‹ La Pensée: D'après les recherches expérimentales de H.-J. Watt, de Messer et de BühlerChapitre 18 sur 18 · CET · texte numérisé non relu

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qu’elles étaient des phénomènes accessoires, d’importance tout à fait secondaire, et ce qui autorise. encore à le croire, c’est que le même sujet qui garde un souvenir très net et très exact de l’enchaînement de ses pensées ne se souvient pas la plupart du temps d’avoir eu des images.

On peut faire une réponse analogue aux psychologues qui, comme Titchener, opposant leur propre expérience à celle des partisans de la pensée pure, soutiennent que des sensations organiques ou kinesthésiques se produisent toujours pendant le travail intellectuel, et que, par conséquent, la conscience n’est jamais vide d’éléments sensibles. On peut l’admettre sans croire pour autant que ces sensations fassent partie de l’enchaînement objectif ou subjectif de nos pensées. Elles sont des concomitants de l’acte intellectuel, non ses composantes. On ne saurait comprendre davantage qu’elles se transforment en pensées, ou qu’elles produisent des pensées.

Il reste cependant que la notion d’une pensée pure est assez énigmatique. On ne voit pas en effet que la conscience puisse avoir d’autre contenu que des images et des rapports. Or comment penser des rapports sans se représenter leurs termes, et ces termes ne sont-ils pas toujours des images ou des fragments d'images ? Bien plus, à-supposer que les rappoñts puissent être conçus indépendamment de leurs termes, ne faut-il pas, pour les penser eux-mêmes, se les représenter dans une image ? Exception faite pour les rapports de ressemblance et de différence, les rapports logiques aussi bien que les rapports temporels et spatiaux ne sont pensables que dans un schéma visuel; tous semblent requérir un minimum de figuration, directe pour les uns, symbolique pour les autres.

Mais comment concilier ces remarques avec l’afñrmation si catégorique des sujets de Messer et de Bühler

qu’il existe une pensée sans images ? On ne le peut, à notre avis, qu'à la condition de distinguer dans une pensée deux choses : sa structure et son contenu. Elle à pour contenu des éléments sensibles ou des éléments relationnels ou des uns et des autres à la fois. Quant à sa structure, ce n’est autre chose que la façon dont nous prenons conscience de ce contenu. Or ce dernier peut être ou bien conscient, ou bien présent à l'esprit et non conscient, ou bien virtuel, c’est-à-dire ni conscient ni présent. De ce que le contenu ou l’objet d’une pensée n’est pas actuellement conscient, il ne suit pas que cette pensée soit elle-même virtuelle, car la question est justement de savoir s’il n’existe pas une conscience du latent ou du possible comme tels. Les recherches de Messer et de Bühler permettent de trancher cette question par l’affirmative. La compréhension implicite d’un mot est la pensée d’un contenu qui n’est pas actuellement conscient, mais ou bien simplement possible, ou bier, lorsqu'il suffit d’un petit effort pour le faire apparaître, présent à l'esprit. Les états de conscience, purement formels en apparence, si riches de matière en réalité, que Bübhler a décrits sous le nom d’intentions ont un contenu qui n’est pas non plus conscient, et qui est cependant plus qu'une simple possibilité, puisque les sujets sauront reconnaître, quand ces états se développeront, les éléments qu’ils comportaient réellement,

Et maintenant, on voit que le problème de la pensée sans images admet non pas une, mais deux solutions. S'agit-il des attitudes de la conscience, des sentiments intellectuels, des « intentions » de Bühler ? Elles sont dénuées de tout élément sensible, mais c’est parce qu’elles sont dénuées aussi de tout contenu actuellement conscient. Messer et, Bühler diront que ce contenu s’y trouve à l’état d’enveloppement ou de concentration; seulement, il ne faut pas perdre de vue que ces expres-

sions, si commodes soient-elles, sont en réalité des métaphores, sous lesquelles se cache ce fait d’observation très simple : une impression qualitativement déterminée, mais dénuée en apparence de tout contenu sensible ou autre, cède la place, dès que l'attention s’y prête, à des éléments distincts que nous n’avions pas aperçus en elle et que nous reconnaissons pourtant comme ses éléments, comme son contenu propre. — S'agit-il maintenant de la pensée analysée, développée ? On accordera difficilement aux psychologues de Wurzbourg que des images objectives ou verbales, aussi fragmentaires, aussi indéterminées et d’un caractère aussi symbolique qu'on voudra, fassent ici entièrement ‘défaut. En revanche, il est parfaitement exact de dire qu’elles ne constituent pas nos idées, et qu’elles n’ont d’autre fonction que de conférer à celles-ci le minimum d’extéricrité qui leur est nécessaire pour être pensées. IL se peut même que, les termes restant à l’état latent ou virtuel, objets d’impression ou d'intention pure, les rapports seuls soient actuellement conscients; mais ils ne peuvent l’être sans se détacher sur un fond d’imagerie, dans cet espace intérieur où l'esprit construit ses schémes et ses diagrammes.

C’est encore à la distinction de la structure et du contenu de l’état de conscience qu’il faut, selon nous, recourir pour répondre à la seconde question : qu'est-ce que la pensée comme fait de conscience et quels sont les principaux types de pensées ? Sur ce point encore, les explications des psychologues de Wurzbourg ne sont pas d’une parfaite clarté.

L'idée qu’il existe d’autres états de conscience élémentaires que les sensations, les images et les phénomènes affectifs n’est pas nouvelle. Les « idéologues » français, Destutt de Tracy, Laromiguière, Cardaillac ont été les premiers à affirmer la spécificité des sentiments de relation. Brown et Spencer, en Angleterre, leur ont fait également une place dans leur analyse de l'esprit. Mais ces philosophes subissent trop profondément encore l'influence du sensualisme pour concevoir adéquatement leur nature et leur rôle. Ainsi, pour Destutt de Tracy, un sentiment de rapport est une sensation interne du cerveau; pour Spencer, « un de ces chocs nerveux que nous soupçonnons, dit-il, être les éléments des états de conscience ». Ajoutons que, selon ce dernier, « il n’occupe pas dans la conscience de portion appréciable. Enlevez les termes qu’il unit, et il disparaîtra avec eux, n’ayant pas de place indépendante ni d’individualité qui lui soit propre. >» W. Ja-mes accorde aux relations et aux directions conscientes une individualité plus marquée : elles forment ces états de conscience spéciaux qu’il appelle des sentiments de rapport et des sentiments de tendance. Mais les sentiments de rapport sont, par opposition aux parties substantives de la pensée, des états transitifs qui « ne peuvent être saisis qu’au vol », et les sentiments de tendance des « halos mourants », des « franges ». On ne s’étonne pas trop que Titchener, critiquant la conception de James, réduise les uns et les autres à la conscience de l’accompagnement moteur d’un processus intellectuel glissant vers l’inconscient, et ne voie dans l'attitude mentale que la préparation ou la face interne d’une attitude motrice.

Il appartenait aux psychologues de Wurzbourg de montrer que les « pensées » sont, dans l’idéation, des phénomènes de premier plan, qui peuvent occuper le

foyer de la conscience, qui dirigent et contrôlent le travail intellectuel et constituent, sous une forme ou sous une autre, les règles et les éléments à la fois des enchaînements logiques. La « tâche » de Watt, les attitudes de conscience de Messer, la conscience de la règle, la conscience du rapport et l'intention de Bühler, voilà des pensées proprement dites : non seulement elles se distinguent des images, mais elles se laissent encore fort bien distinguer les unes des autres et présentent une gamme de nuances des plus riches et des plus variées.

Cependant, on ne trouve pas, dans les analyses à certains égards si précises de nos psychologues, une définition claire et une classification vraiment systématique des pensées. La tâche de Watt se manifeste à la conscience sous tant d’aspects divers qu’on se demande à la fin ce qu’elle est principalement : tantôt elle apparaît comme une pensée pure, tantôt elle s'exprime dans une formule verbale, dans une question que le sujet se pose à lui-même, à moins qu’elle ne se représente dans un schéma visuel de direction spatiale. Messer définit les attitudes de conscience d’une manière toute négative quand il les caractérise par l’absence de tout contenu sensoriel ou verbal. L’expression de « conscience de sphère >» lui sert à désigner des états passablement hétérogènes qui vont du concept à une sorte d’impression affective, de la notion d’une direction déterminée à celle d’une possibilité vague. Il y a chez lui non pas une, mais deux classifications des attitudes mentales : la première présente un médiocre intérêt psychologique, car elle se fonde sur des différences de contenu d’autant plus difficiles à inventorier que, selon Messer, il n’est en principe aucun objet de pensée qui ne puisse nous être donné sous la forme d’une attitude de conscience; la seconde, qui distingue deux catégories d’attitudes,

intellectuelles et affectives, est assez superficielle, car la plupart de ces états, à quelque groupe qu’ils appartiennent, se rapprochent de ce qu’on appelle ordinairement un sentiment en ce qu’ils sont inanalysés, et ils en diffèrent en même temps en ce qu'ils aboutissent, en se développant, à des idées ou à des jugements. Les recherches de Bühler sont à ce point de vue en progrès sur celles de ses devanciers. Bühler a tenté de donner une définition vraiment psychologique et une classification méthodique des pensées. A-t-il tout à fait réussi ? On ne saurait en jurer. Sans doute, ses études abondent en indications précieuses pour une entreprise de ce genre. La distinction qu’il établit entre les liaisons pensées et les liaisons conscientes de pensées nous semble très juste. Très juste aussi la division de cellesci en rapports subjectifs d’impressions et en rapports objectifs de contenus. Ces nuances, finement notées, sont d’un grand intérêt psychologique, parce qu’elles se rapportent à la structure même des pensées. Nous n’en saurions dire autant de la classification des pensées en « consciences de règle », « consciences de rapport » et « intentions », car nous ne voyons pas sur quel principe elle se fonde. Si l’on envisage la conscience de la règle dans son contenu, elle se présente comme une intuition intellectuelle ou comme un jugement : une intuition intellectuelle, si ce contenu est implicite ou latent; un jugement, s’il est explicité. L’envisage-t-on dans sa fonction, comme majeure d’un syllogisme par exemple, ou comme loi de formation d’une figure ou d’un objet ? On ne voit pas en quoi elle diffère de cet autre type de pensée que Bühler appelle parfois aussi intention et par lequel nous nous mettons en rapport avec un contenu virtuel de la conscience. La même inquiétante dualité se retrouve dans l'intention elle-même, qui est, d’une part, ce que nous venons de dire, d’autre part la cons-

cience formelle d’un ordre, d’un arrangement, d’un système. Or ces trois expressions ne sont que des désignations différentes d’un ensemble de rapports, en sorte que lintention, au second sens, n’est pas d’une nature essentiellement autre que cet état particulier qui se produit en nous, quand nous nous souvenons, par exemple, à propos de deux objets qui ne sont pas actuellement dornés à notre conscience, qu’ils se ressemblaient, ou que l’un était le contraire de l’autre. Finalement, la seconde catégorie, la conscience de rapport, semble absorber les deux autres, et cependant, il est bien probable que tous les rapports psychiques ne nous sont pas donnés et qu’ils ne se comportent pas toujours de la même manière dans le travail intellectuel.

Pour résoudre ces difficultés, ne ne séparément la structure et le contenu de la pensée. Encore une fois, on ne voit pas quels autres éléments que les sensations, les images ou les relations pourraient entrer dans la composition d’un état de conscience. Les pensées sont par leur contenu des rapports. Mais ces rapports peuvent être donnés ou se comporter dans la conscience selon des modalités distinctes auxquelles correspondent des différences de structure entre nos pensées. Le contenu est-il présent sans être conscient ? La pensée est en réalité, nous le savons déjà, une impression ou un sentiment intellectuel. Le rapport constitutif de la pensée est-il actuellement conscient, mais bloqué pour ainsi dire avec ses termes au lieu d’être dégagé par une assertion ? Ou bien la pensée est-elle la conscience d’un ordre ou d’un système donné dans un schéma symbolique ou dans une formule verbale, sans accentuation particulière de l’un des rapports qui le composent ? Nous appellerons ces états de conscience des idées. L’idée devient dans le premier cas un jugement, lorsque le rapport est affirmé ou nié; dans le second cas, un

raisonnement ou un processus discursif quelconque, lorsque l'esprit parcourt successivement, pour en vérifier l’enchaînement objectif ou logique, les éléments du système. Le jugement et le raisonnement s’établissent ici par une analyse; mais la question demeure, bien entendu, intacte de savoir s’ils ne peuvent pas aussi se former par synthèse. Enfin, si le rapport se présente comme la liaison d’un élément actuellement donné à la conscience avec un élément virtuel ou possible, situé dans le prolongement du premier, nous aurons affaire à une attitude de conscience ou à une intention : à une attitude de conscience, si cette liaison est elle-même subconsciente ou marginale; à une intention, si l’attention s’y porte et, en l’amenant au premier plan, la dégage.

Ces types de pensées peuvent aisément se transformer les uns dans les autres, et il existe entre eux des formes de transition. Un concept mathématique est une idée pure, non pas en ce sens que nous pourrions nous passer, pour le penser adéquatement, de toute figuration ou de tout symbole, mais en ce que nous n’avons pas besoin de nous référer aux objets concrets auxquels il s’applique. Au contraire, l’idée empirique n’est pas seulement la conscience immédiate d’un ordre ou d’une forme de combinaison : il faut que la matière sensible que cette forme sert à organiser y soit en quelque façon impliquée, soit comme contenu latent, soit comme contenu virtuel vers lequel l’idée nous dirige, car le propre des concepts empiriques est justement la dépendance de leurs relations constitutives à l'égard des éléments concrets de la réalité; et ainsi, du point de vue seul de leur compréhension, ils possèdent un double contenu, actuel et intentionnel. De même, l'intention est en même temps une idée, lorsque, au lieu d’être la simple conscience d’un pouvoir, c’est-à-

dire d’un élément à découvrir dans le prolongement de quelque chose de donné, elle contient le rapport logique ou objectif de l’un avec l’autre, leur détermination réciproque. |

La classification que nous -venons d’esquisser nous semble s’accorder pleinement avec les procès-verbaux des expériences de Wurzbourg. Cependant, dans sa polémique contre Wundt, Bühler a critiqué l’expression de sentiment proposée par son adversaire pour désigner les états de conscience sans images etsans paroles. Selon Wundt, nous aurions, au cours du travail intellectuel, un sentiment d’ensemble (Totalgefühl), qui occuperait le fond de la conscience et qui donnerait aux représentations leur unité. Il faudrait le concevoir comme la conscience d’un rythme intérieur « fondant l'unité de la pensée et précédant l’aperception claire et distincte des détails »; de la même façon il se forme en nous, à l’audition d’un rythme, ne füût-il composé que des battements neutres d’un métronome dans une série de mesures à quatre temps, un sentiment de la cadence, qui accompagne les sensations sonores, et par lequel nous prenons conscience de l’unité de la série. Comme les enchaînements rythmiques, les enchaînements logiques se manifestent par des sentiments d’ensemble. Il faut qu’il y ait aussi des sentiments partiels, et l’on doit même admettre, dit Bühler, qu’il y en a un pour chaque pensée, puisqu'ils peuvent se substituer aux pensées et les « représenter » au foyer de la conscience. On est ainsi conduit à supposer qu’ils se divisent et se composent comme les pensées, ce qui est inconciliable avec le caractère subjectif que la psychologie traditionnelle prête aux états affectifs et que Wundt leur reconnaît lui-même, quand il leur assigne pour éléments, dans sa théorie tridimensionnelle, des sensations de plaisir et de douleur, d’excitation et de dé-

pression, de tension et de relâchement. En fait, un gran nombre d’ « attitudes de conscience », relevées par les sujets de Messer, contiennent des déterminations tout objectives, et les observateurs de Bühler caractérisent souvent la pensée sans images et sans paroles comme une absorption de l’esprit dans l’objet. Si l’on a ici conscience du moi, c’est seulement, dit le Professeur Külpe, comme du théâtre où les pensées se déroulent.

On peut trancher ce débat, très simplement, en distinguant les sentiments intellectuels et les sentiments affectifs. Ils diffèrent les uns des autres en ce que ceux-ci ont pour contenu immédiat des modifications du moi ou des rapports du moi avec les objets, et ceux-là des déterminations objectives. Entre les deux classes, la limite n’est pas toujours bien aisée à reconnaître, et il sera plus d’une fois nécessaire, pour attribuer à un sentiment la qualité d’affectif, de tenir compte d’autres caractères : tonalité agréable ou désagréable, excitation ou dépression, tension ou relâchement. Dans tous les cas, les sentiments, affectifs et intellectuels, ont ceci de commun que leur contenu existe en eux à l’état latent ou, comme on dit, à l’état d’enveloppement et de confusion. Ils diffèrent par leur contenu, ils sont semblables par leur structure.

Le problème le plus redoutable est certainement ce. lui du dynamisme de la pensée. Entre les divers modes de pensées que nous venons de décrire existe-t-il des rapports de cause à effet ou devons-nous supposer qu’une activité sui generis les relie entre eux et les amène tour à tour à la conscience ? C’est sur ce point

que les travaux des psychologues de Wurzbourg satisfont le moins notre curiosité et prêtent le plus à la critique. La raison en est que ces psychologues ont fait de leur méthode un usage presque exclusivement descriptif. Chez Messer plus que chez Watt, et chez Bühler plus que chez les deux autres, on voit s’affirmer le parti pris de tenir compte, pour comprendre « les liaisons de pensées » des seules données de l’observation interne. Aussi est-ce par Bühler que nous commencerons notre examen.

Bühler s'efforce d'amener au jour de la conscience, sans en omettre aucun, tous les éléments de l’acte intellectuel. Il ne lui suffit pas d’avoir identifié les principaux types de pensées; il s’avise qu’entre les pensées de premier plan se glissent des états de transition, ou que fusionnent avec elles des états marginaux par lesquels nous prenons conscience du cours et de la progression réelle de nos idées. Mais si ces analyses, d’ailieurs exactes et subtiles, mettent bien en lumière le nombre et la variété des composantes de l’acte intellectuel, si elles montrent bien comment nous prenons conscience de la continuité de ce processus, elles ne nous apprennent rien de sa continuité réelle et de la manière dont nos pensées s'organisent et s’enchaînent en vue d’un certain résultat.

Bühler n’a abordé cette question que sur un point particulier, la compréhension des phrases. On sait qu’elle consiste pour lui à mettre en rapport une pensée donnée avec une pensée antérieure, et qu’il précise ensuite cette conception en montrant que le rapport logique qui nous met sur la voie de la pensée aperceptive est donné lui-même dans la conscience d’une direction. Voilà une indication assurément très précieuse pour une explication du mécanisme de la pensée; mais nous cessons ensuite d’en apercevoir la portée devant la diver-

sité des cas relevés et décrits par l’auteur. On voit bien que deux fonctions coliaborent à l’intellection des phrases : la mémoire, comme processus de rédintégration ou de totalisation, et l’intelligence, qui tend à subsurmer par exemple une pensée sous une pensée plus générale ou à la rapprocher d’une pensée analogue. Mais on re voit pas la part qui revient à chacune d'elles et pourquoi c’est tantôt à l’une, tantôt à l’autre qu’appartient le premier rôle. Et puis, d’autres cas ne se présententils pas où l’intellection se rapproche singulièrement de l'invention, et où se combinent des idées qui n’ont jamais été données ensemble à la conscience ?

Les recherches de Messer sur le jugement concordent avec celles que Bühler a consacrées à l’intellection sur un point important : le rôle de l'intention. Le jugement est une relation affirmée et qui, avant d’être affirmée, a été voulue ou visée, vers laquelle le sujet s’est senti dirigé. Et il est évident que cette direction ou cette intention comporte, bien que Messer ne le dise pas, la prise de conscience d’un rapport logique : le sujet s’oriente vers un rapport de temps, de lieu, de cause à effet, de moyen à fin, de principe à conséquence. Rien n'est plus suggestif que l’étude que Messer a faite du jugement. Mais nous ne voyons pas qu’elle s’encadre dans une théorie générale de la pensée. On pourrait voir l’ébauche d’une telle théorie dans la notion de développement : les états de conscience sans images ni paroles, pleins du passé et gros de l’avenir, comme dirait Leibniz, contiennent virtuellement ou à l’état confus des idées et des représentations; ainsi le germe contient la plante et la fleur; le passage de la pensée informulée à la pensée formulée est un déploiement, une éclosion, et il est de plus, maintes fois, une continuité vécue ou sentie. Sur ce point encore, les idées de Bühler se rapprochent assez de celles de Messer, à cette différence

près que, pour Messer, la pensée résulterait d’une condensation d'images, opération que Bühler juge impossible.

S'il s’agit là d’une théorie générale de la pensée, elle doit s’appliquer au jugement et il faut que le jugement soit une analyse, le développement d’une intuition intellectuelle ou d’une perception. Or il peut être aussi bien, selon Messer, une synthèse dans laquelle l’esprit est dirigé vers un attribut qui n’est pas contenu dans la représentation ou dans la conception initiales. Au surplus, Messer reconnaît que la progression de la pensée se fait de deux manières différentes : soit par déploiement d’un état confus, soit par connexion entre des états qui n’ont pas le même contenu et que relie les uns aux autres, outre un rapport logique, la conscience que chacun d’eux naît du précédent et engendre le suivant. Il ne serait pas difficile de retrouver dans cette genèse psychologique la conscience de direction de Bühler ou ce que Messer appelle lui-même l’intention. Toujours est-il qu’il y a chez ce dernier non pas une, mais deux conceptions du mécanisme de la pensée qui sont loin d’être équivalentes : l’une est dominée par l’idée de développement, l’autre par l’idée de direction. Laquelle est la plus importante ? Quelle est l’extension de chacune d’elles ? Se subordonnent-elles à un principe commun ? Ces questions restent sans réponse. Mais appartient-il même au psychologue de les résoudre ? Messer finit par admettre que le problème de la causalité psychologique relève de la métaphysique et de la théorie de la connaissance.

De nos trois psychologues, Watt nous paraît être celui qui s’est fait l’idée la plus complète et la plus cohérente du mécanisme de la pensée. L’évocation dirigée dépend pour lui d’un double facteur, logique et mnémonique, de la tâche et des tendances reproductrices.

La tâche a beau être donnée par l’expérimentateur; elle ne devient efficace que par une préparation intérieure, qui consiste à s’ajuster à une certaine donnée, à se « monter » pour un Certain travail. La notion d’un « montage » est commune à nos trois psychologues; elle s'apparente évidemment d’une façon très étroite aux notions de direction et d'intention; mais c’est en somme chez Watt qu’elle se présente sous le jour le plus clair et qu’il ressort le pius nettement que par montage, il faut entendre non pas une adaptation organique, mais un ajustement de la conscience et même de l’esprit tout entier. La tâche exerce une influence normative, elle dirige l’évocation; nous dirions, en termes plus précis, qu’elle circonscrit la sphère des associations ou des reproductions possibles, et qu’elle n’agit comme une règle que parce qu’elle opère une première sélection. Une autre idée importante de Watt, c’est que la mémoire conserve dans l’évocation une certaine autonomie et que la réaction du sujet est finalement déterminée par la tendance la plus forte et la plus familière. A l’élément de direction et de contrôle représenté par la tâche se joint donc un élément proprement mécanique, représenté par la force des associations antérieures ou par la persévération des souvenirs libres. Ajoutons enfin que les curieuses observations de Watt sur la persévération des consignes nous permettent d’entrevoir que celles-ci sont soumises, comme les tendances reproductrices, aux lois de l’habitude.

Jusqu'à quel point cette interprétation de l'évocation dirigée est-elle valable pour les autres opérations intellectuelles ? Watt estimait que les réactions mentales de ses sujets constituaient de véritables jugements, et ii est probable que ses recherches avaient, dans sa penséc, une portée très générale. Qn a vu.plus haut pour quelles raisons il faut maintenir la distinction de lévocation

dirigée et du jugement. Il n’en reste pas moins que la théorie de Watt, considérée dans ses grandes lignes, est assez souple pour se plier à d’autres usages qu’une explication du premier de ces phénomènes.

Mais elle présente bien des lacunes. I1 manque d’abord à Watt d’avoir précisé le mode d’activité de la tâche et même sa nature psychologique. On ne voit pas bien à quel titre la tâche est active. Est-ce comme règle ? Est-ce comme tendance logique, comme état de conscience ou comme état qui vient d’être conscient ? Nous sommes réduits à nos propres moyens pour interpréter ces deux faits d’une importance capitale à notre sens : 1) l’évocation n’est possible au début d’une série que si le sujet a pris préalablement conscience de la consigne : parfois même il a dû la répéter intérieure ment, la visualiser dans un schéma symbolique ou la déterminer à l’aide de consignes secondaires; 2) pour une même série d'épreuves et, par conséquent, pour une même tâche à remplir, l’intention se dégrade progressivement et finit même par s’effacer de la conscience, sans cesser d’agir.

Il résulte évidemment de ces deux observations que la conscience joue ici un rôle. Mais lequel ? Et d’où vient que le pouvoir de la tâche survit à la conscience qu’en prend le sujet ? Est-ce parce qu’elle est encore en quelque façon présente à l’esprit, qu’elle y est demeurée à l’état subconscient ? Il faudrait expliquer, dans ce cas, le fait justement relevé par Messer que nous subissons sans cesse dans l’idéation l'influence de règles auxquelles nous n’avons pensé ni au cours des expériences, ni auparavant. Il faudrait rechercher, en outre, derrière la diversité des modes conscients de l’intention, l'élément unique ou commun qui fonde son pouvoir. On aboutirait sans doute à l’idée qu’il existe, par delà les tendances reproductrices, des tendances logiques,

formées en partie par l’habitude, et qui, de quelque façon qu’elles se manifestent à la conscience, intentions pures, problèmes formulés, directions spatiales, sont essentiellement des rapports actifs ou dynamiques. Mais on chercherait vainement chez Watt une psychologie de la relation ou même un effort quelconque pour constituer une psychologie de ce genre.

Une dernière question se pose : par quel mécanisme les consignes secondaires sont-elles sollicitées à intervenir dans l’idéation ? Par quoi les tendances logiques sont-elles éveillées et mises en jeu ? Nous venons de dire que des règles, des méthodes d'observation, de jugement et de raisonnement insèrent à chaque instant leurs effets dans le travail quotidien de la pensée. L’idéation leur doit son caractère de finalité et de systématisation. Mais, si l’on peut se faire une idée approximative, d’après les analyses de Watt, de la manière dont chacune d’elles contribue séparément à cette systématisation, d’où vient qu’elles concourent ensemble à l’enchainement de nos pensées et à l’adaptation du processus tout entier à un certain but ? Invoquer une loi d’association systématique, recourir au principe de finalité, c’est évidemment répondre à la question par la question même.

Nous avons cherché ailleurs la solution de ces pro-. blèmes. La clef du dynamisme de la pensée se trouve, à notre avis, dans une psychologie de la tendance et dans une psychologie du rapport. Les causes profondes des opérations intellectuelles sont par leur contenu des relations, par leur structure des tendances, éventuellement et lorsqu'elles se manifestent à la conscience, des intentions. On ne saurait comprendre l’activité des tendances en général, si l’on fait abstraction des expériences antérieures d’où elles tirent leur pouvoir spécial et leur force, et l’on ne saurait comprendre la nature

des tendances logiques, si l’on ne s’est pas préalablement demandé d’où elles viennent, comment elles se relient à nos tendances inférieures et, en fin de compte, quelle est la place de l'intelligence parmi les autres fonctions de l'esprit. De toute façon, à la méthode descriptive, impuissante à nous faire saisir même les concepts latents qui déterminent nos liaisons actuelles de pensées, il faut apporter le secours de la méthode génétique, seule capable de fournir au psychologue les hypothèses indispensables sur là structure et le fonctionnement de la pensée.

Ainsi, ni sur les rapports de la pensée et de l’image, ni sur la complexion des pensées, ni sur l’activité profonde de l'intelligence, les psychologues de Wurzbourg ne nous apportent de conclusions complètes et définitives. Mais qui songerait à leur faire un grief de ces 1acunes et de ces insuffisances? Elles tiennent aux limites, en lesquelles ils se sont délibérément enfermés, de leur méthode avant tout et presque exclusivement descriptive. Ne fallait-il pas qu’ils lui fissent confiance pour en mesurer toute la fécondité ? On n’apprécie bien la valeur d’un instrument qu’à l’épreuve, en s’efforçant de lui faire rendre tout ce qu’il peut, ou même plus qu’il ne peut. Il faut être reconnaissant aux psychologues de Wurzbourg d’avoir perfectionné le vieil instrument, tant de fois et si injustement décrié, de la recherche psychologique, d’en avoir tiré le maximum de rendement, et d’avoir enfin, par tant d'observations solides et d’analyses subtiles, ouvert à la psychologie de nouveaux et merveilleux horizons.

Vu :

Le Doyen, ERRHARD Vu et permis d’imprimer :

Lyon, le 29 juin 1927 Le Recteur de l'Académie,

Président du Conseil de l’Université, TH. GHEUSI

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