‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 336 sur 391 · LADY HAMILTON · texte numérisé non relu

LADY HAMILTON

cheveux poudrés. Il esl aussi le dernier qui ait conservé les moeurs assez libres de son temps, avant l’apparition du cant, avant ce moment où, dit Stendhal, un Anglais, seul au coin du feu, n’osera croiser les jambes, de peur de manquer à la dignité.

C’était un étourdi, un volage, qui oubliait sa femme à la campagne pendant trente ans, et, un beau jour, recru de plaisirs, revenait au logis pour y mourir paralytique. La grande aventure de sa vie, c’est la rencontre d’Emma Lyon; on connaît le roman de cette servante d’auberge, devenue en peu de temps, par la merveille de sa beauté, une femme à la mode, puis la femme de Lord Hamilton, puis la maîtresse de Nelson, l’admiration de l’Europe et l’amie d’une reine. Pour ce modèle incomparable, Romney perdit la tète; il sacrifia tout, famille, honneur, devoir. Il avait étudié à Paris et à Rome (1773-1775) ; il y avait perfectionné un sens déjà exquis de la beauté plastique, sens qu’il satisfaisait en faisant venir les moulages du Braccio Nuovo. Cet amour singulier, délicat de la forme, s’épanouit dans sa passion pour l'admirable jeune femme. C’était une beauté régulière et mutine, les fossettes de Clodion dans une tille de Scopas. Ses mouvements étaient ceux de la statuaire antique : quand elle marchait, c’étaient les marbres grecs qui soudain s’animaient. Romney l’instruisit à copier les attitudes des danseuses des vases. C’était une mime incomparable; la musique s’incarnait en elle, pliait son corps charmant comme une cire vivante. Le peintre possédait ce chef-d’œuvre, pour lui source de nouveaux chefs-d’œuvre; cent fois il peignit Emma Lyon dans toutes les attitudes et dans tous les costumes : tour à tour elle est Miranda, Hébé, Circé, Bacchante; et il a mis quelque chose d'elle dans toutes les femmes qu’il a peintes.

A toutes, en effet, ce fin définisseur de la grâce féminine prête un charme spécial, qui est fait du dessin plutôt que de la couleur. Romney a ceci de rare parmi ceux de sa race, qu'il possède le plus vif instinct du rythme et de la ligne. Il aime les tons clairs et froids, les blanches mousselines, les toilettes sans forme et sans âge déterminé, qui se rapprochent de la draperie et trahissent voluptueusement le corps qu’elles enveloppent. On a de lui quelques bons portraits d'hommes, et entre autres le sien, front vaste, œil inquiet et interrogateur. Mais il restera toujours, pour la postérité, l’auteur de quelques figures d’une grâce tendre et romanesque, Mrs. Mark Currie ou la Fille du curé (National Gallery), et le peintre et l'amant d'une des plus rares beautés qui aient, en l’éclairant, traversé ce vieux monde.

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