LES PORTRAITISTES BOURGEOIS
de qualités bien artistiques. A distance, les ouvrages se confondent un peu dans la mémoire ; deux ou trois peintres tout au plus présentent une personnalité et méritent le nom de maîtres.
Tel n’est pas sans doute John Russel 1745-1806), en dépit de sa vogue présente et des prix incroyables que coûtent ses ouvrages; sa spécialité est le pastel, un pastel très lustré, très monté en couleurs, et où tout se trouve immolé à un éclat factice; et l’on préférera les modestes « crayons» de Downman 1754-1824), lesquels ont du moins l'avantage d’une évidente sincérité et d’une réelle valeur documentaire. On ne ferait pas non plus grand cas de Gilbert Stuart 1754-1828), qui ne laisse pas de nous fatiguer avec son affectation continue de « largeur », si cet Américain n’était le portraitiste de Washington, et si nous ne lui devions une galerie précieuse des héros de la guerre de l'Indépendance...
William Beechey (1753-1839 , baronnet et ennobli comme Reynolds, a rempli un peu lourdement Y intérim entre ce dernier et Lawrence. Il a été le grand producteur et le plus constamment achalandé de son temps : ce qui s’explique par un ensemble de qualités moyennes qui faisaient de lui ce qu'on appelle un peintre de tout repos. Son grand succès, ce fut, en 1798, une toile équestre représentant le roi, entouré de ses fils et de son état-major, en train de passer la revue d’un régiment de dragons. Dès lors, Beechej devint un portraitiste officiel d’uniformes, d'épaulettes, de culottes blanches et d’habits rouges : tableaux qui meublent convenablement les antichambres royales, mais qu’on ne peut s’empêcher de regarder avec une envie de bâiller.
John Hoppner (1759-1810) est un peintre d’un autre tempérament et d’une autre envergure. Dans ses bons jours, il vaut les meilleurs maîtres de son pays. L’école anglaise n'a rien produit de plus précieux que ses deux tableaux de Windsor, la Princesse Marie et la Princesse Sophie. Peut-être y a-t-il plus de poésie dans les portraits de Gainsborough : mais il est impossible d être plus piquant que Hoppner dans ces charmantes figures d’enfants. Leurs longs gants, leurs mantelets, leurs grands chapeaux de paille, leur extérieur de petites dames, font avec leurs gestes puérils et leurs mines innocentes un délicieux contraste. Du reste, dans celte peinture anglaise où l'enfant tient tant de place, personne n’a mieux peint les enfants que Hoppner. Il leur laisse le mouvement, la gentillesse de leur âge, leur joie d’animaux échappés ; les grands jouent au cerceau, les petits grimpent sans façon sur le dos de leur mère. Ils ont tous un charme physique, un éclat de carnation, qui plaît comme le duvet
HÛPPNER
du fruit ou de la fleur. Les femmes mêmes, les jeunes filles, conservent la même liberté. Pas de corsages, des fichus largement échancrés, sou-
Cliché llanfstacngl .
Raeburn. — Mrs. Scott Moncricff. (Musée d’Edimbourg.)
tenant à peine les richesses de gorges un peu flottantes ; de lourds cheveux coiffés en casque, de longues jupes enroulant leurs linons autour des jambes, prêtent à ces ligures des grâces sensuelles, cette beauté d’odalisques évidemment chère à un peintre qui a traduit le Divan orien-
HARBURN
tal. Tout cela est indiqué d’une brosse hardie et sûre, sans rondeurs, par grandes touches posées à plat, à peine reliées entre elles, et donnant instantanéinenl le sens et l’accent de la forme. Les résultats sont magniliques. Quelquefois, il est vrai, cette brusquerie cavalière cache mal une véritable négligence. Mais l’artiste a de si belles revanches ! Que faire contre la magie de la Comtesse d Oxford, avec son teint de lait et son collier de corail (National Gallery), ou contre l’étrange beauté de Mrs. Gwyn , la « fiancée de Jessamy » (lord Glenconner) ?
Henry Raeburn (1750-1823) fait parmi les peintres anglais une figure un peu à part. C’était un Ecossais, et, sauf quelques années d’études qui le conduisirent à Londres et jusqu’à Rome, il n’a guère vécu qu’à Edimbourg. C'est un provincial, avec les qualités et les défauts que ce caractère implique. Elève de Reynolds, il a été le Reynolds de la société écossaise. Il en a représenté, avec une faconde intarissable et une réelle vigueur, toutes les figures marquantes, généraux, professeurs, clergymen, lairds, bas bleus, depuis le philosophe Dugald-Stewart jusqu’au grand romancier Walter Scott, et depuis le vieux Macnab en jupon de highlander, jusqu’à la « précieuse » Hannah Moore. Celle masse de peintures a •le la force, de la couleur et de la naïveté. Le goût de l’artiste (ou de ses modèles) est souvent saugrenu. Raeburn n’hésite pas à peindre un colonel en train de pêcher à la ligne, et sa culotte de Casimir, son chapeau de haute forme et sa boite à poisson, forment un mélange ingénu et comique. Les femmes sont parfois jolies (Mrs. Scott Moncrie ff , Miss Fraser of Reeling), avec leurs bouches charnues elles « anglaises » qui leur mangent les yeux, mais elles sont souvent d’une grande vulgarité. Raeburn n’a jamais l'œil très fin. Il fait un abus de rouge sang de bœuf et de vert pomme, de larges coulées plates et huileuses, employées sans malice, sans ruptures de ton, par grandes masses simples et par compartiments. Mais on ne peut s’empêcher de sympathiser avec une si évidente bonhomie, et de sourire à cette verve copieuse et populaire ; et tout va bien, tant qu’on ne fait pas de Raeburn un nouveau Velâzquez.
Thomas Lawrence (1769-1830). — Mais le grand homme du temps des Georges, celui auquel il appartint de remplacer Revnolds et de l’éclipser même, le premier des peintres anglais à renommée européenne, ce fut Thomas Lawrence.
C’était un fils de caharetier, mais d'une jolie figure, d'esprit précoce