'en juge à son petit air langoureux , que la personne si impatiemment attendue tarde bien à venir occuper la place vide.
Elle doit être fort piquante la Correspondance intimée qu'est en train de rédiger la jolie brune que M. Alexandre CoddeIi nous montre accoudée sur une table et souriant malicieusement à ses
propres pensées. L'auteur de ce tableau nûcroscopique est-il bien celui qui , il . y a quelque vingt ans , consacrait à l'histoire des panneaux de plusieurs mètres carrés ?... Quoi qu'il en soit, il faut avouer que M. Couder excelle dans le genre mièvre et précieux desinfiniment petits. Il possède notamment un talent tout particulier pour peindre les robes de satin : voyez plutôt celle qui étale ses larges plis dans le tableau que nous venons de citer.
Le faire de M.. Chaplin a de l'ampleur, môme dans les petits cadres, comme ceux que nous avons de lui, cette année, au Salon. Sa jeune fille aux Lapins a une attitude très-naïve et trèsvraie. La couleur est claire, harmonieuse.
M. DuvERGER (de Bordeaux) abuse un peu des tons bitumineux. Son Joueur de musette n'en est pas moins une jolie chose. Ce bon homme est bien posé et le type est dessiné avec soin.
Il y a de l'esprit et de la verve dans toutes les compositions de M. Pezous (de Toulon) ; mais cet artiste devrait s'en tenir, suivant nous , aux scènes de la vie de troupiers qui lui ont inspiré déjà une foule de jolis croquis ; sa touche rapide, sa couleur trop souvent sèche et boueuse , les libres allures de son pinceau se prêtent mal aux mignardises du genre Meissonnier.
La Toilette et la Consultation sont des motifs dont la banalité n'est guère compensée par les mérites de l'exécution. — Quant à Arlequin et Colombine, Pierrot et Colombine, — deux cadres moins restreints que ne le sont d'ordinaire ceux de M. Pezous, — la composition en est ingénieuse ; mais là encore je ne trouve pas ce rendu fini et coquet, ces séductions du coloris que je cherche avant tout , dans les petits tableaux de genre.
Un jeune peintre , que nous avons vu figurer pour la première fois au Salon marseillais , M. Ventadocr , nous a envoyé trois tableautins touchés avec esprit. Que de mouvement et de vérité dans la Petite Poste, organisée par une bande d'enfants qui traînent une petite fille sur une voiture improvisée ! — Ailleurs M. Ventadour nous transporte Sur les bords du Rhin à Francfort ; c'est le livret qui nous le dit, autrement nous n'en saurions rien; car nous ne voyons dans ce tableau que deux femmes en costume
régence, assises sur un banc , dans un parc, et s'enlretenant sans doute des cancans de la cour ou des chiffons à la mode , tandis qu'une autre se promène appuyée familièrement sur le bras d'un page. Ces personnages, bien vivants, en dépit de leur taille microscopiques, ont des altitudes heureusement contournées.
Les grâces naïves de Tenfance ont inspiré plus d'un peintre.
La petite jardinière , de M. Sain , enlève avec un râteau les feuilles mortes qui tapissent une allée ; elle est tout entière à ce qu'elle fait. Son visage, abrité par un large chapeau de paille , se dessine dans une pénombre dorée par les reflets d'un doux soleil d'automne.
Gardez-vous bien de déranger la petite fille en robe grise que M. Lanfant nous montre gravement occupée à coudre des vêtements pour sa Poupée f qui se tient si sage et si droite dans la corbeille à ouvrage i
Qu'a donc fait pour être mis En pénitence ce charmant enfant auquel M. Bohn a donné un minois si comiquement sérieux ? — Aurait-il déchiré ses vêtements en allant dénicher les petits oiseaux , comme cette gentille demoiselle de M. Patrois, qui court follement à travers les arbres d'un bosquet, en serrant contre son sein le Nid qu'elle vient de découvrir?
Le petit fils de Gargantua, de M. de Moulignon, n*est qu'un gras et frais poupard , en train de vider une copieuse potée de panade.
Le gamin que nous présente M. Billotte a des goûts plus rele*vés ; il brûle d'envie de faire l'homme... Aussi , n'est-ce pas au tambour , mais à la bouffarde d'un militaire, assis devant lui, que s'adressent ses convoitises. — a Ce doit être si agréable de lancer en l'air des tourbillons de fumée bleuâtre ! » pense et dit peutêtre tout haut notre grenadier en herbe. — u Onne fume pas avant d'avoir des moustaches , » répond le tambour , d'un air goguenard.
Les deux âges , mis en scène par M. Fortin , dans un tableau d'une agréable et solide couleur, ne sont pas bien distants l'un de l'autre ; mais quelle différence dans leurs penchants et dans
leurs goûts ! — Tirée à quatre épingles , coiffée d'un bonnet bien blanc , une fillette de quinze ans sourit à son image reproduite par un miroir; assise à ses pieds , sa petite sœur, enfant de six à sept ans , revêt sa poupée de ses plus beaux oripeaux. Toutes deux mettent un égal plaisir à ce qu'elles font ; la première songe à se parer, à plaire ; l'autre n'a de coquetterie que pour la compagne inerte de ses jeux. Ce contraste est rendu d'une façon spirituelle.
Deux petits paysans et leur sœur cherchant sous un arbre un abri contre V Orage, les Enfants dans les blés et les petits Pécheurs de crevettes sont autant de gracieux motifs nés sous le pinceau de M. Gabé.
Est-ce bien M. Hamon , l'auteur de Ma sœur n'y est pas, et de tant d'autres œuvres charmantes , qui a signé la maigre pochade intitulée : VAnge de la naissance ? — Un fœtus informe placé au cœur d'un choux cabus , un arrosoir en fer-blanc , un ange habillé de bleu , qui croise bêtement les bras et s'appuie sur deux grandes ailes de carton , tel est le motif de cette bizarre peinture. Franchement, ne vaudrait-il pas mieux laisser dans l'atelier de pareilles fantaisies qui tendent à fausser l'opinion de la foule sur la valeur du peintre? —Heureusement , notre public marseillais a conservé le meilleur souvenir de la Femme de Pompéï peignant un homard et des Devideuses exposées, en 1858, par M. Hamon.
M. Picou, qui serre de près cet artiste dans le genre néo-grec , nous a envoyé une scène famiUère de la vie antique, traitée avec une exquise distinction. Nous sommes devant la boutique d't/he marchande de légumes , à Pompé'i, Une matrone , au profil pur, aux formes élégantes, se tient debout sur le seuil et discute chaleureusement avec la marchande , — une brune fort piquante , ma foi ! — le prix de quelques menues provisions. La jeune fille de l'acheteuse , peu sensible au débat, grignotte les fruits qu'elle porte dans un coin de son pallium vert. Les deux femmes causent bien , dans des attitudes à la fois très-nobles et très-vraies ; les chairs blanches et satinées de la matrone font ressortir la chaude carnation de la boutiquière ; toutes deux sont également belles ,
mais il n'y a là rien qui choque ; on aurait même de la peine à concevoir qu'il pût se trouver des types disgracieux chez une population vouée aux plaisirs et qui fut ensevelie , durant une nuit d'orgies , par les laves du Vésuve. — Aujourd'hui que Pompeïa est débarrassée de 'son linceul de cendres et que des soins intelligents lui ont conservé la physionomie qu'elle avait au moment même où elle périt, si les personnages des tableaux de M. Picou pouvaient s'animer et aller prendre place les uns dans les gynécées , les autres dans les boutiques (tahernœ) , l'illusion serait complète : nous serions transportés en pleine antiquité.
Je ne sais trop à quelle époque et à quel pays appartiennent la Femme jouant avec son enfant et la Femme lisant, de M. Tin- THoiN. Je n'en parle ici que parce qu'elles ont une certaine ressemblance de figure avec la marchande de M. Picou et qu'il n'est pas sans intérêt d'examiner comment chaque artiste a su interpréter le mx)dèle qui leur a servi probablement à tous deux. Ce qu'il y a de certain , c'est que les deux femmes de M. Tinthoin se ressemblent entre elles , comme deux sœurs-, elles sont l'une et l'autre singulièrement posées : celle qui lit, étendue sur un tapis, dans un bosquet , ne regarde pas du tout son livre ; l'autre n'a pas l'air de s'occuper de l'enfant avec lequel elle joue pourtant , si nous en croyons le livret.
Femme turque , écrit M. Devedeux au bas d'un tableau où nous entrevoyons une odalisque de Mabile faisant la sieste au beau milieu d'une forêt ; — le tout imité de Diaz , dont le succès a tourné la tête à tant d'artistes ; pasticheurs maladroits qui ne comprennent pas que le maître a besoin de toutes les richesses de sa palette pour racheter les incorrections de son dessin , les excentricités de ses fantastiques rêveries , et qui , incapables d'atteindre à la puissance de cet éblouissant coloriste , se condamnent à ne produire jamais que des fouillis de tonsincohérents, des figures sans corps, des paysages sans harmonie.
Diaz , lui-même , a-t-il toujours réussi à donner la forme et la vie à ses lumineuses ébauches? Ne lui est-il pas arrivé quelquefois
de semer au hasard ses paillettes d'or, ses teintes de rabis et d'ambre , et de s'égarer au milieu du mirage évoqué par son magique pinceau ? Et enfin , n'a-ton pas signalé , aux dernières Expositions de Paris , le déclin de ce merveilleux talent , l'alourdissement de sa touche , l'éclipsé de son rayon de soleil , l'évanouissement de ses féeriques visions ? — Les quatre tableaux que notre Salon possède da ce grand artiste , ne décèlent pas une décadence aussi complète. Les deux dessous de bois C Futaie de la reine Blanche et Bords des Gorges d'ApremontJ , sont charmants; nous y retrouvons bien le rayon de soleil criblant la feuilée de points lumineux , s'accrochant à l'écorce rugueuse de chênes , faisant perler la rosée à la pointe des herbes. — Les Enfants turcs ont tout Tair de petits magots chinois ; mais les tissus dont le peintre les a habillés , sont très-riches de tons. Comment ne pas reconnaître , d'ailleurs , la touche du maître , dans le coin éblouissant de lumière qui est au fond du tableau? Et, ne croyez-vous pas que le petit chien qui regarde les enfants , vaille, à lui seul, une grande composition? — Quant à la Collation dans un parc f moyen -âge J , y2L\o\ie ne pas en être émerveillé : c'est là une de ces fantaisies vaguement ébauchées, où l'œil ne perçoit aucune forme distincte , où tout se réduit à un papillotage de couleurs , et que l'artiste décore du premier titre venu.
M. Henri Baron nous montre comment on peut être à la fois coloriste et dessinateur, comment on revêt de costumes moyenâge des êtres bien vivants. Son Fauconnier s'arrêtant près d'une fontaine pour offrir une bague à une gente pastourelle qui tend le doigt en riant , n'est pas seulement un tableau séduisant par la fraîcheur et la variété des tons : c'est encore une composition des plus piquantes , des plus gracieuses.
Le coloris de M. Hamman ( d'Ostende ) , n'a pas l'éclat et le chatoiement de celui de M. Baron ; mais il n'est ni moins riche , ni moins harmonieux. — C'est d'ordinaire à la Renaissance que M. Hamman demande les motifs de ses tableaux. Son Charles IX n'est pas le monarque cruel que poursuivaient les fantômes san-
glants de la Saint-Barthélémy ; c'est un prince , jeune , élégant et chevaleresque, celui-là même qui écrivait un jour à Ronsard :
L'art de faire des vers, dùt-on s*en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes ; Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
M. Hamman nous fait voir le fils de Catherine de Médicis occupé à regarder la perruche que tient sur son doigt une dame ou damoiselle de la cour. Le sujet, comme on voit, n'a aucun caractère historique : c'est un prétexte aune exhibition de frais co'stumes et de poses gracieuses. — Dans l'autre tableau de M. Hamman , une châtelaine et sa suivante , debout sur le perron d'un large escalier, attendent le retour de leur seigneur et maître , parti sans doute pour quelque expédition lointaine. La suivante interroge de l'œil l'horizon ; la châtelaine , pâle et triste , n'ose regarder; elle a perdu tout espoir : un secret pressentiment lui dit qu*Il ne reviendra plus !
La bouquetière de M. Delfosse n'attendra pas longtemps les clients ; elle a bien de trop beaux yeux pour cela. D'ailleurs eUe est placée à ï Entrée de la fête , et les gens qui dansent là-bas sous les ormeaux n'ont pas dû passer près d'elle sans lui acheter quelques fleurs.
Le Réveil au déclin du jour, — tel est le titre d'une petite composition de M. Joseph Félon , bien dessinée , mais assez singulièrement conçue. Sur une hauteur qui domine la vallée du Rhône, une Artésienne est assise, tenant sur ses genoux un bel enfant nu, qui, par un mouvement très-gracieux , se détourne du giron maternel et regarde le paysage que dorent les rayons du soleil couchant. Pourquoi cette femme et cet enfant sont-ils là à cette heure ? C'est ce que nous ne chercherons pas à savoir. Bornonsr-nous à louer, dans ce tableau , la douceur et en même temps la chaleur du ton , la correction et la pureté des lignes. — Le dessin du même artiste, représentant le Crépuscule sous les traits 'd'une femme à demi-nue , offre la même élégance de contours ;
mais ici , comme dans la peinture, les draperies ont un peu de raideur. Cela tient à l'habitude que M. Félon a de manier l'ébauchoir aussi souvent pour le moins que le crayon ou le pinceau. Loin de nous la pensée de blâmer cet excellent artiste de poursuivre la double gloire de peintre et de sculpteur. Sa figure de la Navigation , d'un modelé ferme et distingué, nous fait regretter qu'il n'ait pas exécuté la statue en pied du Génie des mers; c'eût été là sans doute un œuvre digne d'être acquise par notre Conseil municipal , pour servir d'ornement à l'une de nos places publiques.
M. Félon a eu l'occasion de signaler son talent dans plusieurs travaux importants qui lui ont été confiés par l'édililé Nimoise. Après avoir exécuté trois statues colossales et trois bas-reliefs pour l'église Sainte-Perpétue , il a été chargé de composer les cartons pour les verrières de cet édifice. Deux de ces cartons ont figuré à notre Exposition ; ils dénotent chez leur auteur une véritable science archéologique, et une rare sûreté de goût. Quant au bas-relief fia Vierge-Marie J, dont M. Félon nous a envoyé le moulage , le style nous en a paru simple , sévère et surtout bien chrétien.
11 fut un temps où W» Eude de Guihard peignait des têtes de saintes d'un caractère ascétique ; la Paysanne de Basse-Normandie , qu'elle expose cette année , n'a rien de bien remarquable comme sentiment , m^is la couleur en est riche.
Les types accentués des habitants de la campagne, leurs costumes pittoresques , leurs travaux , leurs plaisirs , leurs misères même ont séduit un grand nombre d'artistes de notre époque.
M. Millet est de ceux qui n'entrevoient que le côté triste et misérable de la vie des champs. Sa Bergère, assise à l'ombre d'une haie épaisse, a l'attitude raide et inerte d'une statue. Elle regarde vaguement devant elle , sans trop se soucier de ses moutons qui sont là sous la garde d'un malin qui les talonne. On dirait que cette fille a perdu la conscience de sa propre individualité, tant il y a de stupidité et d'indifiérence dans l'expression de ses traits. — Une couleur monochrome et austère accroît encore l'impres»
3ion de tristesse que produit la vue de cette pauvre idiote à laquelle M. Millet a donné pour pendant la Gardeuse de vache, exposée au Salon de Paris de 1850.
La Tricoteuse, de M. Lbpoittevin, est une paysanne assez maussade qui , tout en faisant son bas , surveille deux jolis bambins assis dans Therbe et jouant avec des fleurs. — Ce groupe est bien dessiné ; les enfants ont une naïveté de poses ravissante. Mais la peinture manque de finesse ; le fond surtout est d'une lourdeur extrême : on y distingue des vaches aussi solides que des rochers. Pourquoi donc aussi les personnages sont-ils si vivement éclairés, tandis que le ciel est chargé de nuages ?
Le pâtre de la campagne de Rome , de M. Landblle , est un pauvre enfant souffreteux , jauni par la fièvre des marais. L'expression de vague tristesse répandue sur son visage n'est-elle pas plus saisissante que celle de cette pâle et maladive figure de femme dont le même artiste a voulu faire une personnification de la Mélancolie ?
La famille du pâtre des Apennins n'a rien à craindre du souffle empesté de la maVaria ; aussi , voyez comme ces braves gens ont l'air heureux et contents de leur sort au n^ilieu de la solitude pittoresque où le peintre , M. Bouterweck , les a placés ! On dirait d'une églogue. Le pâtre joue de la flûte ; sa femme, assise à ses côtés, tient son enfant emmailloté sur ses genoux ; le chien, — qui est bien un peu de la famille , lui aussi , — veille sur le troupeau.
C'est encore une scène rustique bien propre à faire aimer les champs , que le Calvaire , de M. Brion : — de jeunes paysans et paysannes en habits de fête , entourent de guirlandes l'humble croix de pierre du carrefour à laquelle est attaché un Christ gothique. —Rien de plus agréable à l'œil que ce petit tableau où éclatent les tons les plus joyeux sans qu'une note criarde vienne en rompre l'harmonie.
M. ÂNTiGNA , si réel et si dramatique dans la plupart de ses compositions , se montre poète des plus gracieux dans un petit cadre qu'il intitule Sommeil de midi , et qui est à mon avis l'une
— sodés merveilles de l'Exposition. — Sur un terrain en pente , dans un nid de verdure et de fleurs où jouent les rayons du soleil, une petite paysanne est couchée : elle dort d'un sommeil profond, convaincu, les joues enluminées par la chaleur du sang et tout emperlées de moiteur. Qui oserait dire , après avoir vu ce joyau si fin et si délicat , que M. Antigna n'est pas coloriste ?
En peinture, comme en poésie, le sentiment de la réalité a bien longtemps fait défaut à ceux qui prétendaient nous initier aux scènes de la vie rurale. Les bergerades de Watteau, pas plus que les idylles de Fontenelle et de Bernis,ne traduisaient la poésie mâle et robuste des champs. — M. Adolphe Leleux a été l'un des premiers à secouer le joug de ce genre fade et suranné ; il débuta , il y a une vingtaine d'années , par des tableaux empreints d'un cachet de saine rusticité. Depuis, malgré le grand nombre d'émulés que lui attirèrent ses succès , il s'est maintenu aux premiers rangs de l'école champêtre. — Ses Moissonneurs bas-bretons sont de vrais paysans armoricains , armés de faucilles et attaquant les grands blés avec un entrain et une ardeur pleins de vérité. Le paysage , largement conçu , est exécuté dans une gamme riante et coquette , sans afféterie , comme sans trivialité.
M. Veyrassat a peint les Moissonneurs prenant leur repas. Toute la famille est là, hommes , femmes et enfants, mangeant leur soupe et leur pain noir avec un appétit qu'on n'a pas , bien certainement, à la ville. — L?^ Moisson à Ecouen, du même artiste, est un tableau qui reparaît, avec de légères variantes, à chacune de nos Expositions : une charretée d'épis dorés à laquelle sont attelés de robustes chevaux percherons ou normands.
Hélas ! tout n'est pas rose aux champs ! Après les années d'abondance viennent les années de disette. La faim , l'implacable faim, frappe à la porte des pauvres métayers. Voyez que de tristesse et de dénûment dans cet intérieur breton que M. Roussin a intitulé Misère et résignation ! Toutes les ressources sont épuisées ; l'humble famille n'a plus de recours que dans la Providence ; aussi , comme la mère prie avec ferveur, les yeux tournés vers l'image du Christ , clouée à la muraille ; sa fille , agenouillée près d'elle,
s'abandonne à la douleur ; le père , calme et sombre , se demande ce qu'il doit faire. Une pipe éteinte est à terre ; pas de tabac , comme on pense , et pas plus de pain que de tabac ; un chat miaule , accroupi sur Tarmoire vide. — Cette scène , mille fois plus poignante que bien des drames à grand spectacle , a été rendue par M. Roussin avec une exquise simplicité ; la peinture est large , solide, très-sobre de tons et d'un réalisme qui n'a rien de repoussant.
Le Paysan , de M. Bonyin , est un bonhomme crânement attablé devant une bouteille , et à mine quelque peu truculente. Ce n'est qu'un fusain , mais je sais beaucoup de peintures qui n'ont ni autant de relief, ni autant de vie. — La Grand' mère^ du même artiste , est une bonne vieille qui reprise un bas dans sa cuisine. Elle trône sur sa chaise avec beaucoup de dignité. Pourquoi donc M. Bonvin a-t-il projeté cette blanche figure sur un fond entièrement noir? Avait-il besoin de ce procédé pour faire ressortir les tons clairs et finement nuancés des vêtements de sa vieille femme ?
Je comprends que l'air soitobscurci parla fumée et la poussière de charbon dans X Intérieur de forge , de M. Schopin fils, — une étude fort curieuse et que je considère comme un chef-d'œuvre de patience , tant l'artiste a mis de soin et de conscience à peindre les mille détails de cet antre de cyclopes.
Un intérieur plus riantet non moins réussi est celui où M. Sbi- GNEURGENS uous moutrc quatre Cuisiniers allant et venant autour d'une vaste cheminée , et apprêtant sans doute un festin pantagruélique, si j'en juge par le nombre des casseroUes qui fument et des victuailles étalées sur la table.
Il est question, pour le moins, d'un repas de noces dans \ Intérieur de cuisine , de M. Stboebel : poulets , canards , chapons , dindons , y sont entassés , et je ne compte pas ce que cette jeune ménagère apporte dans son panier. ÂUons ! rien ne manquera à la fête , pas même les sourires du ciel : le soleil éclaire gaîment le fond de cette cuisine , si propre , si luisante, qu'on pourrait se mirer dans son carrelage rouge.
Vous connaissez les modestes cuisines de M. Hoguet ; il y règne toujours un calme que rien ne vient troubler. Les araignées filent paisiblement leurs toiles au plancher ; une lumière douce s'accroche au ventre rebondi des marmites de terre. — La Falaise d'Etretat , du môme artiste, est une page fine et soignée ; les ombres ont une légèreté et une transparence rares. C'est à la fois bien* composé et bien peint.
M. Ten Kate a étudié avec profit les vieux peintres flamands. Son Intérieur de Cabaret où soldats et paysans sont groupés autour d'une table de jeu , est d'un bon style.
La Lecture à la Grand' Mère et l'Aumône, de M"® Célina Le- FEBCRE , ne sont pas dessinées d'une façon irréprochable , mais il faut en louer le sentiment plein de délicatesse.
La Jeune blanchisseuse , de MU« Bourges, eXh Fille du Canu, de M. DozE, travaillent aveccourage; la Soubrette j de M. Seignac, éprouve des velléité^ de devenir grande dame. — Ces trois petits cadres sont d'une bonne et solide couleur.
Vlntérieur de pécheurs , de M. Caudron , se recommande par des détails très-naïfs et très-vrais : meubles, costumes, types, tout dénote une observation sagaceet sincère. Ce serait là un charmant motif de lithographie.
Il y a beaucoup de naïveté aussi dans le petit tableau de M. Sainte-Marie intitulé le Retour de la chasse, — Près de l'âtre qui pétille , un garde forestier est assis , faisant sauter son enfant sur ses genoux , fumant sa pipe et savourant un verre de vin avec la conscience d'un homme qui Fa bien gagné. La chasse a été bonne : les victimes sont là , sur une table , pour l'attester ; mais gare au matou qui se dresse sur ses pattes de derrière pour flairer le levreau !
Sous le même titre , le Retour de la chasse, M. Seigneurgens nous montre une scène plus bruyante. — Dans la cour d'un hôtel de la Renaissance , se pressent tumultueusement veneurs et piqueurs à cheval. Hommes et bêtes sont barrasses; point n'est besoin du fouet pour faire tenir Içi meute en repos.
V Offrande de la chasse, de M. Delierre , est un grand pan-
neau décoratif, recommandable tout au plus par la fraîcheur du coloris.
Les meilleures natures-mortes du Salon sont dues, sans contredit , à MM. Constantin et Cossuann, qui possèdent tous deux la science de l'arrangement et la vérité de la couleur.
Lés Fleurs , de M. Martinet , sont touchées avec beaucoup de finesse.
M»« Elisa PuYROCHK- Wagner , — qui représente seule au Salon l'école lyonnaise si riche en peintres de nature-morte , — nous a envoyé un Groupe d'azaléas plein de fraîcheur et d'éclat.
Citons encore deux petites merveilles de couleur, de M. Monginot : — le Déjeuner du riche , une brioche dorée, et je ne sais quel breuvage succulent dans une tasse de vieux Sèvres ; — le Déjeuner du pauvre, une miche de pain bis, un oignon, un morceau de fromage et un verre de bleu.
M. Philippe Rousseau , qui peint parfois des natures-mortes , avec la maestria de Sneyders , s'est contenté de nous envoyer, cette année, un petit chien aboyant et pleurant à la porte de son maître , — crotté, souillé, inondé qu'il est par une pluie battante. Cette peinture n'est pas seulement remarquable par l'exécution ; nous en aimons surtout le sentiment délicat et spirituel. Ce caniche surpris, hors du logis, par une pluie torrentielle, par Un temps de chien , comme dit le livret , nous intéresse beaucoup plus que bien des personnages mélodramatiques de certains tableaux.
Nous nous sentons ému aussi et plein de compassion à la vue du Chien mendiant, de Mm« Henriette Ronner : n'est-il pas bien à plaindre, en effet, ce pauvre animal, abandonné par son maître, pourchassé par les passants , et portant sur sa maigre échine la trace des coups de pieds et des coups de bâton? Où trouvera-t-il aujourd'hui sa pitance?... La fenêtre basse d'une cuisine est ouverte ; il s'en échappe plus d'un fumet appétissant. Notre mendiant s'approche à petits pas, la queue entre les jambes.... Il pose sa patte sur la fenêtre; il plonge un œil ardent et plein de convoitise dans Tintérieur de la cuisine ; ses narines se dilatent. . .
Aura-t-il le courage de résister à la tentation, ou bien s'élancerat-il aux risques de périr sous les coups ?
Ce Tantale de la race canine est peint avec une hardiesse et une vigueur de touche qui font le plus grand honneur à Mm< Ronner. Les deux autres études de chiens que nous a envoyées cetle artiste ( le Déménagement et VAttente du Dîner), ne méritent pas moins d'éloges ; tout y est fidèlement et spirituellement observé , mouvements , attitudes , expressions et types des têtes. — Dans le premier de ces deux tableaux , d'énormes dogues sont attelés à une charrette qui porte le ménage d'une pauvre famille. Le modeste équipage s'en va cahin-caha par des chemins difficiles : chaque chien tire de son côté , deci , de-là , suant, soufflant, tendant la langue , mais avec grand courage , comme si ces braves animaux compatissaient à la misère de leurs maîtres.
M«« Ronner appartient à la Belgique, comme M. Stévbns, l'un des animaliers les plus renommés de notre époque. Ce sont aussi des chiens que M. Stévens met en scène , et , de même , le plus souvent, de pauvres chiens , malingres, rogneux, crottés, conspués , houspillés; réduits à chercher leur nourriture dans les fumiers de la rue ou à la gagner en faisant des tours sur les tréteaux ou dans les baraques des saltimbanques. LeChien du joueur d'orgue et les Chiens savants appartiennent à cette classe de parias. Ont-ils l'air assez piteux sous les oripeaux dont ils sont affublés ?
Les chiens de M. RioRBOÉ(de Stockholm^ sont de plus noble race. Cet artiste ne nous a pas envoyé moins de quatre tableaux de très-grandes dimensions. Ses Deux Chiffons des Pyrénées sont superbes ; leur pelage, long et soyeux , est d'une exécution merveilleuse. Les Limiers; les Chiens courants, et les Chiens de relais ne sont pas moins habilement traités.
Lorsque nous aurons cité les Chiens au repos, de M. Deyos, nous en aurons fini avec les animaux de cette espèce, qui se trouvent en assez grand nombre, comme on voit, à notre Exposition.
N'oublions pas cependant le chien de berger que M. Çalizzi nons montre fuyant, ainsi que son maître et un troupeau de mou-
tons , devant une affreuse bourrasque. Le vent et la pluie fonl rage : Le Berger retient son chapeau et se cache le visage par un geste plein de vérité.
On nous avait promis une Bergerie de M. Brendel : nous Pavons inutilement cherchée ; mais nous connaissons ses moutons ; ils sont jolis , trop jolis même : chacun a sa physionomie particulière , ses allures distinctes ; ils vous regardent tous avec un petit air intelligent qui leur sied à ravir ; il ne leur manque que la parole.
Les Moutons dans la prairie, de M. Troyon , n'ont pas la moitié autant d'esprit ; mais ils sont bien posés sur leurs jambes , et comme ils sont modelés avec vigueur ! —Je n'aime pas autant les Vaches dans un paysage ; la rouge est d'une belle et bonne couleur pourtant.
J'avoue ne pas être très-enthousiaste de la peinture de M. Coi- GNARD. Ses Vaches me font l'effet d'être en baudruche ; elles ne brilleraient assurément pas au concours de Poissy. Le paysage est traité avec un sentiment plus juste de la nature.
LesBœufset les Vaches de M, Cartier, sont naïvement peints ; je serais porté à les aimer, précisément parce qu'ils n'ont pas de prétention.
Les premiers Hérissons que je vois en peinture , me paraissent fidèlement représentés. L'auteur, Mn>« Amicie Lechêne, joint aux mérites de son dessin un vrai mérite de coloriste.
Tous les animaux de la création auront bientôt leurs peintres attitrés. — M. Salmon a la spécialité des dindons; il leur a consacré, cette année, un grand tableau assez étrange d'aspect, mais fort remarquable au point de vue de l'exécution. Les noirs volatiles sont scrupuleusement étudiés ; je ne doute pas que toutes leurs attitudes soient prises sur nature. La lumière est de jilus habilement distribuée dans le paysage et la pose de la Gardeuse de dindons est bien observée. — La Basse-Cour montre d'ailleurs que M. Salmon sait parfaitement peindre les poules aussi, lorsqu'il veut.
M. Charles Jacques connaît à fond les mœurs et les habitées
-Code la volaille ; il les a décrites du reste dans un volume fort intéressant. — Les deux tableaux de Coqs et de Poules que nous avons de lui à l'Exposition sont de petites merveilles du genre.
Leur voisinage ne nuit en rien pourtant au poulailler de M. Constantin où règne en sultan un Coq justement fier de son plumage. — M. Constantin nous a envoyé , en outre, quelques eaux fortes recomihandabtes par la finesse du dessin et la vigueur de l'exécution. Nous avons cité plus haut , avec éloges , sa nature morte : des porcelaines de Chine , du gibier , des fruits savoureux.
Les Chevaux, de M. Fort, sont de vigoureux percherons; ceux de M. Bénard, pour être exécutés dans de moindres proportions, n'ont pas moins robuste encolure.
M. de Dreux pourrait prétendre au titre de peintre du Jockey- Club. Ses pur-sang faisant Le saut du mur sont magnifiques de souplesse , de légèreté, d'ardeur. Leur robe brune a des luisants du plus beau lustre.
Dans l'autre tableau de M. de Dreux, intitujé Y Importun, — le cheval rouge qui poursuit un chien, est dessiné avec une extrême habileté ; mais le paysage est d'une facture trop lâchée.
Certains peintres s'occupent avec un soin égal des animaux, des terrains et du ciel : M. Brissot de Warville est de ce nombre. , Le Retour du bois est d'une exécution plus serrée que ne le sont d'ordinaire les tableaux de cet artiste.
Quelle page fraîche et lumineuse ! Mais surtout quelle réalité ! Quel sentiment de la nature ! Rien de conventionnel , rien de recherché dans cette vue des champs. Au premier plan , un marécage 'dans lequel sont groupés de belles vaches rousses , à la puissante encolure , aux regards vagues et caressants ; — autour des flaques d'eau où elles pataugent , des herbages qui croissent drus et vigoureux; puis , une prairie dont les gazons plantureux n'ont pas ce velouté et cette verdeur monotone que l'on trouve chez les paysagistes de style ; — au fond , vers la gauche , ui^ bouquet de bois d'une exécution un peu lourde peut-être ,—
tel est ce tableau dont TefTet général est saisissant de vérité et d'ampleur.
M. Van-Marck , un des élèves les plus distingués de Troyon, a étendu un frottis bleuâtre , en guise de brouillard , sur son Paysage avec vaches , d*un accent bien rustique.
Le Paysage de M. Ci bat a quelque chose des paysages flamands pour la beauté du ton ; il s'en exhale je ne sais quelles senteurs agrestes qui enivrent.
V Effet du matin de M. Chintreuil , est très-fin , très-poétique : les brumes matinales , argentées par le soleil , flottent légèrement sur le paysage ; la silhouette des arbres se dégage peu à peu sous ce voile diaphane ; Fherbe du pré est tout humide; le ciel a un éclat doux et vaporeux. — Le Bois aux roches a la môme fraîcheur, la même poésie. — Les tons sont plus gais , plus lumineux , dans le tableau des Flamands , mais ils ne sonti pas aussi vrais.
M. Chintreuil procède évidemment de M, Corot , l'un des rois du paysage moderne , pour ne pas dire le maître par excellence.
Le vulgaire qui veut absolument qu'on lui rende la campagne telle qu'elle s'est montrée a lui, qui se plaît à compter les brins d'herbe et les feuilles des arbres , qui prise avant tout l'exactitude photographique , ne partagera pas , je le sais, mon admiration pour M. Corot. Mais celui qui voit dans la nature autre chose que des détails, celui qui saisit l'harmonie de l'ensemble, celui que jette dans une douce rêverie le charme d'une fraîche matinée de printemps ou le calme mystérieux d'un beau soir, celui-là sentira toute la puissance du peintre qui s'attache à fixer sur la toile ces impressions poétiques.
Le Paysage avec figures , — le plus grand des trois tableaux que notre Exposition possède de M. Corot , — a presque la sévérité et le classicisme d'une composition du Poussin. Au premier plan d'un bouquet de grands arbres une nymphe debout , dans une attitude pleine de noblesse , arrange la coiffure d'une de ses compagnes ; le modelé de cette dernière n'est pas irréprochable , j'en conviens , et manque assurément d'élégance ; mieux
vaudrait peut-être aussi que ces deux figures tinssent moins de place dans le paysage ; mais comment ne pas admirer la légèreté du feuillage de ces grands arbres que la brise balance et qui se déploie sur un ciel d'une finesse et d'un moelleux incomparables ?
Qu'on nous dise , après cela , que la nature n'est pas vraie dans ce tableau , que les arbres y sont d'une espèce complètement inconnue des naturalistes , que les brumes semées partout servent à dissimuler la pauvreté du dessin ! Nous voyons, quant à nous , dans cette manière de traiter le paysage , une sorte de pudeur qui empêche l'artiste de profaner l'œuvre sublime de la création , et puis, je ne sais quel parfum d'idylle antique, quel ressouvenir des bois sacrés de la Mythologie. Nous aimons cette nature recueillie et voilée , ce ciel dont aucun rayon ne vient rayer la blancheur vaporeuse , ces arbres au tronc svelte , au feillage ondoyant, et jusqu'à ces personnages de taille surhumaine, nymphes ou dryades, qui, comme la Camille de Virgile, effleurent d'un pied léger la cîme des grandes herbes ou sont groupés , dans des poses antiques , sous ces ombrages mystérieux. — Celte peinture idéale est à la réalité ce que l'âge d'or décrit par les poètes est à notre siècle de fer.
Quelques arbres penchés sur le cours paisible d'une rivière , un sentier blanc qui fuit en serpentant au milieu des hautes herbes , une église sur une hauteur dans le fond : telle est la vue prise aux Environs de Mantes. On ne saurait trop louer la douceur, la finesse et le charme de ce petit tableau.
L'autre paysage intitulé : Un soir, paraît un peu sombre au premier aspect ; mais on ne tarde pas à être séduit par la tranquillité mystérieuse de ce crépuscule. Nous sommes tenté de croire que Th. Gauthier a eu cette toile sous les yeux lorsqu'il écrivait les vers suivants :
Mais voici que le soir du haut des monts descend : L'ombre devient plus grise et va s*élargissant ; Le ciel vert a des tons de citron et d'orange. Le couchant s'amincit et va plier sa frange.
La cigale se tait et Ton n'enteDd de bruit
Que le soupir de Teau qui se divise et fuit.
Sur le monde assoupi les heures taciturnes
Tordent leurs cheveux bruns mouillés de pleurs nocturnes :
A peine reste-t-il assez de jour pour voir,
Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.
C'est en étudiant aussi la campagne en poète , c'est en demandant à la nature ses effets les plus gracieux et les plus doux, que M. Léon Villevieille est parvenu à donner à sa peinture une exquise distinction sans rien perdre de la réalité. Sa Fue à i4ndrccyetson Paysage d'automne ont une intimité, un recueillement , une mélancolie qui attirent et font rêver. — M. Villevieille est provençal ; il est né à Aix où il a débuté , nous a-t-on dit , dans la profession de coiffeur. Entraîné ensuite par une vocation irrésistible vers la carrière difficile des arts , il n'a pas tardé à se fsdre remarquer par un sentiment très juste et très-fin de la nature , par la douceur de son coloris , par la délicatesse de son pinceau. Les œuvres qu'il a exposées au dernier salon de Paris ont été signalées , de la façon la plus élogieuse , par les maîtres de la critique.
Une remarque assez curieuse à faire , c'est que parmi les peintres dont la Provence s'honore le plus , quatre ont commencé par être coiffeurs : MM. Barry , Aiguier , Simon et M. Villevieille. Si nous ajoutons que M. Suchet, notre jeune peintre de marines , a quitté le métier de portefaix pour prendre un pinceau , on reconnaîtra une fois de plus que les vocations vraiment sérieuses finissent tôt ou tard par se faire jour, en dépit des obstacles de fortune et d'éducation.
M. Eugène Lavieille est de l'école poétique. Son Paysage , d'un dessin net et pur, d'une couleur sobre , mais solide , ne le cède pour l'illusion et le rendu à aucun de nos paysages réalistes. Le motif en est simple : à droite , une avenue de grands arbres ; une prairie au premier plan ; un clocher de village dans le lointain.
Les classiques purs sont représentés au Salon par M. (aul
Flandrin , qui nous a envoyé trois paysages que le livret dit être des Souvenirs de Montmorency , mais dont le modèle n*existe assurément que dans Tesprit du peintre. — Un style noble , une véritable grandeur de composition , une rare élégance de lignes, toutes ces qualités n'empêchent pas les œuvres de M. Flandrin d'être froides.
La ViAe prise en Auvergne , de M. Bellbl , est une étude d'arbres d'un style sévère , d'un modelé très-pur, d'une exécution solide. — Je lui préfère pourtant la Vue prise dans V oasis de Tolga : c'est un simple fusain ; mais quelle souplesse et quelle largeur de dessin ! quelle élégance et quelle correction de lignes !
Le Paysage , de M. Théodore Rousseau , est peu digne de la réputation de ce maître. Des tons verts pleins de crudité s'y étalent à profusion , et sont à peine diversifiés par une sauce jaunâtre étendue sur le milieu de la prairie. Les arbres dont on pourrait compter les feuilles appliquées par petites touches sèches , par petits points superposés , — sont d'une lourdeur monumentale ; l'air, la lumière ne circulent pas entre les branches.
Le plus beau paysage de l'Exposition , un vrai chef-d'œuvre à mon avis , une page que notre Ville devrait retenir à tout prix pour son Musée (1), est la toile que M. Daubignt a intitulée les Graves au bord de la mer, à Villerville (Calvados). Rien de plus simple que la composition de ce tableau : un pâturage montueux que couronnent une haie et quelques arbres; des vaches broutant voluptueusement l'herbe imprégnée de sucs salins, et d'autres se vautrant à l'ombre d'un chêne touffu: voilà tout. Mais, comme ce recoin de la nature est largement , puissament fixé sur la toile ! Comme ces terrains sont modelés ! N'en suivez- vous pas de l'œil les plus imperceptibles ondula- 'tions ? Remarquez encore cette partie du pâturage que le soleil éclaire si vivement , comme elle fuit , comme elle monte en
(1) Ce vœu que nous exprimions pour la première fois dans la Tribune Artistique du mois d'août 1859 , et que nous avons renouvelé dans la livraison d'octobre, a été écouté. — Les Graves au bnrd de la mer sont devenus la propriété du Musée de Marseille. *
pleine lumière! L'illusion est complète. —Et puis, quelle habileté n*a-t-il pas fallu pour remplir de verdure les trois-quarls d'un tableau de cette dimension, sans que l'œil puisse être choqué par un seul ton criard l A-t-on jamais vu , en effet , une végétation plus merveilleusement nuancée ?
Nous concevons jusqu'à un certain point que le paysage de M. Daubigny fasse peu d'impression sur les personnes qui n'ont jamais quitté le territoire de Marseille. Les compositions des peintrès orientalistes doivent leur paraître plus vraies.
M. Bebghère expose une Vue du port de Damiette, très-jolie d'arrangement et très-séduisante de tons. Son Entrée d'un caravansérail nous plaît moins. *
Il y a de l'éclat et du mouvement dans le Marché de Bab-Azoun^ de M. Tesson; mais le dessin manque de finesse; la couleur forme cà et là des empâtements d'une lourdeur excessive : c'est ainsi que vers la gauche, cette femme enveloppée d'un ha'ick blanc et assise sur un âne, a tout l'air d'une statue.— En revanche , les deux aquarelles exposées par le même artiste (Porte à Alger et Intérieur de café) sont charmantes de tous points.
M. Jules GoiGNET nous donne un Orient de fantaisie : dessin et couleur , tout est faux.
Un des peintres qui connaissent le mieux l'Orient est bien certainement M. Théodore Frère. Mais les effets de lumière qu'affectionne cet artiste, donnent au paysage des teintes si étranges, si bizarres , si éclatantes, que nous avons de la peine à croire à leur réalité. — Le Campement est un vrai mirage : le ciel est de pourpre avec des reflets d'ambre ; les minarets, les mosquées, les arbres se dressent comme de noirs fantômes sur ce fond incendié ; au milieu d'un brouillard doré apparaissent confusément des Arabes accroupis dans des poses pittoresques , et les chameaux balancent leur long cou auniessus de la cohue.
Tous les couchers de soleil, en Orient, n'ont pas cette intensité, si nous en croyons M. Duvieux, qui fait flotter une lumière douce, un crépuscule vaporeux sur un joli paysage qu'il a intitulé : Fontaine en Turquie.
M. Dauzats nest pas partisan non plus des effets outrés; sa couleur est d'ordinaire limpide , fraîche , peut-être même un peu froide , comme dans la vue prise Au bord du Nil, qu'il nous a envoyée cette année. Le dessin de M. Dauzats est toujours irréprochable. Nul ne rend avec autant de précision les caprices de Farchitecture musulmane; nul ne saisit avec plus d'esprit et de justesse les poses nonchalantes et les costumes pittoresques des Orientaux.
Nous retrouvons des teintes chaudes et éclatantes dans les paysages de M. Ziem. — Les vieux murs de Constantinople , d'une belle couleur d'ambre , se dressent étincelants au-dessus des flots bleus du Bosphore ; l'œil entrevoit, dans un lointain merveilleux, des centaines de voiles blanches qui courent sur les eaux comme des alcyons. — Le Damanhour est une toile de plus grandes dimensions ; sur un ciel d'une légèreté et d'une profondeur inouïes se dessinent les troncs sveltes et élégants des palmiers qui bordent la rive droite du Nil. Le fleuve transparent et limpide reçoit du couchant des reflets d'une grande richesse. Cette toile d'un effet magique , si on la regarde à quelques pas de distance, ne laisse voir de près qu'un amas de touches papillotantes. Personne ne peint avec plus de faciUté que M. Ziem et ne possède mieux que lui to^s les secrets et toutes les ficelles du métier.
La Vue des aqueducs de la campagne de Rome, de M. Saltzmann , a une grandeur de lignes , un calme , une majesté dignes du Poussin. Au premier plan, un ruisseau encaissé entre des blocs de granit rougeàtre; au-delà, une plaine immense, morne, aride , où fument çà et là des feux allumés par les pâtres: au fond, les constructions pittoresques des aqueducs. C'est simple et large , plein de poésie et en même temps de réalité.
Les paysages exposés au Salon sont nombreux; ne pouvant tous les décrire , citons du moins comme ayant attiré surtout notre attention : — La Vue prise à Dordrecht , de M. Sanchez Blanco , morceau d'une bonne couleur et d'une grande solidité ; Les Vendanges, le Puits, le Pont, de M. Lemmens, recommandables par la vivacité du coloris , la finesse et la grâce des détails ;
— un Payage , tout humide de rosée, de M. Galbtti -, — Le Lavoir y de M. Flers;— une belle et consciencieuse étude Sous bois, de M. BoDXER ;— le Chemin et la Ferme, finement éclairés, de M, Deshates; — un Paysage (lac au milieu des bois), d'une couleur chaude et d'une intimité pénétrante, de M. Cigéri; — la Vue prise à Anvers, les Environs de l'Ile Adam , de M. Victor Dupré, un heureux imitateur de la manière hollandaise; — Une ferme dans les Landes, d'un aspect triste et austère , de M. Papelbu ;— Le Vieux chemin, très-habilement éclairé , de M. Véron ; — un Intérieur de village et Une rue , bien observés , de M. Cabane (de Montpellier) ; — la Vue prise à Chevreuse, d'un sentiment délicat et d'un ton très-doux , de M. Karl Girardet ; — un Paysage , de M. Jules Rozier, très-fin, très -profond, très^rand dans un tout petit cadre ; — Les seigles, de M. Lambinet; — Les Cabanes ("Environs de Montpellier), de M. Brun : — et enfin divers tableaux de MM. Jules Dupré, Diaz fils, Michel Bouquet, Hervibb, MicHELEz , etc.
Les marines ne sont pas très-nombreuses. — M. Isabet nous a envoyé un Gros temps , brossé avec une fougue , une puissance , une largeur incroyables. — Sa Plage est un morceau d'une solidité rare et d'un joli ton. — Quant au tableau de genre exposé par M. Isabey , sous le titre de Une châtelaine au XV* siècle, c'est encore là une de ces peintures lestement brossées qui font frémir les amateurs du fini, du précieux. De près , les personnages n'ont aucune forme distincte , la touche semble appliquée au hasard ;
— à distance , les contours se dégagent , les tons perdent leur crudité ; la Châtelaine, qui ne vous apparaissait tout à l'heure que comme une figure barbouillée de groseilles, un mannequin habillé de loques de toutes couleurs , — est devenue une belle dame vôtue d'une robe de soie aux reflets chatoyants.
La Vue totale de l'ile Guemesey , de M. Hintz, offre une partie de mer bien éclairée et une autre un peu ardoisée et un peu lourde.
Le mouvement des vagues a été consciencieusement observé dans la Vue prise dans Vanse de Binant , par M. Jugelbt.
Les marines de M. Mozin sont conçues d'une façon mélodramatique et ont quelque chose de la peinture décorative.— La Pktge de Veules fait exception ; c'est une page pleine d'élégance et de coquetterie.
La Falaise de Quiberon et VEIfet d'orage à Fécamp , de M. Jules Noël , sont d'agréables et faciles compositions ; mais je leur préfère de beaucoup le Souvenir d'Orient , qui a les teintes chaudes, les lignes pittoresques , l'éclat lumineux des marines de Ziem.
Les Côtes de Bretagne de M. Bbntabole , ont bien la tristesse et la mélancolie des grèves battues par l'Océan. Les Falaises aux environs de Dieppe sont une très-belle étude de rochers; la solidité des premiers plans que baigne une ombre transparente, fait bien ressortir la finesse et la légèreté du fond.
La Baie de Salamine de M. de Cdrzon, nous offre dans un cadre très-étroit , un espace immense. Une lumière douce et limpide dore la plage aride et les eaux paisibles du golfe. — M. de Curzon a exposé un tableau plus important et que nous ne saurions passer sous silence : la Chapelle du couvent de San-Benedetto. Rectitude des lignes, entente parfaite de la perspective , élégance et correction du dessin , harmonie et douceur des tons , tout concourt à faire de ce tableau une très-belle étude d'architecture italienne. M. de Curzon a mis de plus dans cet intérieur de chapelle un recueillement , une tranquillité , un parfum de poésie religieuse qui vous pénètrent.
Nous avons eu l'occasion de parler déjà de quelques dessins et aquarelles. Mentionnons encore le Parc d'artillerie et les Artilleurs , deux aquarelles de M. Pi Là, touchées avec beaucoup d'esprit et une grande prestesse de main ; — un dessin qui vaut la peinture la plus coloriée, un Albanais, de M. Bida; — diverses scènes comiques, avec des bambins pour acteurs, pochades spirirituelles de M. de Beaumont; — un fouillis d'arbres, fusain très- ■ coquet et très-réussi , de M. Lalanne ; — une Odalisque insouciante et rieuse, dessin fort gracieux de M. Schlésinger; —une très-belle copie, à l'aquarelle, du grand tableau de Couture les
Romains de la décadence, par M. Lièvre; — le Viatique , dessin d'une merveilleuse puissance , de M. J. Ravel; — ■ etc.
L'Exposition est pauvre en sculptures; nous avons examiné le contingent fourni par les artiste^ provençaux ; il nous reste à citer un Chasseur javanais , de M. Caudron;»— un Cheval en liberté, un Groupe de chevreuils , et un troisième bronze représentant un Chien et des pigeons , de M. Mène , l'un des plus féconds et des plus spirituels sculpteurs qui ont le monopole des petits bronzes de salon ; — une vingtaine de médailles de M. Oudimé , l'un des graveurs les plus en renom ; — enfin , deux petits bronzes assez intéressants, de M. Isidore Bonhevr : Vache et leup et Bélier debout.
Les œuvres d'art que nous venons de passer en revue ne sont pas toutes retournées à leurs auteurs ; plusieurs ont été retenues par la Société Artistique pour sa loterie annuelle. .
Parmi les tableaux qui ont été répartis par la voie du sort entre les Membres de la Société, la plupart sont des ouvrages d'une véritable valeur. 11 nous suffira de citer : la Sérénité, de M. Trayer ;
— le Fauconnier, de M. Henri Baron ; — la Gardeuse de dindons, de M. Salmon ; — le Retour du bois, de M. Brissot de Warville ;
— les Flamands , de M. Chintreuil; — les Poules, de M. Jacques ; — la Lecture, de M. Fauvelet ; — des paysages de MM. Lambinet , Duvieux , Van-Marck , Papeleu , Berchère , etc.
Joignons-y divers bronzes de MM. Félon, Mène, Isid. Bonheur, etc.
La Société a donné aux artistes marseillais une nouvelle preuve de sa bienveillance en achetant la plupart des toiles exposées par eux. — C'est ainsi que le joli paysage avec animaux , intitulé Un temps de pluie , de M. Loubon ; la belle nature-morte de M. Ne- . gre ; les Moutons, de M. Simon ; la marine de M. Barry, représentant un Effet de soleil couchant ; celle de M. Suchet , intitulée Avar^ le grain ; le Retour de la pêche, de M. Bouillon-Landais ;
la Fenaison en Provence, de M. Magy ; Y Abreuvoir, de M. Huguet ; le Bûcheron et Mercure, de M. Guindon , etc. , ont fait partie de la loterie qui a clôturé TExposilion.
La Municipalité marseillaise , de son côté, a témoigné de sa sollicitude pour Fœuvre de la Société et de son empressement à propager le goût des arts dans notre ville , en achetant pour son Musée le magnifique paysage de Daubigny ( les Graves au bord de la mer)j qui est digne à tous égards de prendre place, dans notre galerie publique , à côfé des œuvres des maîtres de l'ancienne école.
Le petit tableau de M. Bellangé, représentant un Episode de la prise de Malakoff , méritait aussi de fixer le choix de M. le Maire de Marseille ; c/est là un précieux spécimen du faire de [l'un de nos plus habiles peintres de batailles.
Nous ne saurions trop louer la détermination qu'a prise la Municipalité d'acheter, chaque année , deux ou trois toiles capitales de l'Exposition. En même temps qu'elle trouve là une occasion d'enrichir son Musée, elle encourage les maîtres de l'art contemporain à envoyer leurs œuvres à nos Expositions , — ce qu'ils ne feraient assurément pas, s'ils n'avaient l'espérance de voir, une année ou l'autre , un de leurs ouvrages acquis par la ville.
Il est de toute justice et de toute convenance aussi que notre municipaUté comprenne parmi ses acquisitions quelques-unes des toiles exposées par les artistes de la localité. En 1858 , elle a acheté une belle et poétique marine de M. Aiguier ; cette année , elle ne pouvait mieux faire que de choisir la Pèche aux thgns , de M. Suchet , et les Veaux conduits à Vabattoir, de M. Simon : ces deux compositions ne sont pas seulement remarquables par leurs dimensions ; elles ont, comme nous l'avons dit, de très -grandes et de très-sérieuses qualités d'exécution , et donnent le gage de ce que feront sans doute, un jour, les deux jeunes peintres qui honorent, dès à présent, l'école qui les a formés et la ville qui les a vu naître.
Les achats faits pour compte d'amateurs à l'Exposition ont été plus nombreux encore que les années précédentes. Nous cite-
— Torons parmi les tableaux qui en ont été l'objet : la Marchande de légumes de Pompe'i , de M. Picou ; — Misère et résignation, de M. Roussin ; — la Sapho, de M. Legrand ; — la Correspondance intime , de M. Couder ; — la Mélancolie, de M. Landelle; — les Moissonneurs bas-bretons, de M. A. Leleux; —les Moissonneurs prenant leur repas , de M. Veyrassat ; — le Saut du mur, de M. Dedreux; — trois tableaux de M. Loubon; — la Collation dans un parc , de M. Diaz père ; — un paysage de Diaz fils , — et un paysage de Cabat.
Le chiffre total des acquisitions -faites par la ville , la Société et les amateurs, s'est élevé à près de quarante mille francs. — C'est là un résultat qui dit suffisamment combien l'œuvre de la Société Artistique des Bouches-du-Rhône a progressé.
L'Exposition de 1859 n'a pas seulement fixé l'attention du public marseillais , elle a eu du retentissement jusqu'à Paris , d'où plusieurs critiques d'art sont venus tout exprès pour la visiter. — Ce retentissement attirera sans doute iie^nombreux et importants envois de tableaux aux Exi
Marseille , le 25 Sep
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