‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 6 sur 70 · UNE VISITE AU VIEUX MAITRE · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU VIEUX MAITRE

lERRE-ViCTOR Galland naquit à Genève le 15 juillet 1822, de parents français. Son père , habile orfèvre parisien , n'ayant pas la fortune nécessaire pour donner à un art exigeant plus que tout autre de grands capitaux, le développement qu'il était en droit d'espérer, avait pensé pouvoir trouver plus aisément l'emploi de son double talent de modeleur et de ciseleur, dans le pays de l'horlogerie par excellence. Il était donc allé s'établir en Suisse. Mais il put constater assez vite que les difTicultés contre lesquelles il lui fallait lutter n'étaient pas moindres sur les bords du lac Léman que sur les bords de la Seine; aussi ne tarda-t-il pas à revenir se fixer définitivement à Paris.

Ce n'était pas qu'en son absence les conditions fussent devenues meilleures. L'orfèvrerie continuait de traverser une crise redoutable. On n'était plus au temps où IMercier, dans son Tableau de Paris, pouvait écrire : « Faut-il donc que la vaisselle soit de l'orfèvre à la mode, et qu'on change tous les ans son argenterie ? » Les grandes refontes, qui avaient marqué la fin de l'Ancien Régime, avaient été funestes à cette noble industrie. La porcelaine qui, dès le milieu du xviii" siècle, avait remplacé sur les tables les plus riches la vaisselle plate ou montée, était

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devenue d'un usage général. Les affreux surtouls en crislal taillé et à plateau de glace s'étaient substitués à ces admirables pièces de milieu qui, au siècle précédent, avaient fait la fortune et l'européenne réputation des Germain, des Roettiers, des Ménière, des Lempereur, des Auguste.

Cahier, Fauconnier, Odiot, Froment-Meurice accaparaient les dernières belles commandes que nous apportaient encore quelques étrangers de marque, ou que donnaient de loin en loin quelques vieilles maisons demeurées fidèles au luxe solide. Chez les autres, l'anglomanie commençait à sévir, donnant la préférence aux plateaux guillochés, aux sucriers et aux cafetières polis comme des miroirs. Les modeleurs et les ciseleurs, en de pareilles circonstances, ne trouvaient que difficilement à utiliser leurs talents. Aussi, quand le jeune Pierre-Victor témoigna le désir d'embrasser une autre carrière, M. Galiand, bien qu'il eiit commencé depuis longtemps de s'occuper de l'éducation professionnelle et artistique de son fils, bien qu'il lui eût mis, dès l'âge de dix ans, le crayon, l'ébauchoir et le ciselet en main, lui enseignant, avec l'amour du travail, ce qu'il savait de dessin, de ciselure et de modelage ; bien qu'il lui eût fait suivre les cours professionnels de M. Dupuis, alors soutenu et patronné par le ministère de l'Intérieur, M. Galiand n'opposa à ce désir qu'une résistance modérée.

Un ami de la maison était lié avec Cicéri, alors dans tout l'éclat de sa réputation. Continuellement il parlait de cet homme extraordinaire, de ses soirées où se pressait tout ce que Paris comptait d'illustre dans le monde des arts, de son atelier, de ses élèves, des grands travaux dont il était chargé, des décorations qu'il exécutait pour l'Opéra, et cela dans des termes qui ne pouvaient manquer de frapper l'imagination toujours en éveil d'un enfant de quinze ans, sentant déjà en soi l'étoffe d'un artiste. Et voilà comment, un beau jour, M. Galiand père, muni d'une lettre de recommandation pour M. Cicéri, prit doucement le chemin du faubourg Poissonnière et, suivi de son fils portant sous son bras un énorme carton, s'en fut frapper à la porte du célèbre maître.

L'atelier de Cicéri, bien connu du public, faisait partie de cet ensemble assez incohérent d'édifices, qu'on désignait alors sous le nom d' Hôtel des Menus-Plaisirs. Il était situé sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la rue Sainte-Cécile et offrait, extérieurement aussi bien qu'intérieurement, un aspect à la fois curieux, étrange et saisissant.

Établi dans un ancien magasin de décors et de machines, qui avait servi, au siècle dernier, pour les répétitions des ballets représentés à l'Opéra, il n'était pas disposé exclusivement en largeur, comme sont les ateliers de nos peintres décorateurs actuels; et bien que certaines toiles fussent exécutées horizontalement, étendues sur le plancher, ses murailles, qui ne mesuraient pas moins de quinze mètres de haut, portaient verticalement la plupart des autres décorations en cours d'exécution, auxquelles travaillaient toute une armée de peintres, perchés sur six ou sept étages de ponts superposés, construits en charpente et reliés au comble.

LœUVRE DE P.-V. GALLAND.

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