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LETTRE

Mon ami, vous êtes gai, vif et léger; ce sont des grâces à votre àge; votre étourderie mème n’est pas sans agrément. Mais ces fleurs de la vie doivent se féconder, afin de produire les fruits qui doivent leur succéder : ne les

laissez donc pas avorter et s’évanouir. C'est dès l’âge de

quinze ans, où l'imagination a tant de ressort, qu’on peut déjà développer le germe de toutes les idées qui feront le trésor du reste de la vie. Employez donc fructueusement votre jeunesse, vous sentirez combien elle est précieuse, en réfléchissant qu’elle doit vous mettre en état de paraitre un jour, avec avantage, dans le monde. Si vous n’employez pas le présent, vous ne vivrez pas dans l'avenir, le passé ne séra rien pour vous, et vous mourrez tout entier ; songez que l’homme qui s’est utilement occupé, retrouve le temps fixé par lui dans ses productions; elles peuvent remettre sous ses yeux, à son gré, ce passé rentré dans le néant pour tant d’autres. En le réunissant ainsi au présent, l’homme sent doubler son existence, il la triple même par anticipation sur l’avenir, et cette idée le rend heureux. Les monuments de son travail sont pour ainsi dire des plumes arrachées aux ailes du temps pendant son rapide passage; après qu’ils ont fait son bonheur et celui de ses contemporains, il les légue à la postérité, qui en jouit

à son tour. Elle les conserve plus ou moins longtemps

} avec le nom de leur auteur , et paie ainsi à ses mânes un } tribut d’amour et de reconnaissance proportionné au ‘à plaisir que ses œuvres lui procurent. Telle est la véritable | l immortalité d’ici-bas. Elle n’est accordée qu'aux sciences, | | aux lettres et aux arts. Eux seuls peuvent transmettre à la

postérité les grandes et belles actions des héros. Depuis trois mille ans, Homère, appuyé sur ses œuvres, s’éleve au-dessus du fleuve d’oubli. C’est là qu'il soutient sur les

ei ondes du Lethé les ombres d'Achille, d’Agamennon et de

tous ses héros. Les générations ne conservent que ce qui leur fait plaisir ; il y a longtemps que les langues grecque et latine seraient oubliées, perdues, sans les grands écrivains qui nous en font aimer l'étude. Vous concevez, mon jeune ami, que les musées, les bibliothèques et même les plus petites collections sont de véritables temples de Mémoire. C’est là que nous allons porter l'hommage de notre reconnaissance ; nos jouissances et notre admiration sont des hymnes en l'honneur de ces héros de l'esprit humain, de ces espèces de demi-dieux qui, nous léguant le plaisir etle bonheur, deviennent nos instituteurs. C’est par eux que nous nous sentons élevés au-dessus denous-mêmes, en contemplant ces chefs-d'œuvre qui embellissent, agrandissent et multiplient nos idées. Voyez le grand Corneille, sur notre théâtre, remuer toutes les âmes, faire palpiter tous les cœurs et nous arracher ces applaudissements unanimes, manifestant notre bonheur, depuis deux siècles: que ne peut-il entendre ces témoignages de notre reconnaissance! Nous payons même tous les jours un tribut d'estime à des hommes dont il ne nous reste que les noms vénérés; mais avec quelle curiosité nous verrions les ou vrages de Zeuxis, d'Apelle, de Polignotte, etc., qui leur ont mérité cette haute renommée parvenue jusqu’à nous. Quant aux Phidias, aux Praxitèle, leurs plus célèbres sculptures exécutées en bronze et autres métaux ont été fondues par la cupidité ; les chefs-d’œuvre en marbre ont été brisés et dispersés par l'ignorance, l'esprit de parti et le fanatisme de toute espèce.

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Si la gravure avait été connue des anciens, que de choses perdues nous seraient probablement parvenues ! Un recueil d’estampes n’éveille pas la cupidité comme le métal d’une statue, et se cache plus facilement qu’un monument public. Il peut mème être soustrait aux ravages de l'air, détruisant à la longue tout ce qui est soumis à son action. Cet art essentiellement multiplicateur est le conservateur de tous les autres, il peut réunir sur un seul volume les plus belles conceptions des grands artistes disséminées en tant de lieu; et l'homme sédentaire peut en jouir près de son foyer. La gravure transmettra à nos neveux la traduction des chefs-d’œuvre de peinture, s'ils sont aussi des chefs-d’œuvreé de gravure. C'est à ce titre que les batailles de Le Brun, sa Madelaine, les portraits du duc d'Harcourt, de Bossuct, du peintre Ph. de Champagne, de la comédienne Lecouvreur et tant d’autres chefs-d’œuvre de la gravure, vivront longtemps, grâce aux soins des amateurs. Tu n’auras peut-être pas cet avantage, bon et sensible Fénélon ! mais tu as été l'Homère du fils d'Ulysse, et ton nom vivra autant que celui de Télémaque. C’est ainsi que les productions des arts laissent de longs souvenirs et des artistes, et des hommes qu’ils ont célébrés et des mémorables événements, parce qu’ils peuvent embellir l’existence des générations futures, intéressées à prendre possession de l’héritage légué par les générations présentes el passées.

Enfin, des nations disparaissent, des langues se perdent et des monuments continuent d'exister. Du vivant d’'Hé-

rodote, l'on ignorait déjà ce que signifiaient ces hiéroglyphes décorant encore aujourd’hui les murs de ces édifices gigantesques de l'antique Egypte ; les auteurs, les usages, la date de la construction de ces édifices, tout était également ignoré, mais leur existence nous atteste une suite nombreuse de générations antécédentes, réunies en corps de grandes nations civilisées.

Tandis que je traite cette matière et que je sens du plaisir à faire courir ma plume pour vous, j'ai envie de transcriré quelques idées que m’a fait naître une question de votre oncle. Il demanda, en ma présence, si le dessin était nécessaire à éducation. Je lui répondis affirmativement que le dessin seul pouvait achever l'éducation de l'œil, comme la musique achève l'éducation de louïe, et que rien ne pouvait les suppléer dans cet office. Cependant, m’observa-t-il, il n’y a que certaines personnes qui s'appliquent au dessin et à la musique. J'aurais pu lui répondre si j’eusse été préparé :

Peu de personnes apprennent le dessin et la musique, cela est vrai pour le présent, mais nous n’en devons rien conclure pour les temps passés et futurs. Nous ignorons combien deux générations, même successives, peuvent être diversement modifiées, puisque cela tient à l’éducation, qui varié si souvent ; malgré la difficulté de concevoir qu'on puisse être autrement modifié que nous, nous ne pouvons cependant douter des grands effets de la musique chez les anciens ; ils sont attestés par tant d'auteurs qui prouvent qu’elle faisait une partie essentielle de la rhé-

torique, et agissait puissamment sur la logique. Cicéron lui-même approuve l'antique usage de se faire accompagner chez soi par un maître de flûte, quand on y récite ses discours; mais il prétend que l'oreille en doit conserver les sons, et il blâme l’usage de s’en faire accompagner à la tribune. Quelle devait être la sagacité des Athéniens, chez lesquels une femme du peuple, ne connaissant pas Démosthènes, répondit à une question de ce grand orateur : Oui, étranger ; parce qu’une inflexion douteuse dans le son d'un mot le lui fit juger tel. Je ne crois pas que les yeux de ce peuple fussent moins exercés que ses oreilles , c’est ce qu’attestent les anciennes villes grecques, aussi peuplées de statues que d'habitants; enfin les villes de la moderne Italie, où des travaux si grands en peinture et en sculpture ont été exécutés aux quinzième et seizième siècles, prouvent le goût des arts, et annoncent incontestablement qu'après les siècles d’ignorance et de barbarie, la vue de ces hommes, vivant il n’y a que trois siècles, était aussi cultivée que celle des Grecs, il y a trois mille ans.

Il est de toute évidence que la somme de nos jouissances est proportionnée au développement de nos sens, qui sont les seules portes par où nos idées peuvent entrer. Leur nombre, leur élévation, leur perfection, peuvent seuls nous mettre à portée de connaître le beau et d’en jouir dans tous les genres ; le beau, dit-on, plait à tout le monde; n’en croyez rien, mon jeune ami, il peut tout au plus ne déplaire à personne, mais pour en jouir et le pré-

férer au médiocre ; il faut avoir appris à le distinguer. Voyons maintenant quelle utilité et quel genre de bonheur résulte particulièrement du sens de la vue. La nature nous a si magnifiquement favorisés par les yeux, que Je commun des hommes croit inutile de rien ajouter à sa magnificence. Cependant cette négligence les prive de jouissances, que l’on peut dire incalculables, puisqu'elles sont de tous les instants de la vie. Le dessin, d’abord, est la base de toute industrie, le lien qui unit la spéculation des hautes sciences à la pratique des arts utiles, associé naturel, souvent même le guide nécessaire des professions mécaniques. Ïl est le père des beaux-arts; car se servir d’un pinceau, d’un ciseau, d’un burin, c’est exercer le même art, le dessin. Lui seul marque les rangs en peinture, en sculpture, en gravure. Dessiner, c’est écrire les sensations de l’homme ; c’est plus que les lui rappeler, c'est presque les lui rendre. Le dessin n’a pas besoin de langage pour être entendu, il n’est pas soumis à des vicissitudes comme les langues; son écriture est si naturelle quelle est comprise par le savant, l’ignorant, les peuples civilisés, les sauvages, enfin par les enfants qui ne font encore que bégayer.

On sait que toutes nos idées sont entrées par les sens ; le langage ne peut pas les donner, il ne peut que les rappeler; mais le dessin, rival de la nature, donnant les sensations, fait réellement naître les idées. Un éléphant crayonné au simple trait présente, en un clin d’œil, une idée plus nette de cet animal que ne peuvent le faire vingt pages

de Buffon, que le temps encore rendra probablement inintelligible, tandis que les chevaux grecs qui étaient naguère sur l’arc de triomphe du Carrousel, ont traversé les siècles, assisté aux variations, à la décadence et à la mort de la langue grecque, latine et autres, sans cesser de ressembler à des chevaux comme au temps de Périclès ; le sculpteur, en les créant, leur imprima le nom de cheval dans toutes les langues possibles, présentes, passées et futures.

Le dessin, imitation de la nature, nous mène, par l’attrait du plaisir ou l'envie de critiquer, à comparer l’imitation avec l’objet imité, et nous excite ainsi à l’observation, source de nos connaissances.

Il nous serait souvent impossible de décrire exactement les choses que nous voyons tous les jours sans les réexaminer ; c’est à quoi nous invitent les productions du dessin ; elles nous rappellent, dans les objets, ce que nous en avions oublié, ou nous y font découvrir ce que nous n’y avions pas remarqué ; par ce moyen, les formes s’épurent dans notre esprit; des idées nettes, précises succèdent rapidement à des idées vagues, confuses, indéterminées. On revoit ensuite la nature avec un nouvel intérêt, après l’a voir admirée dans ses imitations ; l'attention que nous lui donnons alors, augmente nos connaissances dans les arts du dessin, lesquels ne parlent pas seulement aux yeux; ils touchent encore le cœur et remuent toutes les facultés de l'âme par la route la plus courte et la plus puissante, parce qu’ils ont une poésie indépendante de l’expression. Le

Poussin disait que le but de la nature était non l’imitation, mais la délectation de Ja nature.

Mais il n’y a guère que les artistes, les amateurs éclairés et quelques hommes favorisés de la nature, qui s’élèvent jusqu’à cette poésie, qui leur fait éprouver tous les charmes des sensations de la vue : ce charme est si puis-— sant, qu’il fait très-souvent négliger les soins qui mènent à la fortune, en la rendant mème nécessaire au bonheur d’un artiste. Ce charme très-innocent et nullement dispendieux, remplit tous les instants de la vie de celui qui s’y consacre, la contemplation de la nature devient sa passion dominante et lui tient lieu de tout le reste. Pour jouir de la musique, il faut en faire soi-même ou en entendre qui nous plaise, ce qui nécessite souvent des instruments et le concours d'autrui ; au lieu que Ja lumière, toujours aux ordres des sens de la vue, est une musique pour les yeux qui se varie continuellement sur les corps d’une manière plus où moins harmonieuse, mais jamais discordante ; tandis que ces mêmes corps, dont elle nous donne la vision, sont plus ou moins pittoresques dans leur arrangement, plus ou moins gracieux dans leurs formes, plus ou moins brillants dans leurs couleurs et leurs contrastes. Ainsi de la beauté des effets, de la beauté des formes, de la beauté des couleurs résultent trois espèces de poésies diverses, fondues et mariées ensemble dans le même tableau. Si toutes trois se trouvent rarement réunies au même degré de perfection dans les ouvrages des plus célèbres artistes, c’est qu’une seule suffit souvent pour

remplir la vie studieuse d’un peintre et charmer son existence; elle devient pour lui une source féconde et non interrompue de jouissances; mais, pour les partager avec Jui , il faut avoir les idées résultantes des observations qui les lui ont créées; il faut s'être élevé à sa hauteur ; il faut enfin avoir vu, revu la nature et avoir joui délicieusement de son spectacle; sans cela, le peintre a presque autant de peine à communiquer ses idées à ceux qui sont étrangers au dessin, que le poëte en éprouve avec ceux qui n’entendent pas sa langue.

Cependant le dessin est la langue universelle, comprise par tout le monde; mais sa poésie n’est sentie que jusqu'au degré où chacun l’a étudiée. C’est ainsi que la poésie littéraire, consistant en inversions,'en phrases cadencées, composée de mots sonores, exprimant des idées qui ont de la noblesse, de la dignité, de l’élévation, est au-dessus de l’homme ordinaire, qui ne sait de sa langue que les expressions usuelles, rappelant des idées communes, les seules à la portée de son intelligence. Aussi ne pouvant comprendre l’exaltation du poëte, du peintreet du musicien à la vue d’un beau qu'il ne sent pas, il les regarde comme des fous dont l’exagération leur fait toujours exprimer au delà de ce qu'ils sentent. Ne voyons-nous pas tous les jours des artistes, dans leurs sensations expansives, se communiquer l'admiration à la vue d’un effet de lumière, des belles masses d’un arbre, des formes ou des couleurs d’un nuage, etc. Le passant, étonné de les

entendre, regarde, et, ne voyant rien d’extraordi-

naire pour lui, continue sa route et s’éloigne en souriant. Lorsque le peintre compose, il combine et äépose sur la toile les brillants souvenirs qui font son bonheur, ou les jouissances que lui présente la nature embellie par les charmes et les grâces qu’il lui découvre chaque jour. Mais de même qu’on n’est pas toujours poëte dans une langue pour savoir la parler, on n’est pas toujours peintre pour savoir s'exprimer en dessin. La peinture n’est une poésie que par le charme de ses expressions, la grâce ou l'énergie de attitudes , enfin, par la beauté de ses choix, et l’on peut faire en peinture de la mauvaise prose, comme le peuple en fait dans ses conversations. Heureusement il n’est pas nécessaire d'exercer l’art du dessin pour partager les sensations des artistes. L'expérience journalière prouve qu'il suffit d'un goût naturel ou d’une première impulsion donnée ; ainsi, lorsque l'étude du dessin a consolidé dans la jeunesse l'éducation que les yeux ont reçue dans l’enfance, ces impulsions raisonnées et approfondies déterminent une heureuse habitude, une tendance à l'observation des effets de la lumière sur les corps; la comparaison de leur forme, de leurs couleurs, de leurs contrastes devient nn penchant qui dure autant que la vie. 1 s'exerce continuellement, parce que tout nous ramène vers ce plaisir qui embrasse l'immensité de l’univers, el attache une sensation de bonheur au spectacle de ses plus petits détails. FI suffit que nos yeux soient dessillés par l'habitude de l’observation, pour saisir et admirer les naïves, touchantes ou sublimes beautés que la nature offre à chaque pas,

à chaque instant, et qui passent sous des yeux vulgaires sans les frapper; mais ces scènes si fugitives émeuvent les artistes ; leurs talents fixent sous nos yeux les plus remarquables, et répètent indéfiniment pour nous la sensation des effets qui les ont enchantés.

Enfin, c’est ainsi qu'on apprend à jouir, et à juger sainement les charmantes productions des arts, du dessin, et qu’on perfectionne l'organe de la vue, la plus belle, la plus féconde et souvent la moins cultivée des cinq portes de notre bonheur.

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