‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 143 sur 391 · ALBERT CUYP · texte numérisé non relu

ALBERT CUYP

celle école des lumières étroites et des demi-teintes profondes, un beau Cuyp fait l’effet d’un épanouissement. A l’inverse d’un Vèrmeer ou d’un Pieter de Hooch, il est dans l’habitude de fondre brusquement ses seconds plans dans un Ilot d’or, et de noyer à quelques pas ses perspectives dans cette gloire. Les fonds au lieu de se rétrécir, s’élargissent et s’évasent. Avant tout ils rayonnent et jouent derrière la scène le rôle d’auréole. Il s’ensuit que les formes agissent par leurs masses et leurs silhouettes. Enfin, dans cette triomphante atmosphère où nagent ses idées, il n’y a plus de raison de mortifier le ton, il y en a cent pour l'exalter. Cuyp est trop simple et trop sincère pour comprendre la peinture autrement que naïve, directe et chatoyante, faite pour le plaisir et la délectation. On dirait un homme qui, parmi des gens d’école et de métier, arrive du dehors et parle à haute voix, d’une voix colorée, chaude, intime, émouvante, avec une rusticité noble et une naturelle envolée, qui ne déplaisent point dans un gentleman campagnard.

C’était une âme agreste et sereine, robuste et enthousiaste, aérée et sonore. On le voit qui se levait le matin avec le soleil, faisait une course à cheval, jouissait de l’air et des champs, s’informait des récoltes, notait un détail, un effet, et qui, au débotté, tranquillement, d’un seul jet, peignait ses Géorgiqiies . Nul n’a eu besoin de moins d’efforts pour atteindre au grand style, et ne s’est peut-être moins tracassé pour son art. Un troupeau sur le bord d’un fleuve, il a répété ce motif plus de cinquante fois, et c’est toutes les fois un tableau admirable, parce que la chose est toujours belle, et qu’il n’y a pas de redites pour une sensation fraîche, ni de spectacle usé pour un œil resté jeune. Il est plus italien que Both, plus sincèrement bucolique que Berchem.

Notez qu’il est aussi capable de saisir et de rendre le pittoresque extérieur de la vie contemporaine. Il faut voir ses pages équestres d’une si belle tournure, avec leurs cavaliers en habits à brandebourgs, en bottes à l’écuyère, en bonnets fourrés à aigrettes, montant de petits courtauds busqués à pieds de mules, suivis d’un négrillon, dans ce charmant costume vaguement polonais qui est l’équipage de sport au xvne siècle. On peut comprendre la nature d’une manière plus pathétique, il est difficile d’en jouir d’une manière plus naturelle. Songez enfin que cet homme, après ses cavalcades, ses bucoliques, ses marines, ses morceaux de gala, sait aussi bien renoncer à toutes ses dorures, et jeter sur la toile une rêverie bleue, un harmonieux nocturne, comme le Claie de lune sur mer. cette merveille de la collection Six, qui vaut tout van de Velde et efface

Page 1