LE CLAIR-OBSCUR DE CARAVAGE
Jésus-Christ paraît à laide entre l’Empereur Charles-Quint et la marquise de Pescaire, et où le texte sacré revêt on ne sait quel air de Mémoires de Brantôme. Caravage rendit l'Evangile plébéien. Ses apôtres sont des portefaix et des palefreniers. Le Irait le plus touchant de la divine histoire. son caractère populaire, se trouva remis en lumière par ce vaurien de génie.
Il va sans dire qu'il n'y mit aucune intention édifiante. Gorrège avait un jour, dans sa Vierge à l'Ëcuelle, peint la Madone sous les traits de la plus charmante des tziganes. Caravage se fait un système de cette métamorphose. Sa Fuite en Egynte (Rome, pal. Doria), où un beau garçon d’ange joue un air de violon à une bohémienne endormie, tandis que saint Joseph chante la musique sur un cahier, est encore toute corrégienne. L 'Education de la Vierge (Rome, pal. Spada) est déjà plus hardie : l’artiste représente tout bonnement deux couturières. Dans sa Décollation de saint Jean, on remarquait surtout le geste du manigoldo qui saisissait la tète à demi tranchée par les cheveux, et dégainait son coutelas pour achever de la détacher.
Caravage n’est certainement pas un penseur distingué. Dans sa Conversion de saint Paul (Rome, Sainte-Marie du Peuple), il ne voit guère qu’un cavalier culbuté de cheval, et la bête abattue obstrue la moitié de la scène. Ces faiblesses déparent jusqu’aux plus belles œuvres, comme la Mise au tombeau (Vatican . Et cependant, avec son arrangement compact, sa pantomime maladroite, avec son poids versé entièrement d’un côté, avec son impression de deuil brut et physique, c'est un des manifestes du xviC siècle. On reverra souvent ce Nicodème bourru, aux chevilles boueuses et nouées de varices, cette jolie Madeleine à la bouche béante de sanglots, essuyant de vraies larmes. Leur race va faire souche, et succéder dans l'art à celle de Raphaël. On retrouvera partout ce Christ cadavéreux, aux cuisses maigres et comme cannelées par la mort, ce corps creusé, sculpté, ciselé par l'agonie, ces membres aux contours tragiquement tordus. Songez à la Mise au tombeau de Titien, au Louvre (son modèle évident , ou même à celle de Raphaël, puis à celle de Rembrandt ou à son Bon Samaritain, et vous mesurerez le rôle de Caravage dans Révolution du stvle et la morphologie de l’art.
Le clair-obscur. La « Mort de la Vierge ». — Mais cette révolution dans le domaine de la forme se complète par une seconde, plus décisive
l’esthétique du clair-obscur 33
encore, dans l’organisation intime du tableau et les formules du clairobscur.
Le'clair-obscur, c’est-à-dire l’art de rendre l’atmosphère visible et de
montrer les corps dans leur enveloppe aérienne, avait depuis cent ans ses précurseurs et ses apôtres (Léonard, les Vénitiens, Corrège). Caravage commença par imiter Giorgione et son charme doré. Mais il comprit bientôt que toute la clef du système consiste dans la lumière. De
l’influence DE CARAVAGE
la lumière il fait à son tour son abstraction. L’extraire de la pénombre, la dégager des choses éparses, et de I état difïus la condenser en un rayon ; dessiner, modeler, peindre avec ce rayon, laisser plonger le reste dans une nuit profonde ; explorer les ténèbres à la lanterne sourde, creuser, éloigner, rapprocher, approfondir la toile, procéder par illuminations violentes sur un fond noir et faire de la lumière l’acteur principal du tableau : tel est le coup d’état exécuté par Caravage.
Les conséquences sont infinies. Jusqu’alors la peinture, pour déterminer l'intérêt, mettre un motif en évidence, construire, arrêter une scène, ne disposait que des ressources qui étaient celles du dessin. Convenances, équilibre, choix, tout se conformait aux règles d’une secrète architecture. C'était un art décoratif. Caravage est le premier Italien qui se soit moqué des usages du style monumental. On compte les fresques dans son œuvre; ses lueurs perforantes éventrent la muraille. En revanche elles fournissent à la peinture moderne un principe inédit de composition. On reproche à Caravage ses ordonnances quelconques, ses masses pauvrement distribuées, ses groupes en las ou dispersés : c’est ne pas voir que l’éclairage se charge de désigner les choses, et de faire à sa manière ce qu’on attendait autrefois de l’éloquence des lignes. La Mort de la Vierge (Louvre) est le premier exemple, sur une grande échelle, d’un tableau entièrement conçu et réglé par 1 « effet ».
Poussin appelait ce tableau une « scène de domestiques ». Et il est exact en effet que ce système d’éclairage est étroitement solidaire des conceptions naturalistes. Rien ne prouve que Caravage ail affecté de peindre, comme on l’a dit, dans un caveau. La vérité est que la lumière est le seul moyen d’un art qui a renoncé à la pureté absolue de la forme, pour en souligner les vigueurs, en accentuer les caractères, créer autour d’elle un tissu d’accidents pittoresques. C’est ce que Caravage obtient par la suppression des fonds, et par l’usage fréquent des clartés artificielles, lampes, torches, etc. La peinture entre ses mains devient un art de noctambule, les figures surgissent du noir comme à la lueur d'un réverbère. Dans sa haine des séductions faciles du coloris, des laques, des bleus (les poisons de la palette, disait-il), il réduisit sa gamme à des teintes presque monochromes, et créa ce registre sombre et fuligineux dont la peinture resta si longtemps enfumée. C’est contre les méthodes inaugurées par Caravage que réagirent de nos jours les peintres du « plein air ».
D ailleurs, en dépit de son goût pour la forme caractérisée, Caravage