‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 151 sur 586 · TROUBLES DANS L'EMPLOI DES NOMBRES ET DES PERSONNES · texte numérisé non relu

TROUBLES DANS L'EMPLOI DES NOMBRES ET DES PERSONNES

mais moi je ne le suis pas contre toi qui les as payées. Je n*ai aucun motif de te parler sévèrement. 11 est assez curieux de constater à ce propos que le tu, régulièrement employé en s'adressant à des personnes que Ton aime, et par conséquent que Ton respecte, avec lesquelles on est en intimité, fera place au vous, sitôt qu'on voudra exprimer à quelqu'un son indignation ou son mépris. Dire : Monsieur, VOUS êtes un goujat ! à un homme qu'on tutoyait autrefois, et qui a abusé de votre confiance, est sans doute la dernière forme du mépris. Et cependant l'on emploie, pour le lui signifier la forme vous, réputée la forme de politesse. De même des parents, en colère contre leurs enfants, cesseront de les tutoyer, voulant marquer ainsi, par une dignité exagérée et seulement apparente, qu'ils les jugent coupables d'une conduite fâcheuse ou d'une vilenie, que, par conséquent il y a amoindrissement de leur considération à leur égard. L'emploi du pluriel pour le singulier, bien loin de marquer alors la politesse, est dicté par le désir de donner à son attitude la raideur et l'indifférence qu'on témoigne à des étrangers, c'est-à-dire à ceux pour qui, d'ordinaire, le vous est une appellation indiquée. Au régiment, lorsqu'un soldat dit vous à un camarade de chambrée, cela indique nettement qu'il n'a plus pour lui aucune espèce d'estime.

Pronom de la 1© personne. Nous» Je. — Nous, substitué à je, n'a pas eu la même fortune que vous. 11 s'emploie cependant dans quelques cas. Dans le style administratif : Nous, Jea/i Polydore, évêque de... ; — Par-devant nous, Fernand Lechat, maire de la commune de... a comparu. — Le pluriel est ici une marque de considération. En revanche, un auteur emploie nous pour je dans la préface d'un livre, par modestie: Nous avons cru devoir aborder ce sujet. En littérature, l'emploi de nous pour un singulier tient peu de place. On le trouve chez les classiques : Eh bien, que nous veut-on ? (montfl.. Femme juge et partie, m, 8) ; — Ils s'aiment, c'est ainsi qu'on se jouoit de nous (rac, Mithr., 1117). Ce pronom nous alterne parfois avec le singulier : Non, ne révoquons point Varrêt de mon courroux, Qu'il périsse ! aussi bien il ne vit plus pour nous. Le perfide triomphe, et se rit de ma rage (Id., Andr., 1407).

La 3e personne. — La politesse a amené un changement assez singulier dans l'emploi des personnes. Depuis le XVIJe s., c'est répandu l'usage que les serviteurs parlassent k leurs maîtres à la troisième personne, au lieu d'employer la deuxième. Sur le modèle des formes : Sa Majesté veut-elle ? on a dit : M. Jourdain veut-il ? Monsieur désire-t-il ? Aujourd'hui la bourgeoisie a fait de cette troisième personne une règle obligatoire pour les domestiques. Dans la langue populaire, l'emploi de cette forme de politesse est une moquerie. On entend constamment, dans la rue, en toutes circonstances, des gavroches, des cochers, apostropher ainsi ceux qui font les dédaigneux. Un caporal dira à l'homme à qui semble

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répugner telle ou telle corvée : Monsieur voudrait peut-être des gants ? C'est alors le ton de la voix qui marque le sentiment ainsi traduit

Changement de personne par ménagement. — Par figure, le sujet parlant se met à la place de la personne à qui il parle, et la I'« se substitue à la IF : E/i bien ! nous avons donc été grondée? (j. lem.. Rois, 24). Celui qui parle ne veut pas faire à son interlocuteur le chagrin de lui attribuer à lui seul la réprimande, il en prend sa part, s'y associe. Cf. Eh bien, sœurette, fit André, on ne se décide pas ? Nous sommes donc aussi coquette que tes autres ? (v. et V. MARG., F. noua., ch. vi) ; — Nous sommes embellie^ fit-il avec un bon rire (Id., Ib., ch. ii) ; — Bonjour, Madame, — Cristi, comme nous sommes élégante ! Tu as /à une robe de trois mille francs (becq., Polich., i, 9).

La hiérarchie et l'ordre des personnes. — Qu'on se dise vous ou tu, la politesse demande que la personne qui parle se nomme là dernière : lui et moi, vous et nous. Il a même été poli de ne pas se nommer. « Il faut aussi éviter en faisant une histoire... si la chose s'est passée en la compagnie d'un grand Seigneur, de parler en pluriel comme : nous allâmes là, nous fîmes cela, etc.. Il ne faut parler que du grand Seigneur, sans parler de soimême et dire : Monsieur A'.... il alla, il fit cela « (Civ., 27). Ces délicatesses sont bien oubliées.

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