BURNE-JONES
Edward Coley Burne- Jones (1833-1898) naquit à Birmingham, et ce n'est pas la moins étonnante des surprises réservées à ceux qui étudient la vie complexe des Anglais que la ville la plus industrielle des Trois Royaumes ait produit un artiste à l'âme aussi tendrement rêveuse, au tempérament aussi subtilement aristocratique. Celte d'origine, peut-être fut-ce pour lui, comme le dit M. Gabriel Mourey, « un hasard heureux de vivre ses premières années dans ce milieu de strict puritanisme ». « Il y puisa, ajoute l'historien du Préraphaélisme, mieux qu'il n'eût trouvé à le faire ailleurs, en quelque ville où l'art eût eu droit de cité, un grand désir de rêve et la faculté de s'exalter davantage aux révélations d'un monde qui lui était fermé, le jour où elles se produiraient. » Si le Préraphaélisme est, dans son ensemble, ainsi que je l'ai écrit plus haut, protestation anglo-saxonne autant que celtique contre l'égoïsme et la laideur d'un siècle d'industrie, il sied de voir en lui, dans son expression épurée, un splendide réveil de la grande race rêveuse et chimé-
LE PRÉRAPHAÉLISME
rique, éprise de merveilleux et qui fut si longtemps opprimée par les conquérants d'Albion. A cet égard, c'est par delàBrown et Hunt, anglo-saxons volontaires et moraux, à côté de Watts et de Rossetti, — que Tidéal préraphaélite trouve en Burne- Jones son représentant le plus significatif. Ce jeune homme, qui ne commence à peindre que quand la Confrérie est dissoute, a le mérite exceptionnel d'incarner tous les espoirs que le génie breton insurgé contre la lourdeur d'esprit teutonne a mis dans la grande renaissance esthétique du xixe siècle. Durant son enfance délicate, il se nourrit des poètes grecs et latins, mais aussi et surtout des ballades galloises, des Mabinogiou où la légende épanouit ses fleurs enchantées, et des chants héroïques de cet Ossian dont le père, à la tête de ses Calédoniens, repoussa l'invasion en Écosse de l'Empereur Sévère. De telles lectures le préparent mal à là carrière ecclésiastique à laquelle ses parents le destinent, et bientôt, avec son camarade de l'Exeter Collège d'Oxford, William Morris, il fait le serment de dévouer sa vie à l'art. C'est de Rossetti, le plus féminin des peintres préraphaélites, le plus nostalgique, à la passion si nuancée de tristesse, qu'il reçoit la révélation. L'âme de cet Italien déraciné par la violence n'a-t-elle pas avec la sienne de profondes affinités? Ne pleure-t-elle pas comme la sienne des temps heureux? La vue de dessins du peintre de Béatrice, illustrant les poésies d'Allingham, lui produisit une impression qu'aucune œuvre des plus prodigieux maîtres ne devait égaler, et que rien n'altéra jamais. Il n'eut plus dès lors d'autre ambition que de connaître le divin
artiste et de recueillir ses leçons. Rossetti n'était pas de ceux qui déçoivent leurs admirateurs et dont l'aspect et la parole semblent un démenti aux géniales créations. Il suffit de voir le portrait que Hunt en a peint avec ses yeux et son front immenses, sa bouche expressive et sensuelle au milieu de sa barbe floconneuse et de se rappeler quelle verve enthousiaste il apporta aux réunions de Gower Street, pour comprendre l'attrait magnétique qu'il exerçait. Sans grande valeur pratique, funeste même aux natures médiocres, son enseignement exalta Burne- Jones. Jamais professeur ne rectifia moins la personnalité de son élève. Il l'aida seulement à prendre conscience de lui-même, ou plutôt il le soumit à un régime de culture intensive où il développa avec fièvre ses qualités et ses défauts. Pour Rossetti, dessiner n'était rien, peindre tout. Une seule chose lui importait : la couleur. Il ne conseillait pas à ses disciples de travailler d'après le modèle, mais d'obéir à leur imagination, et de composer « des scènes d'après la poésie, l'histoire ou la mythologie ». Aussi bien, comme il n'avait pas de technique, à proprement parler, lui était-il difficile d'en professer une dans son studio de Blackfriars... Quand Burne- Jones sortit de ce studio pour visiter l'Italie en compagnie de Ruskin, il était plus riche, en vérité, d'idées et de sentiments que de science esthétique, et ses goûts le prédisposaient à s'inspirer de peintres moins plastiques qu'intellectuels, comme Mantegna et Bottieelli (i).
(i) Ainsi qu'il Fa dit lui-même, il se trouva « à vingt ans tel qu'il aurait dû être à quinze ».
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S'inspirer... Burne- Jones, en effet, ne copie pas les primitifs italiens qu'il étudie avec une attention minutieuse et dont, de retour en Angleterre, il peuplera de reproductions sa vieille maison de West-Kensington. Il ne va pas à eux avec un esprit de servitude, mais de conquête. Il veut ravir à la force, au profit du sentiment, le domaine de la Beauté. J'ai appelé Botticelli et Mantegna des peintres intellectuels. Un tel qualificatif ne définit pas Burne- Jones. Ce Cimmérien est un peintre spirituel ou spiritualiste. L'âme, non la raison, voilà ce qui s'épanouit dans ses œuvres. La raison s'atteste, d'ailleurs, ainsi que la force, un attribut viril, et l'art de Burne- Jones est essentiellement féminin, comme la sensibilité celtique dont il procède.
Ce réalisme et cette énergie des Anglo-Saxons qui se retrouvent même en la conscience passionnée d'un Bunyan, Burne- Jones veut les amollir de tendresse et les envelopper d'idéalisme. Sur les rives de cette Méditerranée où l'enchanteresse Circé accomplissait ses sortilèges, il va retrouver le secret d'endormir les héros pour les dépouiller de leurs vertus... Burne- Jones est agressivement celtique : il n'emprunte pas seulement ses figures au Moyen Age, il les cherche dans l'antiquité. Le monde païen ne règne-t-il pas sur ce domaine de la Beauté qu'il ambitionne de conquérir? Aussi, est-ce imparfaitement caractériser Burne- Jones que d'en écrire, comme Ruskin, « qu'il représente la transition de la mythologie athénienne à la mythologie chrétienne ». Burne- Jones ne se contente pas de dégager la pitié de la roideur sombre où elle s'emprisonne ; d'ôter à la Résignation muette et au silencieux Sacrifice
leur masque rébarbatif, sinon grotesque ; il veut que les ombres suaves, aériennes, troublantes, qui hallucinent les brumes d'Irlande et de Cornouailles, se mêlent aux dieux resplendissants de l'Olympe et les ensorcellent... Viviane tressera des guirlandes de fleurs magiques au front de Zeus : le barde Merlin apprendra ses chants tristes à Orphée : Obéron lutinera le farouche Vulcain ; Dyonisos boira dans le Graal et Vénus- Astarté ne trempera plus ses pieds roses dans la mer bleue d'Ionie, mais dans l'eau sombre des étangs sur qui dansent les Elfes, légers comme une vapeur, au clair de lune...
Qu'on me comprenne : Burne- Jones n'a point traité un si grand nombre de sujets mythologiques dans ses tableaux. Mais, au rebours des artistes de la Renaissance dont le christianisme fit tant de concessions à la pensée païenne qu'on peut dire qu'il alla jusqu'à se renoncer devant elle, il assouplit à sa grâce désenchantée, et sans doute, un peu morbide, la triomphante beauté corporelle d'Hellas. Il oblige les attitudes et les gestes impérieux et fiers des divinités ou des héros olympiens à exprimer son symbolisme mystique. A travers l'âme de Burne- Jones le génie grec devient ce jeune homme de son tableau des Profondeurs de la mer, languissamment incliné vers la sirène perverse qui l'entraîne en riant dans le ténébreux abîme où elle règne. Savez-vous quelle est cette Andromède que le fils de Jupiter et deDanaé va délivrer mais qu'il regarde d'abord avec une si religieuse hésitation (Persée) ? Ce n'est rien moins que le sentiment aux intuitions subtiles, ou « l'esprit de finesse » comme l'appelait Pascal, cet autre
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Celte... Et le vainqueur de Gorgone contemple la vierge enchaînée comme on écoute une musique inconnue qui vous ouvre des perspectives infinies... La vertu secrète de ce corps gracile, aux lignes voluptueuses et plaintives, couronné d'une tête inquiétante à force de délicatesse, opère en lui à la manière d'un philtre... (1). Comme elle l'alanguit ! C'est sous son empire qu'il coupe avec tant de nonchalance les replis tortueux du monstre. Désormais il ne pétrifiera plus ceux à qui il montrera la face de Méduse : il leur fera prendre des airs maniérés et lassés, s'infléchir avec gaucherie, mais avec élégance, pencher le col et plier le genou, creuser la hanche, ou plus souvent s'asseoir comme épuisés par le poids de leurs rêves... L'esprit, cette éblouissante et inaccessible lueur que les chevaliers d'Arthur virent un jour à Camelot, et pour laquelle ils abandonnèrent leur roi vieilli, voilà ce qui illumine d'un rayon intérieur l'œuvre de Burne- Jones. Il réintègre l'âme dans la nature (Pan et Psyché) et somme les gestes de ses personnages de dire le mot par quoi la matière doit révéler l'essence qu'elle renferme. Tentative surhumaine? Illusion sublime? Tenons-nous en à l'émotion que nous procurent les tableaux de Burne- Jones. Ne
(1) Nous voilà loin de la conception du Tintoret avec son Andromède en costume de belle dame de la Renaissance, fuyant effrayée, tandis que, tout au fond du tableau, un Persée sur son cheval au galop s'apprête à percer l'hydre de sa lance, comme au tournoi.
D'une inspiration semblable à son Persée, est la Cérès et Pan de Burne- Jones. Le dieu sauvage, aux pieds de bouc, s'agenouille avec pitié et respect pour toucher au front la délicate créature frileuse qui gravit un escalier de roches naturel. Je me plais à voir en elle quelque fille d'Irlande, la symbolique enfant de la race opprimée...
l68 LA PEINTURE ANGLAISE.
disons pas que sa peinture fait réfléchir. Elle n'y vise pas. Elle est suggestive et plus musicale encore que celle de Rossetti, parce que plus vague dans ses intentions, moins concentrée dans un sentiment unique, dan s un désir et dans un regret uniques de bonheur chaste et sensuel... Burne- Jones déroule devant nos yeux tout un monde désintéressé et nostalgique qui ne tente rien, n'aspire à rien, ne s'émerveille ni ne s'afflige de rien, — mais qui vit languissamment dans un décor et dans une lumière où semblent se réaliser les promesses que l'Ange lui a susurrées et qu'il ne rappelle pas ou ne se rappelle plus et, qui ne sont, peut-être, que des divinations mélancoliques... C'est le monde de l'inaction, de l'inutilité ou de la superfluité de l'action. L'acte n'y est que le résidu, l'enveloppe flétrie de la pensée et du sentiment. Le drame de Persée est bien plus dans le regard ébloui qu'il ouvre sur Andromède que dans son combat sans entrain avec le monstre. Il suffit à Merlin que Viviane lui ait ravi le livre où sont écrits les enchantements pour qu'il devine sa destinée... {L'enchantement de Merlin, au South Kensington Muséum). Dans le regard séduisant et perfide qu'elle glisse de son côté, le sage a compris que «la louve liera le lion sauvage si étroitement qu'il ne pourra plus remuer ». Voyez l'attitude admirable de Pygmalion devant Galathée, celle, surtout, de Copethua devant la mendiante (à la Tate Gallery). Mieux qu'aucune cérémonie pompeuse, le geste du roi ôtant sa couronne ne sacre-t-elle pas reine la ieune fille sous ses haillons, dans son indifférente et inconsciente majesté?
\J Annonciation (à l'église de Brighton), voilà un
LE PRÉRAPHAÉLISME
sujet comme Burne- Jones les aime. La Vierge, debout près d'une fontaine, a posé son amphore pour écouter la voix de Gabriel, suspendu parmi les feuillages. Point de scène mouvementée offrant au vol des illusions un champ aussi étendu que des mots vagues, murmurés par la brise, des yeux qui se croisent [Théophile et sainte Dorothée) ou qui interrogent, à la lumière diffuse du soir, l'eau trouble d'un étang {Le Miroir de Vénus). Point de chœurs d'où sortent autant de choses profondes que d'un duo ou d'une méditation solitaire. Des perceptions subtiles, des pressentiments délicats, l'avant-goût de la joie ou plus souvent encore de la douleur, l'inquiétude et le regret sans cause, l'émoi étouffé, le recueillement grave, triste et doux, une atmosphère de grand calme où quelque tressaillement s'éveille, où quelque palpitation demeure inachevée, une pénombre que des lueurs fugitives traversent, c'est tout Burne- Jones. L'explication précise effarouche ses figures et les disperse comme des nymphes surprises par le satyre. La Muse de ce poète de la couleur et de la ligne, c'est cette Belle au bois dormant que décrit M.André Chevrillon, en des termes si heureusement appropriés : « toute drapée de tendresse et d'amoureuse dévotion, la tête affaissée dans le sommeil séculaire où transparaissent encore la douleur et l'anxiété des jours vécus naguère » et que gardent des formes pures « parmi les fleurs qui merveilleusement, n'ont point cessé de s'ouvrir et de peupler l'ombre (i) ». Ne troublons pas de questions son sommeil magique ! Suivons seulement
(i) Études anglaises.
dans la grisaille où elles ondulent les arabesques précieuses de ses songes. En vain nous attarderions-nous aux détails que Burne- Jones multiplie avec une ingéniosité raffinée dans ses œuvres : nous risquerions de nous y perdre comme aux sentiers inextricables de quelque forêt de Brocéliande... Jamais luxe ne fut à la fois plus hétéroclite et plus inutile, plus harmonieux, cependant, et plus nécessaire à l'impression du légendaire et du chimérique. Qu'est-ce que cet Escalier d'or tournant en spirale (chez lady Battersea) dont tant de femmes aux pieds nus, presque pareilles dans leurs longues et légères draperies, descendent les marches en chantant ou en jouant de divers instruments? C'est la variété dans la similitude et comme une gamme de nuances chuchotées ! Un calme serein se dégage de cette théorie de vierges rêveuses ou rieuses, couronnées ou ceinturées de fleurs et qui vont à l'accomplissement d'un mystérieux rite sous le signe des colombes décorant le toit de leur demeure...
Faut-il essayer d'exprimer V « idée » qui se dégage de la suave et berceuse incantation du Chant d'amour (collection Ismay) que l'on a justement considéré comme un des chefs-d'œuvre de Burne- Jones? Le tableau est célèbre. Agenouillée sur un coussin au milieu d'un gazon fleuri, une jeune fille joue de l'orgue, tandis qu'à sa droite un beau chevalier l'écoute, assis sur le sol. De l'autre côté de la toile, l'amour, bras et jambes nus, comme un berger de pastorale, presse d'un geste nonchalant le soufflet de l'orgue sur lequel il s'appuie. Regardez ce trio de visages qui se détachent lumineusement sur un décor moyenâgeux : comme leurs
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expressions se complètent et quel parfait accord, aux modulations subtiles, elles composent ! L'attention va et vient, sans pouvoir se fixer, de la musicienne inspirée à l'auditeur recueilli et à l'animateur énigmatique de l'instrument. Une tristesse dédaigneuse, on ne sait quelle résignation sous laquelle couve une volupté perfide fait celui-ci clore les paupières, tandis que le héros à la tête lourde de pensées semble fléchir sous son armure et qu'une extase illumine la figure de la jeune fille, bouche frémissante et regards perdus sous la chevelure envolée...
« Une musique qui se fane », disait Samain. — Oui, une musique assourdie qui se rythme sur la plus complexe et la moins précise des émotions, telle est cette œuvre unique où s'exprime tout l'art de Burne- Jones. J'en retrouve le sentiment délicat et profond dans cette autre toile : L'amour dans les ruines, si désespérément triste en dépit ou peut-être à cause de la consolation que tente de proposer son symbole. Gardez-vous, en effet, de les croire heureux, ces amants assis sur les colonnes brisées d'un palais Renaissance et blottis l'un contre l'autre, parmi les longues tiges épineuses d'un buisson d'églantines. Si leur tendresse survit à la civilisation dont s'accumulent à leurs pieds les vestiges, comme elle est chargée de doute et de piété ! Dans la robe bleue drapant de plis souples son beau corps, l'amante frémit, effrayée d'on ne sait quelle prescience qui donne de la fixité à son regard, tandis que l'amant courbe avec lenteur sa tête grave pour la baiser religieusement au front...
A coup sûr, c'est à tout ce qu'ils réveillent d'appé-
titions ou de souvenirs endormis dans le tréfonds de nos âmes qu'il faut attribuer l'ineffaçable impression que laissent les tableaux de Burne- Jones. « L'indéfinissable du sentiment, l'imprécis des aperçus du cœur et de l'au-delà pressenti par la précision de la forme, de l'ordre, du rythme et de l'innombrable détail », comme le dit encore M. André Chevrillon, telles sont les caractéristiques de l'œuvre de ce peintre si original, d'un si extraordinaire pouvoir d'invention, et à qui une application raffinée n'ôte rien de sa spontanéité. Il a un style à lui, d'une distinction suprême où s'allient, le plus harmonieusement du monde, le naturel et l'artificiel et, malgré la pauvreté de sa substance, la fausseté ou l'acidité de ses tons (de ses bleus verdâtres, notamment : Dorigen de Bretagne au South Kensington Muséum), la lourdeur souvent de la touche, un séduction de couleurs infinie. Il dessine faux et construit mal : mais quel agencement et quel modelé merveilleux ! Il faut voir la draperie de sa Sybilla Delphica (à la Manchester Gallery), de sa jeune fille en rouge de la Tour de cuivre (à la Glasgow Gallery) ou de sa jeune femme en bleu de U amour dans les ruines. Peu de pages décoratives sont d'une plus grande beauté que son Moulin, si reposant (au South Kensington Muséum), que sa Spousa de Libano (à la Walker Gallery) ou que sa Laus Veneris, et je crois qu'on trouverait difficilement exemple d'un art aussi savant et aussi exquis que ses Jours de la création, avec ses anges debout, portant chacun un globe de cristal où l'on voit se refléter les travaux successivement accomplis par Dieu. Rarement artiste montra avec moins de pédan-
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terie une aussi fine érudition et s'avisa de découvrir tant de relations inattendues par les côtés les plus petits entre l'homme et l'univers, entre les idées et les choses. Il crée vraiment un monde irréel ou supraréel, peuplé de créatures enchantées, où, selon l'expression de Shelley, « la musique et le sentiment ne font qu'un >> (1).
Là9 tout n'est qu'ordre, beauté, Luxe, calme et volupté ;
les fleurs se penchent pour ouvrir leurs corolles comme des lèvres, les feuillages s'assombrissent comme des chevelures et les bijoux scintillent comme des yeux. Végétaux et minéraux vivent de la vie même des âmes revêtues d'admirables enveloppes charnelles, auxquelles ils servent de décor... C'est tantôt l'océan dont les profondeurs glauques s'allument de phosphorescences, une forêt dont les verdures tamisent un jour de verrières, des palais aux lointaines perspectives dont l'éclat somptueux des marbres s'étouffe sous de lourdes tentures. On entend l'eau s'égoutter dans les vasques, les colombes roucouler sur les balcons, les violes et les psaltérions murmurer de magiques chansons d'amour.... De longs chevaliers passent revêtus d'armures qui ont « le brillant du verre poli, la splendeur assourdie du miroir noir ». « Rien de doux, écrit
(1) « I mean by a picture — s'explique Burne- Jones — a beautiful, romantic dream of something that never was, ne ver will be, — in a light better than any light that ever shone — in a land no one can de fine or remember, only désire — and the forms divinely beautiful — and then I wake up, with the waking of Brynhild. »
M. de la Sizeranne, comme les reflets d'une rose sur une cuirasse, d'un pied nu sur un pavé de marbre, d'une draperie sur un fond de métal. » L'hydre que tue Persée semble de la même matière que l'acier qui barde la poitrine et les membres du héros. Ces tiges de lys ont l'air d'épées et ces mosaïques de tapisseries. Les pierreries sont- elles des fleurs, ou les fleurs des bijoux ? Et les chairs d'une lividité d'ivoire... Unité troublante et mystérieuse des trois règnes... Vous croyez de puissants guerriers ces hommes plus hauts que nature, aux muscles d'athlète? « Ils sont bâtis comme des colonnes et ils penchent comme des roseaux. >> (La Sizeranne.) Le ver est dans le fruit. Nous savons le mal qui les mine. Le temps de la brute souveraine est passé. La vraie force, elle est en ces femmes graciles en apparence, mais de formes si pleines et dont l'énigmatique complexité morale s'exprime étrangement à travers la savoureuse beauté physique. Type botticellesque, a-t-on dit ; sans doute, mais d'une parenté assez éloignée avec son modèle. Les Vivianes, les Andromèdes, les Vénus de Burne- Jones ne sont guère plus proches, en effet, des nymphes et des divinités deBotticelli, que ses chevaliers ne le sont de ceux de Mantegna. Je leur trouve le masque franchement celtique : pommettes hautes, en saillie, assez écartées l'une de l'autre ; si leur bouche est épanouie, leur nez retroussé, comme ceux des figures du maître florentin, l'ovale de leur visage ne s'affine pas autant. Elle ne sont pas surtout si dégingandées, n'ont pas le cou si grêle et cet air de fleur qui s'étiole. On les sent plus saines, de sang plus ardent et plus riche, aptes à résister et à vaincre. Elles
LE PRÉRAPHAÉLISME
ne descendent pas de la niche où Fart gothique les emprisonna dans de roides draperies : elles viennent des forêts profondes où leurs yeux creux et cernés prirent la couleur des lacs sous la lune et où fées et enchanteurs subtils les instruisirent en toutes choses — y compris la science de la séduction pendant leur exil de bêtes libres et sauvages...
Affectées parfois, mais sans mièvrerie, — souvent d'une très aristocratique simplicité (l'admirable jeune fille debout contre un cyprès dans la Tour de cuivre) — elles peuvent porter tous les costumes, des toilettes royales ou des haillons, être nues ou chargées de velours et de damas sans rien perdre de leur charme où la perversité s'allie à la candeur, et la gravité à la malice. Leur tristesse sourit et leur gaieté pleure. Elles n'ont rien de la véhémence des filles enflammées de fièvre de Botticelli, rien de l'alerte souplesse de celles de Mantegna. Voyez danser les muses de celui-ci dans le Parnasse et voyez danser les trois sœurs du Moulin de Burne- Jones ! . . . Ce sont bien les seules créatures qui peuvent animer le rêve sans incohérence, le rêve ordonné et conscient. Elles font les gestes qu'il faut et surtout elles ont les expressions qui conviennent au milieu où elles évoluent.
On compte les artistes qui accomplirent aussi heureusement que Burne- Jones ce qu'ils voulurent, La façon dont les mouvements très rares de ses personnages, notamment, entrent dans la complication savante de ses lignes est une réussite inouïe. Toujours son exécution est proportionnée au dessein qu'elle se propose ; il a un clavier très étendu, et il passe avec une
virtuosité digne des meilleurs coloristes des teintes enveloppées aux couleurs somptueuses, selon le sujet qu'il traite (L'escalier d'or, deux tons doux et délicats ; Copethua, aux éclats éblouissants de pierreries). Il sait, comme disent les Anglais, the inmost secret of colours.
Aussi bien, sympathie à part pour la poésie de son œuvre, sied-il de lui réserver une place d'honneur, non seulement dans l'art britannique du xixe siècle, mais dans celui « de tous les pays et de tous les temps », comme Ta déclaré Rossetti. Son influence, qui a été énorme, se fait encore sentir, surtout au point de vue décoratif. L'élégance et le modernisme de ses cartons, reproduits par les soins de William Morris, pour l'ornement des fenêtres, des pianos, des orgues, dans des mosaïques et des tapisseries, ont renouvelé l'intimité des intérieurs. Lewis, Brett, Crâne, Shields, Beardsley, l'illustration, la réclame même lui sont redevables, sans parler de bons élèves comme Robert Anning Bell et Frederick Cayley Robinson. Notre Gustave Moreau poursuit sa conquête au delà de la Grèce, jusque dans cet Orient lointain où fut le berceau de la race celtique, et l'âme d'Odilon Redon est un peu fille de la sienne. Grâce à lui, le préraphaélisme a fait lever en France aux environs de 1880 une pléiade d'esprits distingués qui ont réintégré le rêve et le chant dans la poésie et renoué avec le Moyen Age la tradition interrompue par le classicisme.
INDEX
Angelico, 114.
Armitage, 51.
Backhuyzen, 96.
Barker (Thomas), 65, 66.
Barrett (George), 62, 64. Barry (James), 50, 51, 103,
Bazire, 108, 109.
Beardsley (Aubrey), 176.
Beek (David), 10.
Bell (Robert Anning), 176.
Bellangé, 51.
Bettes (John), 9.
Blake (William) 108 à 117,
Bonington (Richard Parkes),
Botticelli, 164, 165, 174, 175.
Brett, 176.
Brooking (Charles), 64, 94.
Brown (Ford Madox) 117,
Burne- Jones (Edward Coley),
Callcott (Augustus Wall), 95.
Callot, 15, 20.
Chalon, 95.
Chardin, 17, 162.
Collins, 54.
Constable (John), 56, 64,
Cooper (Samuel), 10.
Copley Fielding (Antony
Vandyke), 95, 105.
Corrège, 21, 28.
Cotman (John Sell), 65
Courbet, 68, 92.
Cozens (le jeune), 64, 65, 74 Crâne (Walter), 176.
Crome (le vieux), 8, 65, 66 à
Cuyp, 59, 60, 67, 96, 119.
Daubigny, 92.
David, 51, 99.
Delacroix, 85, 88, 92, 93, 99,
Delaroche, 51, 162.
Détaille, 51.
Dobson (William), 10.
Duncan, 54.
INDEX
Dunstan, 6.
Durer, 108, 122, 126.
Dyce, 129.
Eastlake (Charles), 53.
Egg, 54-
Etty, 47, 99, 100.
Farrington, 62.
Francia (François, Louis,
Thomas), 65.
Frith (William), 54. Fuseli, 50, 105, 108, 110.
Gainsborough (Thomas), 29
Gamble (Ellis), 15.
Gandy (James), 10.
Gardner (Daniel) 44.
Géricault, 99.
Gilbert (John), 54.
Girodet, 99.
Girtin (Thomas), 65, 69 et
Gossaert (Jean dit Mabuse), 7.
Go wer (Georges), 9.
Grandville, 60.
Gros, 92.
Hais, 45.
Hamilton, 50, 105.
Harlow, 54.
Hayman, 29.
Hearne (Thomas), 95.
Hobbema, 62, 67, 68.
Hodges (William), 62.
Hogarth (William), 9, il à
Holbein, 5, 6, 7, 9, 134.
Hoppner (John), 40, 41.
Hoxard, 54.
Hudson, 21.
Hunt (Holman), 100, 139, 140, 141, 150 à 156, 157, 158, 159, 163, 164.
Hurlstone (F. Y.), 53.
Jameson (James), 10.
Jansen (Cornélius), 7.
Jouvenet, 9.
Kneller, 10, 20.
Ladbrooke (Robert), 8, 66»
Lambert, 59.
Landseer (Edwin), 59, 60, 98.
La Fosse (Charles de), 9.
La Tour, 44.
Lawrence (Thomas), 38 à 40,
Lebourg, 85.
Lebrun, 9, 51, 109.
Lefèvre (Claude), 9.
Lely, 10.
Le Pérugin, 156.
Leslie (Charles Robert), 53, 99.
Lewis, 176.
Lorrain (Claude le), 23, 61, 63> 76> 77>78,94, 102, 119.
Maclise, 54, 99.
Mal ton (Thomas), 64, 75.
Mantegna, 164, 165, 174, 175.
Martin (David), 41.
Martin (John), 63.
Metsu, 31.
Michel- Ange, 21, 108, 109,
114» "S- Millais (John Everett), 100, 128, 139, 141, 166 à 162.
INDEX
Millet, 92.
Monet, 85.
Monnoye (Baptiste), 9.
Moreau, 176.
Morland (George), 56 à 58, 59.
Morris (William), 163, 176.
Moser, 109.
Mulready (William). 55 à 56,
Mytens (Daniel) 7.
Nattier, 37.
Northcote, 50, 105.
Oliver (Isaac), 6.
Opie (John), 50, 53, 105.
Opley, 51.
Ostade, 55.
Perronneau, 44.
Philip (John), 53.
Pissaro, 85.
Potter, 59, 60.
Poussin, 61, 62, 77.
Prudhon, 100.
Raeburn (Henry), 41 à 43.
Ramsay (Allan), 40, 41.
Raphaël, 49, 108, 109, 130.
Redon, 176.
Rembrandt, 31, 69.
Reyn (de), 10.
Reynolds (Joshua), 11, 12, 13, 19 à 29, 33, 35> 36, 37.
Robinson (Frederick Cayley),
Romney (George), 36 à 38, . 50, 105, 106 à 108, 114.
Romney (Peter), 44.
Rosa (Salvator), 61.
Rossetti (Dante-Gabriel), 117,
Rousseau (Jacques), 9.
Rousseau (Théodore), 92.
Rubens, 5, 7, 10, 17, 21, 30,
Russell (John), 44, 58.
Ruysdael, 62, 96.
Sandby (Paul), 64.
Scott (Samuel), 95.
Shields, 176.
Sisley, 85.
Smirke (Robert) 50, 53, 105.
Stanfield, 51.
Stannard (Joseph), 70.
Stark (James), 70.
Steen, 46, 55.
Stone (Henry), 10.
Stothard (Thomas), 50, 53,
Stubbs (George), 59.
Teniers, 54.
Terborg, 31.
Thomas, 54.
Thornhill, 9, 20.
Tintoret, 22, 167.
Titien, 22.
Troyon, 92.
Turner (Joseph Mallord William), 23, 62, 63, 64, 65, 68, 69, 70, 71, 72, 73 à 85, 86, 88, 93, 95, 102, m, 118, 119, 156.
Van der Goes, 7.
Van de Velde, 96.
INDEX
Van Dyck, 5, 7, 9, 21, 23, 33.
Velasquez, 21, 42, 67.
Vernet (Joseph) 34, 61.
Vincent (George), 70, 96.
Walker (Robert), 10, 19.
Ward (James), 59.
Watteau, 31, 32.
Watts (George Frederick), 54, 117, 120, 121, 130 à 138, 147, 152, 155, 163.
Webster, 54.
West (Benjamin), 50, 51,
Westall (Richard), 50, 52. 105.
Wilkie (David), 42, 54 à 55,
Wilson (Richard), 34, 61.
Woolner (Thomas), 139.
Wootton (John), 33, 59, Wynants, 31.
Zuccarelli, 61.
Zoffany, 54.