‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 76 sur 391 · LE GENIE DE TENIERS · texte numérisé non relu

LE GENIE DE TENIERS

Smith décrit de sa main 685 tableaux. Madrid en possède 52, Vienne 43, Pétersbourg 40, le Louvre 34. Quelques-uns, comme celui de Pétersbourg, les Arquebusiers de Saint-Sébastien (1643) ou Y Archiduc vainqueur au concours de /’ oiseau (Vienne), présentent un fourmillement de trois cents personnages. Et pourtant dans cette œuvre, qui équivaut comme surface à toute la production hollandaise, met en scène quatre fois plus de monde, y a-t-il seulement autant de vie qu'on en trouve dans trois ou quatre morceaux, pris au hasard, de Terburg, de Metsu ou de Vermeer?

Chez Téniers, sans doute, comme chez eux et davantage encore, on boit, on mange, on joue, on fume, on trait les vaches, on sale le lard, on fait le ménage et les cuivres, on danse, on chante, on fait des farces. Le milieu est même habituellement plus populaire, moins bourgeois, plus rural. Pas jdus ici que là, il n'est question d’ailleurs des travaux de la terre, de ce qui fait la beauté morale du paysan et sa valeur sociale; on est, aussi loin de Virgile que de Millet. Pas une allusion non plus, du moins sérieuse ou digne, à ses joies domestiques, à ce qui fait sa beauté humaine ou peut la faire. Le mariage n’est qu'une noce, l’amour une gaudriole, les enfants sont de la marmaille. La douleur même est ridicule : des furoncles, des coliques, des rages de dents, jamais la maladie et ses misères, la mort avec sa majesté.

L’intérêt moral est absent. Que vaut l’intérêt artistique? Pour ce qui est de la technique, il n’v a qu’à en dire merveilles. C’est la palette de Rubens conservée dans ses habitudes les plus exquises : personne n’a manié les gris comme Téniers. Mais de cette limpidité, de cette rapidité, il résulte que la peinture, traitée par les surfaces, a peu de profondeur, manque d’intimité. Les choses ne sont qu’effleurées. Ce défaut de conscience, si visible à certaines faiblesses, se trahit plus souvent encore par la déformation et la caricature. Il y a chez Téniers un instinct du cocasse, un sens du burlesque, des singeries, des diableries, qui sont île tradition au pays de Brueghel le « Drôle », mais font retirer toute confiance à une peinture des mœurs. L’humour de Téniers, qui a fait son succès, estson vice. Il ne peint pas la vie, ilia fait grimacer. 11 n’a pas seulement méconnu le vrai objet de sou art : il l’a pour longtemps compromis. Il donne à croire que tout le sens d’une paysannerie consiste dans ce que le peintre y ajoute d’esprit et de matière à rire. Ses « magots » ont fortifié une convention qui neutralise la forte leçon de Délit et d'Amsterdam. Avec sa haute situation, ses tableaux innombrables, son influence

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