INTRODUCTION
Ce livre n'est pas une «Psychologie ». J'ai même évité avec soin de consulter les psychologues et leurs œuvres, ne voulant point me laisser entraîner à des analyses dont la finesse et la complexité eussent dépassé de beaucoup les analyses sommaires et superficielles auxquelles je suis obhgé, moi, de me borner, pour ne pas excéder ma matière, et suivre fidèlement -ifLtravail des foules dont le parler commun est le résultat.
Ce n'est pas non plus une < Grammaire ». Sans doute on y retrouvera les mots d'adjectifs, de verbes, d'adverbes, ainsi de suite. On y retrouvera aussi les règles qui régissent les variations des mots et leur agencement. J'ai fait la critique de plusieurs de ces règles, je n'en ai écarté aucune, me bornant à mettre mon lecteur à même de distinguer celles qui ont une autorité véritable. Mais mon but n'a pas été de donner une grammaire revue et corrigée.
Ce que j'ai voulu, c'est présenter un exposé méthodique des faits de pensée, considérés et classés par rapport au langage, et des moyens d'ex- '' pression qui leur correspondent.
Voici comment et pourquoi j'ai été conduit à faire ce livre.
L'étude des langues, une des plus anciennes des disciplines humaines, qui a fourni à Aristote quelques-uns des priiLcipes, e ssentiels de sa philos-Sophie, une des reines incontestées du Moyen Age, quoiqu'elle ait été rajeunie ou pour mieux dire renouvelée de fond en comble depuis un siècle et demi par les découvertes de la grammaire comparée et de la grammaire historique, qui l'ont élevée au rang d'une science d'observation, est aujourd'hui, dans nos classes, un enseignement de rebut, une école d'éîinui, effroi des élèves et des maîtres.
Ce n'est pas ici le lieu de chercher les responsabilités. En acceptant le droit d'imposer une doctrine par l'enseignement, les concours et les examens, l'Administration de l'Instruction publique acceptait le devoir de suivre les progrès de la science. Personne n'oserait soutenir qu'elle l'a toujours fait, et qu'elle ne s'est pas servie de son autorité pour barrer la route aux nouveautés. En physique et en chimie, dès qu'une erreur était reconnue, on l'envoyait rejoindre la théorie de l'horreur du vide ou la liste des gaz permanents. Les applications pratiques y obligeaient. Elles
VIJl LA FESSÉE ET LA LANGUE
eussent bon gré mal gré commandé ces renouvellements. La doctrine .grammaticale^.elle, n'avait pas et ne pouvait avoir pareille fortune. Tout y semblait acquis-et fixé à jaTnais,^uisqueJa^onventTOfl-eftfeegraplii^ue^ la plus apparente et la plus commune des applications grammaticales, restait immuable.
Où la bureaucratie universitaire, si bien intentionnée qu'elle fût, eûtelle pris le goût de retoucher son catéchisme ? Quelquefois, sous l'impulsion d'esprits éclairés, informée de la décadence de l'enseignement, elle a eu quelques velléités .-dlinnover, d-unifier^, de. simplifier, de.xaiustei\ Mais quand il eût fallu imposer, elle tolérait. Elle acceptait une amélioration, comme on pardonne une faute.
Un moment on a pu espérer que l'État allait trancher dans le vif, que l'orthographe, fléau de l'éducation grammaticale, allait être réformée. Sur ce point, essentiel pourtant, la peur de l'opposition, et des coalitions d'intérêts matériels ont eu vite raison des vœux répétés du Conseil Supérieur.
A cela il n'y a malheureusement nul remède ; la s:^r^npgAes pouvoirs à qui a été remis le soin 4€-î=égler- périodiquement rorthdg;ràpîie crée une situation sans issue. £^s1rf empêché originel. Tant qu'on n'aura pas abjuré, tant que l'orthographe restera ce qu'elle est, aussi longtemps que le préjugé public attribuera une valeur de premier ordre à la connaissance de pures conventions d'écriture, l'enseignement véritable de la langue en souffrira ; il restera gêné, étouffé, faussé, au moins dans les classes élémentaires. Les arbres empêchent de voir la forêt.
Parmi les maîtres, bon nombre qui gardaient la foi, sachant le profit que pouvait tirer l'enfance d'une étude intelligente de la langue, ont essayé de réagir et cherché les moyens de redonner à cette discipline son effet éducatif.
X)ii--s.'est ingénié à trouver des simplifications, à renouveler les -exercices, à réduire tout ce qui use sans profit l'attention et l'effort. C'était améliorer la pédagogie. La doctrine restait intacte.
La plupart ,^dé(iouragéSj ont renoncé à tout exposé suivi. Ils sont retournés à l'empirisme ; la lecture des textes doit suffire. N'est-ce pas ainsi que se sont formés nos bons écrivains classiques ? On feint d'oublier qu'ils ont eu Vaugelas et ses disciples, que Racine consultait Bouhours et emportait les « Remarques >• à Uzès ; que les hommes et les femmes de ce temps vivaient dans un milieu très étroit, fermé, dans une Cour tout éprise de bon usage, où un mauvais mot vous déclassait, où la correction du langage se pratiquait comme une vertu.