CHAPITRE III FORMATION DES VERBES
Les verbes hérités. — Un grand nombre d'actions ou d'états sont énoncés par des verbes héréditaires, que le français possède de toute ancienneté : boire, vivre, confire, rendre, dormir, vêtir, manger, aimer, pêcher, étendre, rester, gagner, guérir, choisir, épargner, etc.
Les verbes empruntés. — D'autres ont été pris depuis à des langues étrangères diverses ou à des dialectes : carguer, chavirer (prov.) ; accaparer, accoster, arborer, briller, escroquer, faciliter (ital.) ; escamoter, habler, toper, (esp.) ; frelater, gruger (néerl.): blinder, estomper (ail.) ; blackbouler, disqualifier, puddler, stopper (angl.).
Verbes qui meurent et créés. — Aux causes ordinaires qui amènent des créations de mots, et sur les([uelles nous ne reviendrons pas, s'ajoutent des causes spéciales. Les verbes hérités ont des « conjugaisons » , c'est-à-dire des systèmes de formes variables, souvent difficiles et sans rapports suffisants avec d'autres. L'analogie ne les soutenant plus, il arrive qu'ils cèdent peu à peu à d'autres. Tels résoudre (on commence à dire solutionner) (1), férir, bruire, traire (abandonné dans beaucoup de pays pour tirer), vêtir (on dit habiller), clore (on dit clôturer), contondre (on dit contusionner), etc..
Voies et moyens de formation, — La formation des verbes ne présente rien que nous n'ayons vu en parlant des noms Sur des mots existants on forme des verbes :
10 par adjonction d'un suffixe ; 2° par adjonction d'un préfixe ;
30 en employant simultanément les deux procédés ci-dessus.
11 faut seulement remarquer qu'il y a, dans cette façon d'exposer les faits, quelque chose d'un peu sommaire. L'addition d'un suffixe ne donnerait naissance qu'à l'infinitif ; il faut, pour qu'un verbe existe, qu'il prenne la série des formes temporelles et modales correspondantes à son infinitif, comme ont fait stopper ou chapeauter, autrement dit, qu'il entre dans un système de conjugaison.
Verbes en er. — ■ Dans le français actuel, l'addition d'un suffixe tonique
(1) Cciui-ci est loul près de solution. On réceptionne un avion ; un boxeur est ovationné.
n'entraîne plus régulièrement les modifications phonétiques qu'elle entraînait autrefois, De frein, on tirc/reiner, où ei demeure sous forme d'è ouvert et long (cf. refréner qui est ancien, où Vé n'a pas le inême caractère). INiais il ne faudrait pas croire pour cela que les voyelles restent telles quelles^ Dans frein, on a un e nasal. Dans freiner, toute trace de nasalisation a disparu.
Les verbes actuellement formés reçoivent à peu près tous à rinfinilif le suffixe er et entrent dans la conjugaison dn chanter (1 ).
Les i)rimitifs des verbes formés sont :
a) des noms : barrer, bitumer, chambrer, meubler, poudrer ;
h) des adjectifs : activer, griser, fausser.
Toutes les observations que nous avons faites sur les suffixes de noms s'appliquent aux suffixes de verbes. Ainsi, de même qu'on tire bijoutier de bii'ou, dans les temps modernes, on a souvent intercalé un t entre le nom en voyelle et le suffixe verbal : abriter, agioter, hleuter. caillouter, filouter, biseauter, tuyauter.
S'DFFiXF.s COMPOSÉS. — Lc suffixc er avait été, dès ré])oque latine, combtiiéavec d'autres, comme on le voit dans les verbes : chevaucher (caballicare), charger (carricare) ou trembler (tremulare). Ce ne sont point là des suffixes français. Il n'y a pas à en parler. Trembler doit être considéré comme un verbe héréditaire.
Il n'en est pas de même des suffixes ouiller. eler. oijer. C'est à l'époque française que se sont formés chatouiller, gazouiller, denteler, craqueler, sauteler, charroyer, côtoyer, flamboyer.
D'autres suffixes composés sont encore sentis comnu' tels, et api)ortcnt aux verbes des nuances diverses, que nous verrons jilus loin :
eter : b'ecqueter, voleter :
Oter : tapoter, vivoter ;
onner : chantonner, mâchonner :
atsser : écrivasser, rêvasser ; >'
aifler : écrivailler. tournailler :
iller : grappiller, fendiller, mordiller ;
OCher : effilocher.
La langue savante a en outre emj)runté au latin, (,-ui le tenait lui-même du grec, un suffixe iser, lequel, devenu courant aujourd'iuii, a formé sur des noms ou des adjectifs de nombreux verbes : brutediser. idéaliser, utiliser, vnl'garifter. dran\atiser. égaliser, macadamiser, monopoliser, mécaniser, révolvériser.
fier est devenu lui aussi un \érita!)le suffixe : amplifier, bêtifier, bonifi'^r, codifier, momifier, barbifier.
Verbes en ir. — Pendant !()ngtemi)s la huigue a fait des verbes tels
(1) Le sulFixc ici- {= lier) élail lomiiiun en a. f., d'après cheichier, chei-alchier. où il ^-lait produit par le jeu régulier des lois plionétiqiies. .'aijourd'hui irr (= ter) s'iniroduil par analogie
de charrier,, iinnli fier cl aulros, dans des forniiitions nouvelles : pjrujicv, ronfârencier.
FORMATIOX DES VERBES 213
que : grandir, blêmir, donl les formes appartenaient à une autre série, caractérisée par la présence de la syllaiic is dans un grand nombre de formes : blêmissait, blêmissant. Aucun sens particulier n'y était attaché. Les verbes ainsi faits étaient formés :
a) sur des noms : lotir :
b) sur de5; adjectifs : verdir, mûrir, grossir.
I,a formation des vérités simples en ir est devenue de plus en plus rare ; aujourd'hui elle a })en près cessé : forcir, rosir ou violir sont des exceptions. !)resque des phénomènes.
Suffixe composé. — Dans les verbes éclaircir. noircir, venus du latin, la finale cir est étymologique. Elle s'est détachée et a donné une sorte de suffixe composé cir. qu'on retrouve dans : durcir, obscurcir.
Verbes formés jjar composition. -- l'n nrélixc se place devant un verbe déjà foruié. Les principaux préfLves sont :
a, ad (par assimilation iic. aj. ag. ap. ar, as. ni) : abaisser, affaiblir, arranger, assaillir. {t\ y i) à démêler, ici et ailleurs, ce qui n'est qu'orthographe) ;
contre : ronlrc-balanrer, contresigner, contrevenir :
con (eom. cor. co) : contourner, combattre, correspondre, coexister :
dé (correspondant à de ou à des de l'a. f . ) : déchoir, décharger, déloger. (Cf. dis(iu'.difirr) ;
é (autrefois es) : éclianger, émouvoir, éprouver, émarger ;
en, em (préposition en) : embarbouiller, embrouiller :
en, em (a. f. en = de là. comme dans : je m'en vais) : enlever, emporter, enfuir ;
entre : s'entredédiirer. entremêler, entre-bâiller :
inter : interjeter ;
mé, mes : méfaire, mépriser, mésestimer :
par : parachever, parfaire :
pré : prédisposer, préétablir :
pro : projeter, proposer :
post : postposer, postdater ;
re, ré, ra : racfieter. recourber, refaire, réunir, rafraicliir :
SOUS, sou : soupeser, soussigner. sous-loiwr :
super : superposer :
sur : surajouter. surel}(uiffer, surpayer :
trans, (très, tra) : transparaître, tressauter.
Il arrive que. dans un même verbe, on réunisse deux préfixes à la fois : renforcer (re -f- en), réassortir (ré + a), réappareiller (ré -!- a) ; déconcentrer (dé + con).
Les verbes composés sont extrêmement nombreux. Un même primitif en a donné parfois toute une série, et il peut arriver que ce primitif, qui
constitue l'élément commun à toute la famille, disparaisse, tandis que les composés continuent à pousser chacun dans sa direction : ainsi duire n'existe plus, mais ses composés n'ont rien perdu de leur vitalité : conduire, déduire, induire, introduire, produire, réduire, séduire, traduire.
Dérivation et composition simultemées. — De barque, on forme embarquer, en ajoutant le préfixe en et le sufFixe er, sans passer par l'intermédiaire d'un verbe barquer.
Ces verbes, qui portent le nom barbare de parasijnthétiques. sont en er ou en ir.
Ceux qui sont en er sont généralement tirés de noms : aborder, attabler, débarquer, défroquer, dégainer, écorner, époumonner, ébrancher, écheniller, écrémer, expatrier, s'extravaser, endimancher, embaumer, embourber, embouteiller, infiltrer, transborder.
Les verbes en er formés d'adjectifs sont plus rares. Citons • affoler, allonger, empirer, enivrer, ensanglanter, échauder, écourter.
Les verbes qui sont en ir sont au contraire fréquemment tirés d'adjectits : adoucir, assourdir, défraîchir, dégourdir, embellir, enrichir, élargir. Ici la formation en ir est toujours vivante.
11 est rare qu'on en forme avec des noms; cependant citons: aboutir, aguerrir, enorgueillir. La langue moderne n'a guère formé que amerrir, à la ressemblance de atterrir.