CHAPITRE XXVIII
L'historien cherche à franchir d'un pas rapide cette malheureuse période. Après réblouissement du xvir siècle, il est pénible d'avoir à s'attarder dans la sombre nuit du xviir.
La fermeture de TEscaut avait consommé la ruine du pays; le commerce extérieur n'était plus qu'une tradition, Anvers, l'ombre de ce qu'elle avait été un siècle auparavant. Pour dépeindre à quel point était déchue la superbe ville, naguère la reine de l'Occident, un fait, caractéristique entre tous, suffira : en i665, l'arrivée d'un navire étranger y provoqua un enthousiasme tel, que les magistrats "offrirent au capitaine une récompense communale. Bruxelles n'était guère moins éprouvé : en 1695, la ville subit l'odieux et inutile bombardement du duc de Villeroi et demeura de longues années avant de se relever de ses fuines.
Lorsqu'en 17 14 la paix de Rastadt transféra définitivement la Belgique à l'Autriche, le pays ne formait plus qu'une province épuisée, qui s'abandonna à dis-
crétion à ses nouveaux maîtres. L'anémie était complète. Rien ne le démontre plus douloureusement que la situation de Part national, fidèle reflet de Tesprit public.
C^est répoque de Gaspard Van Opstal (1654- 17 17) et de Robert VAN Audenaerde ( 1 663- 1 748 j , peintres d'histoire religieuse et de portraits; de Victor- HoNORÉ Janssens (1664- 1736), dont les i' grandes « machines » allégoriques et historiques firent longtemps Padmiration des Bruxellois; de Marc Van Duvenede (1674- 1730), un des fondateurs de l'Académie de Bruges; de Henri Goovaerts (1669-1720): d' André Lens (i 739-1 822) et de ses fades mythologies. De loin en loin, lorsqu'un des peintres d'histoire de ce temps se tourne vers le portrait, il semble retrouver comme un vague et lointain sentiment du génie national et produit une œuvre qui, dans ce milieu affadi, ^ paraît mériter quelque éloge. Tels sont les
* ^" grands portraits de Jean Van Orley (i665- T735) : celui du roi Charles II d'Espagne, à cheval (hôtel de ville de Bruxelles), et le portrait en pied de Philippe V (hôtel de ville de Malines) ; tel est aussi celui de Balthazar Beschey (1708-J776J, peint par lui-même (musée d'Anvers).
Seul, un artiste qui avait conservé encore quelque chose de la sève de l'école héroïque et possédait quelques-unes de ses ardentes qualités, prouva que l'on savait peindre encore en Belgique, et c'est grâce à lui que le XVIII* siècle a un nom à ajouter à la liste des interprètes de la grande peinture. Nous voulons parler de Pierre
PIERRE VERHAEGHEN. ^65,
Verhaeghen (1728-1811)% qui fut peintre du prince Charles de Lorraine, gouverneur des Pays-Bas autrichiens ; Marie-Thérèse, Payant pris sous sa protection, lui fournit les moyens de visiter la France, Tltalie et l'Autriche. A Vienne, où il séjourna quelque temps, il fut honoré du titre de premier peintre de la cour impériale. Son tableau la Présentation au temple (musée de Gand), et d'autres que conservent les églises et les couvents de Louvain et des environs, révèlent une brosse vaillante, un talent capable d'élan et d'éclat, et qui, au milieu de la décadence du temps et de la dépravation du goût, garda toujours pour Rubens une admiration vivace et convaincue. Il est le dernier des disciples du grand artiste; dans l'école flamande, il occupe la place que tiennent Tiepolo dans l'école italienne et Goya dans l'école espagnole.
Dans le genre également, si nous cherchons bien, nous trouvons un nom. Ce n'est ni celui du peintre de figures isolées, La Fabrique (1649-1736), ni celui du peintre de paysanneries et de paysages, Théobald Michau (1676- 1765); encore moins celui de Jean Horemans (1682-1759), peintre d'intérieurs villageois. Balthazar Van den Bossche (1681-1715)^ laisse loin derrière lui ces petits maîtres insignifiants. Son tableau du musée d'Anvers, représentant la Réception du bourgmestre del Campo au local du Serment de l'arbalète, est une œuvre intéressante et distinguée, dont les personnages, bien groupés, ont une grande vérité d'attitude, en même
1. E. Van Even : De Schilder P.-J. Verhaeghen, :{yn leven en :{yn werken. Louvain, 1875.