LES INFLUENCES ETRANGERES
n i6qo, l'Académie enseigne encore uniquement l'imitation des vieux maîtres italiens sur laquelle tout le xvir siècle a vécu. Pourtant l'italianisme est déjà mortellement atteint: en 1721 il sera mort; on ne trouvera plus à cette date, comme le dit Chennevières, qu'un Colombel, peintre de Normandie, pour copier les Carrache. La rigueur même avec laquelle Le Brun a imposé la pédagogie bolonaise rend une réaction inévitable. De plus, la tradition italienne est de moins en moins vivante. En 1690, Annibal Carrache est mort depuis quatre-vingt-un ans. Parmi ses successeurs, le Guide (mort en 1040). et l'Albane (mort en ibbo), comptent seuls encore pour les peintres français, et, s'ils plaisent, c'est qu'ils ont peint ces nudités grasses, ces amours joufflus, ces angelets malins qu'aiment les hommes de la Régence. Par une étrange coïncidence leur premier maître est un Flamand d'Anvers, Denis Calvaert, italianisé sans doute par un long séjour à Bologne, mais dont les origines septentrionales sont encore sensibles dans le Noli me tangcrc. dans le CJu^ist à la colonne de la pinacothèque de Bologne et surtout dans la Danaé de la pinacothèque de Lucques.
Quant à l'Italie contemporaine, nos peintres n'en tirent aucun
4S DKCADENCE DES ÉCOEES IIAI.IENNES EN 1700
profit : les vieilles écoles glorieuses agonisent. Florence perd en 1724 son dernier peintre : Benedetto Liiti, dont le dessin mou et rond ne rappelle guère la ligne ferme et souple des ancêtres. L'école bolonaise s'éteint avec Carlo Cignani, honnête, laborieux et lent, éternel imitateur de tous les morts célèbres, avec Lorenzo Pasinelli et les deux Bibienna, décorateurs pompeux et vides. Naples produit encore le Calabresc (1513-1009), Luca (liordiano (1O32-1705), Francesco Solimena (1657-1747), mais la peinture napolitaine ne pénètre pas en France et les Français qui voyagent en Italie visitent rarement Naples ; d'ailleurs, même au temps des Ribera .et des Salvator Rosa, nos peintres n'ont pas emprunté grand'chose aux Napolitains. A Gênes des familles de copieux décorateurs entassent fresques sur fresques aux murs des palais, aux voûtes des églises : les Giovanni Andréa Carlone, les Domenico, les Paolo Girolamo Piola, les Domenico Parodi ; mais ils ont tous connu Rubens et Van Dyck ou copié leurs œuvres : ce sont presque des Flamands.
Une lueur semble encore briller à Rome. Carlo Marattay règne, paré d'un singulier éclat. Clément IX, Clément X, Innocent XI, Alexandre \'l 1 L Innocent XII le chargent tour à tour de travaux et le couvrent d'honneurs. 11 régente l'art italien comme Le Brun l'art français : ce n'est qu'un artiste secondaire cependant; ses tableaux religieux sont fades, ses personnages héroïques, boursouflés. Louis XIV lui commande un Apollon et Daphné, reçoit avec honneur sa Nalii'ilé et sa Prédiction de Saint Jean-Baptiste envoyés par le cardinal Galterio en 1701 et lui décerne le titre de 'K peintre du roi >> ; mais quelle place peut-il tenir chez nous entre Le Brun qui représente mieux la majesté et Mignard qui traduit mieux la grâce. Les contemporains eux-mêmes jugent sévèrement l'art romain: '< Il est certain, écrit La Teulière... que l'on s'est gasté le goust en ce pays par la liberté que l'on s'y est donné d'abandonner... les manières de Raphaël, de Michel-Ange, de Carache et de leurs Escolles... pour suivre présomptueusement un caprice mal réglé sous prétexte, disent-ils, de donner plus de jeu et plus de feu à leurs ouvrages ' ». Plus tard, Poerson reprend le même thème : « La peinture est tombée ici dans un si grand mauvais goût que cela est pitoyable.... La réputation de Rome n'est soutenue que par les fameux ouvrages de ceux qui sont morts" ».
Telle est la décadence des écoles d'Italie que, de 1690 à 1721,
I. Corresp. des direct.. Lettre du 29 juillet 1G92, t. \, p. 304. i. Jbid., Lettre du 20 octobre 1708, t. HE p. 240.
LART FRANÇAIS INSPIRK L'ART ITALIKN
rAcadémie de Paris reçoit à peine deux Italiens d'importance, Sébastien Ricci en 1718 et la Rosalba en 1721. Encore sont-ils Vénitiens l'un et l'autre et nous verrons que l'école vénitienne n'est en réalité pas très italienne. Ant. Pellegrini et Paolo Matteï sont, avec Ricci et la Rosalba, les seuls peintres italiens de quelque valeur qui travaillent en France au début du xviir siècle.
Loin d"inspirer nos peintres, l'Italie leur demande à son tour des leçons et des œuvres. Les souverains des petits États favorisent l'immigration des peintres français. Petits et grands, amis ou ennemis, tous se modèlent sur Louis XIV et recherchent les artistes qu'ilaime.
Lorsqu'ils viennent à Paris, ils se font peindre par de Troy, Largillière ou Rigaud ; à leur cour ils reçoivent nos peintres avec honneur. Quand Jacques- Philippe Ferrand, l'émailleur.
vint à Gênes, le doge envoya deux gardes à son hôtellerie pour l'inviter à se rendre au palais. Il l'attendit sur le grand escalier, vêtu de son costume de cérémonie, entouré de sa cour, et " lui tendit la main, disant qu'il avoit désiré pouvoir... aller le chercher luymême, mais qu'il ne luv étoit pas permis de sortir du palais ducal pendant le temps qu'il étoit Doge... après quoi le Sérénissime l'engagea d'accepter son palais particulier pour le temps qu'il seroit à Gênes, et lui donna un domestique pour le servir et un cuisinier pour le traiter à la françoise ^ >/ Gaspard Rigaud-, J.-B. Van Loo font également
1. Nolicc sur la vie et les ouvrages de J.-Ph. Ferrand, dans les Arch. de l'Art franc, r. IV, p. 74-75.
2. Sopraniet Ratti, Délie Vite de Pittori..., Gènes, 171^8, in-4, t. II, p. 327. Ratti se trompe en donnant à Gaspard Rigaud le prénom de François et en le disant parisien. Comme son frère, Gaspard est né àPerpignan, et le procès-verbal de la séance de TAcadémie du 3o juillet 1701 , jour où il fut agréé (il ne fut jamais reçu), le nomme Gaspard.
(iravc par C^.-N (^ocliin.
FIG. i:>. — MICIIF.L CORNEILLE. — SAINT GREGOIRE DONNE TOUS SES BIE.VS AL'X PAUVRES.
(Décoration de la chapelle Saint-Grégoire à l'Eglise de* Invalides.)
5o L'ART FRANÇAIS A RO.MI-: \'KRS 1700
de fructueux et d'honorables séjours à Gènes. Van Loo même y revient deux fois, et il faut sans doute dater de son second voyage (1708) les portraits que Mariette* attribue au premier (1009-1700), car Van Loo n'a que 15 ou lO ans en i69c)-i7oo. Victor- Amédée de Savoie s'adresse à de Cotte pour agrandir-et embellir ses châteaux, au dessinateur Duparc pour dessiner les jardins de la Vénerie. 11 fait grand accueil à Ferrand (1688 et 1694) -, le loge deux ans dans son palais, lui commande son portrait et le visite presque chaque jour dans son atelier. Il occupe également Van Loo qu'il essaye en vain de retenir à Turin. Comme la Toscane déchue ne lui fournit plus que des artisans misérables, Cosme 111 de Médicis se tourne vers la France. 11 demande leurs portraits à Le Brun, Rigaud, Largillière, Vivien^ et tente à son tour de retenir J.-P. Ferrand : le vo)-age de cet artiste à travers l'Italie est une marche triomphale dont l'éclat nous surprend, car son œuvre ne le justifie pas. Pierre de Sparvier, le peintre français qui s'établit définitivement à Florence, est peu digne, malheureusement de représenter notre École dans la cité vénérable ; élève du Bolonais Gennari, producteur médiocre et fécond, il peint indifféremment pour Cosme III la mythologie, le portrait, l'histoire, la religion, les fleurs et la décoration\
A Rome, nos peintres l'emportent sur tous — le Maratta excepté. La Teulière travestit par flatterie la vérité quand il écrit, en mai 1693 : « Au pied de la lettre, il n'y a personne icy que le Roy ou ses Sujets qui acheptent depuis longtemps des ouvrages de marbre ou des tableaux de quelque prix"^ ». La Ville se remplit au contraire d'œuvres et de décorations françaises. Après la proclamation (1700) du cardinal Albano (Clément XI), l'activité augmente encore : « On l'appelait le Mécène de son siècle, dit un historien... Ceux qui excellent dans les Beaux-Arts eurent part à ses libéralités'' »; Clément XI aime surtout les artistes français ; il s'efforce, par exemple, de retenir à son service le peintre Pierre Dulin : ^r Dans l'audience particulière qu'il eut du pape. Sa Sainteté lui fit des offres les plus obligeantes pour l'engager à rester à Rome, desquelles s'étant défendu avec noblesse, elle lui fit présent de son portrait monté en bague garni de deux rubis et de quelques