‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 277 sur 391 · LA. VIE UE SIMEON CHARDIN · texte numérisé non relu

LA. VIE UE SIMEON CHARDIN

va recevoir désormais un développement nouveau. Le goût « hollandais », qui n’est autre que le goût bourgeois, va fleurir dans la bourgeoisie française. L’idéal, pour ce nouveau public, c’est la peinture « ressemblante ». Bouclier lui-mème s'y contraindra. Chardin débutera par des pastiches « flamands ». Son ami Aved sera surnommé « le Batave ». Perronneau transposera des effets de Rembrandt. Un accent de familiarité, d’intimité, de réalisme va devenir le fond de la peinture française. Sans doute, le tempérament indigène imprimera sa marque au genre, le fera dévier vers l’anecdote, la morale. En même temps, subsiste le libertinage du siècle : il n’\ paraît que trop. Mais tel est bien le courant général, vers le moment qui nous occupe : et ses défauts comme ses mérites font en somme de cet art quelque chose de bien français.

Jean-Baphste-Siméon Chardin (1699-1779). — « C’est celui-là qui est un peintre!... Nous voilà donc, grand magicien ! etc. ». On dirait Boileau s’écriant : Enfin Malherbe vint!... C’est Diderot saluant, dans sa prose enthousiaste, un simple peintre de « genre » et de nature morte. Décidément il v a en France quelque chose de changé.

La vie de Chardin est toute unie. C'est celle d’un petit bourgeois, d’un bonhomme, tils d’ébéniste et demeuré avant tout un parfait ouvrier parisien. Toute son existence s'écoule dans le même quartier, le tranquille Saint-Germain-des-Prés (le quartier des Le Nain, celui de Fantin Latour). Dans ce cercle borné, entre la fenêtre et la cour, il coule laborieusement des jours heureux et pleins, parmi des objets immuables, témoins de sa tranquillité. Son art n’est que le reflet de cette pure vie. Dans ce siècle fiévreux, trépidant, il semble nous dire, à sa manière : « De la douceur ! De la douceur ! ».

Ses « morceaux de réception », la Raie et le Buffet (au Louvre, 1728) sont deux œuvres splendides. Jamais personne chez nous n’avait peint de la sorte, dans une matière plus dense et plus substantielle, dans une gamme plus sourde el cependant plus somptueuse. Les pauvres objets du tableau en reçoivent une gloire soudaine. Nul en France (ni peut-être ailleurs) n’avait poussé plus loin l’imitation du réel, en y joignant encore une sorcellerie, la richesse visuelle d'un œil saturé de sensations et comme ruisselant d'or. Il faut remonter au Bœuf écorché de Rembrandt pour trouver une nature morte comparable à la Raie. Puissance des timbres, autorité de la construction, opulence de la matière, science consommée des valeurs, et je ne sais quelle grandeur dans les

Page 1