TROUBLES DANS L'EMPLOI DES NOMBRES ET DES PERSONNES
INFLUENCE DE l'eSPRIT DE POLITESSE
Emploi de la 2*- personne du pluriel. Vous, Tu. — Pour témoigner""/ du respect, on fait la substitution du pronom pluriel au pronom singulier de | la même personne. A un vieillard, à un inconnu, on dit : Vous permettez 7-^ au lieu de : Ta permets ? Cette 2« personne plurielle est plus ancienne que le français. Au V^ s. de notre ère, les auteurs latins la considèrent comme une marque de respect. Elle est venue probablement de l'usage de s'adresser aux empereurs qui étaient deux ; on l'a anciennement employée chez le pape (V*' s.). Dans les plus anciens textes français, vous et tu alternent (h. l., I, 23G) ; — Sire Alexis, toux jorz t'ai desidret E toutes lairmes por le tuen cors ploret, E toutes feiz por tei en loinz guardet. Se revenisses ta spose conforter, Por félonie nient ne por lasser ! (Alex., 95) ; — G bêle boche, bels vis, bêle faiture. Com vei mudede vostre bêle figure ! Plus VOS amai que nule créature. Si grant dolor ai m'est apareudc ! Mielz me venist, amis, que morte fusse (Ib., 97).
Au XVJe s., Pasquier a fait de l'usage du pluriel pour le singulier l'objet d'une de ses Recherches : « encore tutoyons-nous ceux-là... avec lesquels nous exerçons une bien grande privante, et encore nous dispensons-nous quelques-fois dans nos œuvres Poétiques » (Liv. viii, ch. iv). Au XYII^ s., dans la langue de cour, on n'emploie le tu que pour les gens de basse condition (h. l., IV, 375-378). Même en famille, on se dit vous, comme en Angleterre : '( On ne dit jamais tu ny toy en François, dit un manuel du temps : il n'y a qu'un maistre qui puisse dire tu ou toy à son valet, qu'il doit même traiter de vous en luy écriuant. La ciuilité dont toute nôtre langue est remplie, me dispense d'en apporter des exemples, parce que ce seroit vne chose superflue. .le diray seulement icy en quelles rencontres on peut dire toy, en parlant, ou en faisant parler quelqu'vn. On peut dire toy lorsqu'on fait parler deux égaux, pour marquer, ou leur grande familiarité, ou leur grande affection, lorsqu'on fait parler quelqu'vn, ou avec grande indignation ou avec grande haine : lors qu'vn homme est fort en colère, ou qu'il parle auec mépris contre quelqu'vn; lors que Dieu, vn Ange, ou vn Prophète parle aux hommes ; lors qu'on fait parler vn barbare, ou vn homme fort inciuil.
pour marquer son inciuilité; lors qu'on parle à vn homme mort, ou qu'on le fait parler luy-méme ; et lors qu'on se parle à soy-méme, à son ame ou à son corps, ou à vne partie de soj'-méme » (de i/estang, De la traduction, 57),v^ Au théâtre, tu el vous alternaient souvent, appliqués à la même personne, parce que ces mots correspondaient à deux états d'âme qui se succèdent chez celui qui les emploie : Néron, parlant à l'affranchi Narcisse devant Burrhus, lui dit : Vous, Narcisse, approchez (rac, Brit., 372). Et lorsqu'ils sont seuls, il le questionne ainsi : Narcisse, qu'en dis-tU ? (Id., Ib., 409). ]\Iais, lorsque Néron a promis de se réconcilier avec Britannicus, l'arrivée de Narcisse redevient importune : Narcisse, c'est assez, je reconnois ce soin Et ne sou- . haite pas que VOUS alliez plus loin (Jd.. Jb.. 1397). Ce dernier ressaisit son influence sur l'âme de Néron, qui entraîne ce détestable conseiller, en lui disant : Viens, Narcisse, allons voir ce que nous devons faire (Id., Ib., 1480). Dans Androniaque. Hermione accueille Oreste, qui soupire après sa main, en lui disant : Le croirai-je. Seigneur, qu'un reste de tendresse Vous fasse ici chercher une triste princesse '/ (477). Mais lorsque pour lui plaire, Oreste a assassiné Pyrrhus, Hernuone, qui aimait ce dernier, éclate en reproches : Tais-toi, perfide, Et n'impute qu'ct toi ton lâche parricide (1533). La même Hermione, qui dit d'abord à Pyrrhus : Non. non la perfidie a de quoi VOUS tenter : Et VOUS ne mr cherchiez que pour VOUS en vanter (1315), éclate tout à coup, quand ce prince prétend qu'elle ne l'a jamais aimé : Je ne t'ai point aimé, cruel ? Qu'ai- je donc fait ? J'ai dédaigne pour toi les vœux de tous nos j)rinces ; Je Vai cherché moi-même ini fond de tes provinces (1356).
La haute poésie conservaiL le privilège de dire loi à Dieu et au roi par respect.
Rien d'essentiel ne lut changé tant que dura l'ancien régime. .Mais sous la Révolution, le tutoiement devint le symbole de l'égalité ; ce lut une marque de civisme, el, comme tel, il devint théoriquement obligatoire. Le Mercure national l'avait proposé dés décembre 1790. En 1792, les sociétés populaires s'appliquèrent à le propager: il fut adopté par le Comité de Salut Public (brumaire an II). Cependant le tutoiement fut supprimé dès messidor an m. Dans l'armée, il l'avait été dès frimaire an III.
L"em])loi de vous au lieu de tu, est, à vrai dire, plutôt une question d'histoire sociale que de langue. Le tutoiement populaire est mal jiorlé dans certains milieux. Les enfants y doivent dire vous aux parents, le mari à sa lenune, au moins en pul>lic : observe-tOi, je t'en prie, observe-toi. Je te dis encore toi parce que nous somnws seuls, mais tout à l'heure, devant le monde, ce sera : VOUS, tout le temps : VOUS (paili.ergn, Le Monde où l'on s'ennuie, i, 2). Même constatation peut être faite dans ce passage des Effrontés d'Emile Augier, où les personnages expliquent eux-mêmes pourquoi ils em])loient tu ou vous : Savez-VOVLS ce qu'il me dii en me quittant? - — Parfaitement, tu me le répètes chaque fois que tU... — Je VOUS prie de remarquer que je ne VOUS tutoie pas. — Parbleu ! tu es fâché contre moi qui ai fait des lettres de clumqe;