‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 67 sur 70 · UN PREMIER AVERTISSEMENT. — MORT ET FUNÉRAILLES · texte numérisé non relu

UN PREMIER AVERTISSEMENT. — MORT ET FUNÉRAILLES

HONNEURS OFFICIELS. — l'hOMMAGE d'uN POÈTE.

GALLAND ET l'aCADÉMIE DES BEAUX-ARTS.

'noMME, a dit Sénèque, arrive au bord de la fosse comme le distrait

au seuil de sa maison. » Quinze jours à peine, avant de leur dire

un éternel adieu, Galland, s'entretenant avec quelques intimes,

expliquait que dix années lui étaient encore nécessaires pour

achever son œuvre et épuiser le stock de projets que caressait

son cerveau demeuré toujours jeune.

« Me voilà débarrassé des Gobelins, leur disait-il. Je suis de nouveau maître

de mon temps et de mon esprit. Je vais pouvoir me ressaisir. Il s'agit de couronner

ma vie par quelque grand ouvrage, permettant à ceux qui m'aiment d'être un jour

fiers de leur vieil ami. Jamais je ne me suis senti plus ardent et plus jeune. Dix ans

de production heureuse et féconde, je ne demande rien de plus. Après cela la mort pourra venir me prendre ! »

Hélas! la mort n'attendit pas l'échéance qu'on lui fixait.

Plus que tout autre, cependant, Galland était fondé à nourrir ces belles espérances. Même aux derniers temps de sa vie, il faisait illusion à ceux qui le connaissaient le mieux et depuis le plus long temps. Dans nos réunions intimes, à table surtout, bien qu'il s'observât beaucoup et fût d'une sobriété rare, il apportait dans la conversation une étonnante jeunesse d'esprit et un entrain exceptionnel. La surprenante mobilité de ses traits, soulignée par l'éclat pétillant de ses yeux, ajoutait au charme d'une parole un peu voilée, mais toujours douce, aimable, pénétrante, et faisait de lui le plus séduisant et le plus écouté des conteurs; alors que quelques anecdotes curieuses, amusantes, quelques réminiscences bouffonnes du vieux temps, quelques histoires légèrement scabreuses, suivies des éclats saccadés d'un rire sonore et communicatif, suffisaient le plus souvent à mettre l'assistance en joyeuse humeur pour le reste du jour.

Une particularité de ces conversations attachantes, bourrées de souvenirs et pleines d'imprévu, c'est qu'elles étaient toujours exemptes d'amertume. Jamais une parole décevante, dédaigneuse, jamais un mot s'efforçant de paraître « cruel ». Admirateur passionné du Passé, ses jugements sur les artistes contemporains étaient empreints de la plus entière bienveillance. Ceux-là mêmes qui lui avaient été le plus hostiles trouvaient grâce devant lui; et chez les peintres dont le talent était en quelque sorte contradictoire du sien, il s'efforçait de découvrir et de mettre en relief des qualités cachées.

Où chercher, en ces traits calqués sur le vif, les préoccupations moroses et les chagrines pensées que l'on prête aux vieillards?

Chez lui, dans son atelier, le pinceau à, la main, il n'était ni moins brillant ni moins actif. « Très certainement j'ai été plus jeune, mais jamais je n'ai autant pioché », écrivait-il h un intime ami, le 30 août 1892. A propos de cette admirable décoration de l'Hôtel de Ville, terminée dans l'année qui précéda sa mort, j'ai dû constater qu'en aucun temps il n'avait fait preuve de plus de délicatesse et d'une fraîcheur plus exquise dans son exécution. Le Diplôme de l'Exposition de 1889, exécuté deux ans plus tôt, nous le montre, même dans l'improvisation d'une œuvre aussi importante, maître absolu de son robuste crayon. Le Jour des cuivres, ce délicieux et charmant tableau de genre, que l'État devait acquérir pour le Luxembourg, demeura ioachevé sur son chevalet; et au moment où la mort le surprit, il exécutait pour M. Whitelaw-Reid, de New- York, toute la décoration d'un salon Louis XV, orné de cartouches rocaille, encadrant des /ewa; et des danses. On pourrait presque dire qu'il s'éteignit avec ce gracieux spectacle sous les yeux; et les dernières visions qui hantèrent son cerveau durent être peuplées de bergers habillés de satin et de bergères à paniers, portant des houlettes enrubannées.

Ah! que Joubert a eu tort d'écrire : « Il n'y a d'heureux par la vieillesse, que le

L'ŒUVRE DE P.-V. GALLANI).

vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent. » Ceux-là ne s'éteignent pas en finissant de vivre. Détachés de tout ce qui pouvait les intéresser à l'existence, ils s'éteignent en achevant de mourir. Combien la vieillesse de l'artiste est plus belle, plus noble et

Phot. Lecadre.

DÉCORATION POUR l'HÔTEL DE M. WH IT l: L A W-R EID, DE NEW-YORK.

meilleure! Titien, frappé à cent ans par la peste, le pinceau à la main, ne fait-il pas une autre figure dans l'histoire et dans la vie, que ces vieillards désenchantés, désabusés de tout, dont le cœur desséché, rétréci, n'olTre plus de prise aux sentiments par lesquels nous valons quelque chose?

212 L'ŒUVRE DE P.-V. CALLAND.

Et, sans sortir de notre pays et de notre temps, quoi de plus beau que cette vieillesse d'Ingres, travaillant encore la veille de sa mort au portrait de sa filleule jyjme jjjppolyte Flandriu; s'éteignant à quatre-vingt-sept ans, sans avoir connu, suivant l'expression de Théophile Gautier, « ni la langueur morale, ni l'airaiblissement physique » , et exposant en son dernier tableau, dans sa divine Source, l'œuvre la plus fraîche et la plus jeune qu'il eût jamais conçue ! Et quel « soir » d'existence est plus enviable que celui de Galland, brusquement enlevé au moment où, dans la plénitude de sa verve et de son entrain créateur, il réclamait un répit de dix ans pour montrer ce qu'il avait de vaillance et d'acquis! Fait extraordinaire, à peine croyable, dans aucune de ses œuvres il n'est fait allusion à la mort, et dans tous ceux de ses papiers qui ont passé sous mes yeux, je n'ai trouvé aucune trace de la préoccupation finale. Il est tombé le cœur encore rempli et comme débordant de celte sereine confiance, de cette sublime insouciance de la jeunesse, (jui, les yeux constamment fixés sur l'avenir, semble indifférente à la fatale échéance, qu'elle s'obstine à croire toujours éloignée.

Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été Boit les doux présents de l'aurore.

N'est-ce point à cette source « aurorale » que s'abreuvait l'esprit de Galland? n'est-ce pas à ce monde ensoleillé, exempt de préoccupations moroses, qu'il demanda son inspiration, pour peindre ces bergères et ces bergers, qui furent ses derniers compagnons, et son fameux Jour des cuivres?

Malgré que je me sois imposé le devoir d'être bref, la genèse de ce dernier tableau est trop curieuse pour que je la passe sous silence. Elle montre, en elTet, les singulières étapes que peut suivre l'imagination d'un artiste, dans la conception et l'élaboration d'un ouvrage.

Cette œuvre si remarquable mit, en effet, près de quinze années pour prendre corps et revêtir sur la toile sa forme définitive. Un jour, à Fontainebleau, Galland revenant, à la nuit tombante, d'une longue excursion en forêt, aperçut au détour du chemin un puissant attelage qui gravissait la côte. Le crépuscule commençait à noyer paysage et animaux dans une ombre douce et grise. Seuls, les colliers des chevaux, ornés de cuivres brillants, émergeaient de la pénombre avec une intensité surprenante. 11 semblait que, dans ce milieu monotone et déjà assombri, l'éclat de ces cuivres polis rayonnât les dernières lueurs du jour prêt à disparaître.

Galland rentra chez lui, l'œil encore rempli de ce spectacle singulier, l'esprit préoccupé du parti qu'on pouvait tirer, en peinture, d'une impression si anormale. 11 aimait l'allégorie, il eut d'abord la pensée d'utiliser cet effet si saisissant, en disposant dans la demi-obscurité d'une niche profonde une statue de Minerve dont le corps et les traits se perdraient dans une ombre déjà intense, et dont le casque et le bouclier resplendiraient de ces éclats qui l'avaient si vivement frappé.

Après quelques essais, toutefois, ce projet fut abandonné comme subversif et

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