‹ La pensée chrétienne des Évangiles à l'Imitation de Jésus ChristChapitre 205 sur 244 · LE MAUVAIS ET LE BON DE L'IMITATION G · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS ET LE BON DE L'IMITATION G

gieux. Mais est-il bon de renoncer à une moitié de la vertu sous prétexte de mieux pratiquer l'autre? Qu'importe que votre discipline fasse de vous un héros, si tout cet héroïsme est stérile pour le bien commun? L'homme n'est-il pas fait pour l'action, encore plus que pour la contemplation ? L'union de deux époux, grandis au souffle d'un mutuel amour, appuyés l'un sur l'autre pour soutenir dignement le combat de la vie et fondant une famille qui sera perpétuée par plusieurs centaines de générations, n'est-elle pas préférable à l'isolement stérile d'un solitaire en quête de ravissements extatiques? Ij'aclivité bienfaisante d'un Socrate ou d'un Franklin ne vaut-elle pas mieux que la dévote indifîérence de saint Siméon s'immobilisant sur sa colonne, ou de saint Labre promenant ses haillons de sanctuaire en sanctuaire? Le généreux labeur du citoyen luttant pour la justice n'estil pas la plus belle des prières, et surtout la plus efficace? Il sied de se résigner au contact des corruptions et des laideurs de l'humanité pour la faire meilleure, au lieu d'adopter le pieux pessimisme du cénobite qui regarde les choses de la terre comme du fumier, se met à Técart de tout, n'a souci que d'éviter les tourments de l'enfer et de conquérir les joies du paradis

On ne comprend pas le fils disant à sa mère, le frère à sa soeur, l'ami à son ami, le fiancé à sa fiancée : <c Je vous aime en Dieu et pour Dieu ». Les êtres demandent à être aimés aussi en eux-mêmes et pour eux-mêmes. Les terrestres amours ont leur charme céleste; et n'admettre que le seul amour de Dieu semble être un sacrilège envers l'œuvre de Dieu.

Puis, n'y a-t-il pas une sorte de réprobation de la liberté et du droit dans ce perpétuel éloge de l'humble

6i6 LES MYSTIQUES

soumission h un supérieur et de l'avantage qu*il y b à vivre daiis fobéissance, à n'être, pas son niailre * Quoi de plus propre à afTermir les dispositions passives d'une société où la résignation des faibles encourageait la tyrannie des forts '? L'excès d'humilité paralysait les âmes, détournait des nobles initiatives, fermait la bouche à 11 critique, perpétuait les respects usurpés et les puissances usurpatrices.

En lin, qui ne voit ce qu'il y ad'outré dansTascétismef Sied-il d'interdire l'usage pour prévenir l'abus? N'esl-il pas possible que la conEiaocc en soi, l'esprit d'indépendance, l'émulation, l'amour de la gloire, une noble (lerlé, une magnanime colère s'allient à la vertu ? Les passioDt bien dirigées ne sont-elles pas les ferments nécessairesdu progrès social? Extirper en l'homme toute attache terrestre, n'est-ce pas tout à la fois préparer une proie i 'audace malfaisante des habiles et anticiper la raortsous prétexte de sanctifier la vie ?

Encore si le renoncement monastique que nous dépeint

e grand inconnu était fécond en œuvres ! Tant s'en faut

qu'il le soit. Le moine de \'!mitation s'écrie : « Bien-

leureuse solitude ! seule béatitude 1 n Mais qu'est-il ea

éalité? Un déserteur. Du fond de son cloître il dit k ses

rères : « Tirez-vous d'affaire comme vous pourret!

Quitter le combat m'a semblé plus commode. " L'Imita*

n de Jésus-Christ apparaît élargie et mieux vécue

dans un Fran<;ois d'Assise qui songe aux autres plul

qu'à soi et, au lieu de s'absorber solitairement dans

salut de son ùme, se fait par tous les chemins U

ovidence des souffrants.

Dans toute morale, à cdté des préceptes stricts, il y i es préceptes latîtudinaires nous invitant à une perfec-

L'AGE DU CATHOLICISMK 647

lion qui ne peut guère être atteinte, mais qui doit rester le point de mire de nos quotidiens efforts. L'erreur ici est d'appeler perfection l'entier isolement d'une âme oublieuse des hommes dans son perpétuel dialogue avec le divin bien-aimé.

Mais un fait domine ces critiques. L'auteur de rimitalion a opposé le cri de l'àme aux disputes de Técole et a montré Dieu se rendant sensible au cœur de l'homme qui le cherche simplement au dedans de soi-même après s'être purifié par la vertu. Or, de toutes les conceptions religieuses la plus haute est bien celle-là. Intermédiaires, dogmes et rites ne sont rien ; le sentiment intérieur est tout ; la conscience nous ouvre les horizons du monde supra-sensible, et la moralité achemine à la vérité.

l'âge du catholicisme

Leibniz avait raison de dire qu'il y a de l'or dans le fumier de la théologie catholique. Malheureusement l'or est rare, et le fumier épais.

Durant cet âge de la pleine vitalité du catholicisme que fut le moyen âge, la science, ennemie des mystères, apparaît comme une espèce de sacrilège; au nom du surnaturel la nature est maudite; ceux qui se font les investigateurs des secrets de la matière passent pour les suppôts du diable; les jeunes intelligences sont repues de pieuses puérilités, de raisonnements creux, de visions chimériques; le fléau des querelles scolasliques sévit de tous côtés ; et des docteurs, gonflés de mots, vides d'idées, élèvent tout un entassement de syllogismes pour en faire un piédestal aux superstitions établies.

Dociles à Tautorité religieuse, ces docteurs démontrent qu'il faut que le bon plaisir règne au ciel et sur la terre ; que la grâce d'en haut appelle l'arbitraire d'en bas ; que le péché originel a rivé les anneaux de cette antique chaîne de servitude qui fait de l'esclave la propriété du maître, de la femme la propriété du mari, des (ils la propriété du père, des sujets la propriété du roi ; que l'oppression, la misère et l'ignorance sont d'institution divine et conformes à l'ordre providentiel ; que les petits, n'ayant que des devoirs, peuvent obtenir des faveurs, non revendiquer des droits ; que, toute chair étant condamnée, il faut mourir à tout et non se laisser aller à la joie de vivre ; que la pensée de l'autre monde doit nous désintéresser de celui-ci, et que notre fraternité céleste nous impose la résignation aux iniquités terrestres.

Puis, ils ferraillent à coups de dico et de distinguo pour décider si les anges ont un corps, comment les démons sont attirés par certaines herbes ou certains animaux, de quelle façon les hommes se seraient multipliés si Adam n'avait pas péché, et autres subtilités de même valeur.

A côté de quelques génies que l'Ecole n'arrive pas à étouffer, combien d'esprits supérieurs se dépensant ainsi en disputes stériles et s'astreignant servilement à ramper sur des textes plus ou moins falsifiés! Que de sottises débitées ! El, pour les appuyer, que d'atrocités commises ! Comme la raison est lente à relever la tète sous une pluie de sang et d'analhèmes ! Sans doute nous voyons poindre dès lors l'esprit philosophique ; mais c'est à la lueur des bûchers.

Page 1