‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 63 sur 103 · LE HEROS DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LE HEROS DE LA PHILOSOPHIE

Le fils d'un sculpteur et d'une sage-femme, le disciple d'Anaxagore, le soldat qui, tout en combattant vaillamment, sauvait ses deux amis Alcibiade et Xénophon, l'un à Potidée, l'autre à Délium, le citoyen qui protesta, libre et fier, contre les trente tyrans devant lesquels tout se soumettait, Socrate, combat à outrance les audacieuses négations des sophistes ;

S'applique à tout définir et à élever les questions au point de vue le plus universel ;

Se fait l'apôtre du bien moral auquel il associe, au moyen de la théorie des causes finales, la notion d'un Dieu intelligent et bon, ordonnateur du monde, et la notion de l'immortalité de Tâme;

Se rend suspect en agitant toutes sortes d'idées, en jouant le rôle de contradicteur subtil et d' « effronté railleur », en enseignant à douter sur beaucoup de points pour se mettre à même de connaître, et en frondant les opinions reçues, au moyen de paradoxes tels que ceux-ci : « Bien savoir c'est bien faire; on n'est méchant que contre son gré; qui sait plus doit toujours commandera qui sait moins »;

SOCRATE i09

Irrite la superstition et Tenvie en inspirant le mépris du polythéisme, en parlant des oracles de son génie fuinilier dans lequel il personnifiait sans doute l'instinct de sa conscience, enfin en démocratisant la vérité philosophique à rencontre des esprits égoïstes ou timorés qui prétendent faire d'elle le privilège d'une aristocratie intellectuelle ;

Est traduit devant un tribunal populaire par le poète dévot Mélitus, le politicien conservateur Anytus et le rhéteur démagogue Lycon qui Taccusent de gâter l'esprit de la jeunesse et de saper la religion établie ;

Se défend en juge de ceux qui prétendent le juger; est oondamné à boire la ciguë; dédaigne, pour ne pas désobéir aux lois, le salut qu'un ami voulait secrètement lui ménager, et meurt victime volontaire de l'intolér^ance païenne.

Ce philosophe, le plus grand homme de l'antiquité, a ^■iT'éuni dans sa personne l'héroïsme d'un Epaminondas, 1 ^ génie d'un Descartes et le bon sens d'un Franklin. Né -vec le stigmate de tous les vices, il se donna toutes les ertus.

Tout le monde connaît les dialogues de Platon et les ^*3iémoires deXénophon, où apparaît cette grande figure, ^i--ci rendue sur le vif et plus exactement réelle, là peinte lans son expression idéale et plus profondément vraie. Relisons toujours ces trois évangiles de la passion de iocrate, F Apologie^ Criton^ Phédon. On y voit en LCtion tout le sublime de la sagesse, de la vertu et de a grâce hellénique. Il n'y a qu'une fin plus belle que îelle du martyr d'Athènes, c'est celle du martyr de -Jérusalem, en qui une partie de l'humanité adore son J)ieu.

Fabre. — Pensée antique. 14

L'OEUVRE DE SOGRATE

La grande originalité de Socrate, à la fois discuteur et enthousiaste, fut d'élever au-dessus du point de vue sensible et du point de vue intellectuel le point de vue moral, et, tout en se livrant beaucoup à la spéculation, de donner pour but principal à la philosophie non de satisfaire la curiosité, mais de régler les mosurs.

D'après lui, la science humaine consiste surtout à connaître combien nous ignorons ; Tétude de nousmêmes doit prendre le rang qu'usurpaient la physique et les mathématiques ; Tamour est le principal ressort de la pensée; la vertu est la condition du bonheur; et, il existe une sage Providence dont l'activité bienfaisante est partout manifeste.

Son ignorance affectée, ses questions captieuses, son ironie bienveillante, ses comparaisons familières, ses définitions adroitement amenées, enfin son habileté à contrôler la valeur rationnelle des idées et des actes firent de Socrate un admirable précepteur de sagesse. Procédant de degré en degré et par voie d'analogie du connu à Tinconnu, il possédait l'art d' « accoucher les esprits ». Chez lui, rien de didactique, rien de pédantesque. C'était un artiste; c'était un chercheur; c'était surtout un amant de la vérité : « Je ne sais, disait-il, qu'une petite science, l'amour. »

Socrate qui philosophait partout, dans les camps, aux bains, dans les boutiques, sur les places, n'a fait aucun livre; mais il a fait Platon et il a jeté les semences que vivifieront tour à tour le stoïcisme et le christianisme. Lui aussi Jésus n'écrira pas; et il aura son Xénophoa dans saint Mathieu, son Platon dans saint Jean.

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