EXTENSION DU SUJET AUX VERBES IMPERSONNELS
Dans l'ancienne langue. — En a. f., les verbes impersonnels n'avaient en général pas de sujet. Ils en ont pris un comme les autres : i7 pleut, U tonne.
La langue n'a pas suivi sur ce point la logique, car logiquement une action n'a pas nécessairement un auteur qui la fait. Quand on s'écrie : Tiens ! il neigey on ne suppose pas que quelqu'un précipite de la neige sur le sol ; on exprimerait exactement la même pensée par les mots : l'iens ! la neige.
Dans Y Alexis, sur 41 verbes impersonnels, 40 ne sont pas précédés de // (ou bien il n'y a aucun pronom, ou l'on trouve ço). Toutefois des exemples de i7 apparaissent dans Roland : D n*en i ad chevalier ne barun (2418). On voit par là que il, sujet de l'impersonnel, n'est pas le résultat de la survivance du pronom neutre latin ; c'est l'extension au verbe impersonnel du // masculin, employé devant les verbes ordinaires.
Extension de il. — A partir du XII« s., mais surtout en m. f., l'usage de i7 s'étendit. Il est déjà général au XV I® s., si bien que,, tout en employant lui-même des verbes impersonnels non précédés de il, Malherbe critiquait vivement certains passages de Desportes où manque le pronom. Dans les exemples que donnent les grammaires du temps, il se rencontre partout. Gela explique que Vaugelas et ses successeurs n'en aient point parlé ; l'usage du pronom il leur paraissait établi (h. l., i, 226 ; ii, 412 ; m, 480). On peut considérer que, dès cette époque, on dit : il pleut, il convient, etc..
Survivances. — Toutefois beaucoup de verbes impersonnels se sont longtemps employés sans le mot // ; arrive, convient, si besoin est, bon fait, semble, me souvient que.
Aujourd'hui encore il reste des traces de l'ancien usage dans des locutions toutes faites, moins fréquentes de nos jours qu'au XVII® s., moins fréquentes dans la langue littéraire que dans la langue populaire, qui pourtant ne sont pas négligeables.
Il y a est aujourd'hui la seule forme correcte, et pourtant on peut dire encore : tant y a que : — puisque Madame y a. On dit encore quelquefois : comment vous va? — S'entend est admis, comme au XVII® s. : Je veux que l'hymen vous unisse... Pourvu qu'il te plaise, s'entend (montfl., Trigaiid., IV, 3) ; si besoin est est devenu, en changeant l'ordre des mots, s'il est
besoin (1); — m*est avis est un peu familier : m'est avis que vous méritez ce qui vous arrive.
L'absence de sujet se constate encore avec rester dans les expressions : reste à rf/re, reste à faire. En arithmétique, on dit presque toujours : de .3 ôté 3, reste 2. Avec sembler, dans que vous semble de ? si bon me semble, point de il. Avec servir : que sert de se plaindre? Rien ne sert de courir (la FONT., Fab., VI, 10). Avec valoir, dans mieux vaut: mieux vaudrait une louve affamée en quelque âpre forêt (musset, D. Paez, i) ; si «on déplace les mots, il faut employer le sujet : il vaudrait mieux. Comparez : vaille que vaille ; — Enfin, vaUle que vaille, J'aurois sur le marché fort bien fourni la paille (rac. Plaid., 19) ; — autant vaut partir tout de suite. Avec venir nous avons gardé d'où vient : d'où vient que vous rentrez si tard ?
Il faut encore rapprocher diverses expressions : tant s'en faut ; peu s'en faut ; — plaise à Dieu ; à Dieu ne plaise,; — qu'importe? n'importe ; — suffit ; — n'empêche (h. l., i, 226 ; ii, 412). Toutefois plusieurs d'entre elles ne sont que des formules qui appartiennent au lexique. Le même mathématicien qui dit : suffit, dira : pour que deux triangles soient égaux, U faut et il suffit, jamais : faut et suffit.
Mais, en langue populaire, l'omission du pronom est encore vraiment commune avec différents verbes : Faut pas y aller ; — suffit que je lui ai dit. Les auteurs qui la reproduisent n'ont pas manqué de s'en souvenir : Parait que nous sommes de l' arrière-garde, dit la voix blagueuse de Loubet (zola, Déb., 28) ; — Rien à faire, ça tournait mal, valait mieux chercher plus loin ! f Id., Ib., 159) ; — Venez donc... y a des chevaux qui claquent (Id., Ib., 447). Pour l'impersonnel le plus commun il y a, il est incontestable que dans la langue soignée, on dit toujours : il y a (2) ; mais c'est là un usage récent; en a. f. on ne trouve presque jamais que i a, et il n'est pas facile de savoir ce que représente cet i, car dans la prononciation i(l) et y se confondaient absolument, ainsi que nous l'avons vu.
Autres sujets des verbes impersonnels. Ce et II. — Ce et i7 ont
été longtemps en concurrence devant les impersonnels. Aujourd'hui encore on peut dire : ce me semble et : il me semble. Mais jamais on n'emploie ce, quand il y a un objet qui vient après sembler : il me semble que vous vous trompez.
Quand il s'agit non de verbes, mais de locutions impersonnelles, ce et it s'emploient tous deux. La langue a introduit très subtilement une différence à laquelle elle est en général restée fidèle. Quand l'expression est faite d'un nom, d'un adverbe, d'un attribut qualifié, quand en somme elle présente une idée propre, c'est ce qui s'emploie : c'est une œuvre pie que de le tirer de cette affaire ; — c'est trop de deux stylographes ; — c'est mal fait de le raconter
(1) Cf. Pat n'est^batoto de dogmet pour faire balayer les rues (plauii., Éduc., i, 312).
(2) Le peuple a refait des formes nouvelles nfa, nyena : njpan a beaucoup. La forme correspondante négative est nia pas : nia pai d'eau, nia pal tombé de pluie.
HXTHXSIOS I)L' SrJHT AUX VERBES IMPEHSOXXELS
à tout le monde ; — les noms qui se prêtent à cette construction sont du reste en nombre assez limité : c*esi folie, raison, dommage, etc.
Au contraire, il suffit quand il ne s'agit que d'une qualité, d'une manière d'être, quand la phrase forme un tout où l'expression impersonnelle joue le rôle d'une sorte de caractérisation : il m'est agréable de vous le dire ; — il est temps de partir ; — il est impossible de rien y changer (1).
Naturellement les applications sont délicates. On dit : Il n'est pas en mon pouvoir de le faire, mais : ee n*est pas dans mes attributions de le faire. En outre, il faut se garder d'appliquer l'observation aux expressions impersonnelles qui ne sont pas suivies de compléments. On dit en effet : quoi qu'U en soit et non : quoi que c'en soit, comme on disait jadis ; de même, il était six heures, il était temps. En revanche, on dit : Q*est bien fait, et non : il est bien fait.
C'est. — (2) C'est là sans doute la raison profonde d'analogie qui explique l'évolution par laquelle on a abouti à la formule c*est. En a. f. ce était incontestablement l'attribut : ce suis-fe. Il est devenu aujourd'hui le sujet : c*cst moi. Ce changement a eu lieu en m. f. On avait commencé par dire : ce sui je, c'es tu, c'estes vous, où je, tu, vous étaient sujets. Puis le sens de cette construction s'est obscurci, et ce, placé devant le verbe, a été peu à peu considéré comme le sujet, d'où une tendance à accorder le verbe avec lui : c'est vous, et à substituer moi, toi, à je, tu. Au XVI^ s. l'ancienne forme est encore courante : C'est il (hog. de collerye, 115). Mais déjà l'usage était répandu de dire : est-ce moi ? est-ce toi ? quand on interrogeait. Au début du XVII® s., la règle n'était pas encore définitivement fixée. Maupas donne encore les deux formes : c'est moi, ce suis- je (Gram., 147). Dès le premic^r tiers du XVII« s., la forme moderne l'a emporté.
Toutefois l'évolution, en raison même de l'époque où elle devait se terminer, n'est pas allée jusqu'au bout. Tandis que toutes les autres personnes se construisaient avec c'est invariable: c*est moi, toi, etc., la 3® personne du pluriel continuait, au XVI® s., à varier assez régulièrement; on disait devant un nom pluriel : ce ne sont pas les gens de pied... il faut que ce soient les gens de cheval (brantôme, G. Cap., v, 125) ; de même devant le pronom eux : c'est eux ou ce sont eux. Sans aucun doute, si la langue avait été laissée à elle-même, elle aurait fini par ne plus connaître, au bout d'un temps plus ou moins long, que le seul c'est. On eût dit : C'est les gens de pied, c'est eux, comme on disait : c'est nous, c'est vous. Mais les grammairiens sont intervenus et ont fixé la règle avant que l'invariabilité totale fût acquise. Par exception, si le verbe être tombe sur un substantif ou sur un pronom de la troisième personne du pluriel, il peut en recevoir l'accord : ce sont les ennemis; —
(1 ) • Le substanUr, par sa nalurc, empêche dans la fonne du jugement une irapersonniflcation de l'expression et exilée un ce ; Tadjectif n'a pas ce caractère indépendant ; il ne dit pas ce que quelque cho»e est, mais ajoute seulement à ce quelque chose une certaine qualité » (kjellmaw, La construction de Vinf. dép. d'une locution impers., Upsal| 191^1 4).
(2) V. p. 14 et suiv., et h. l.. h, 441 ; m, 5.31.
c'étaient d'excellents fruits ; — ce sont eux ; — ce forent elles qui VaidèrenL Le pronom ce devient alors un attribut : Les ennemis sont ce (dont je parle) ; Elles qui V aidèrent furent^ d'après l'analyse officielle, ce {dont il s'agit) I
Malgré tout, les grammairiens acceptent que parfois le verbe, même suivi d'un pluriel, garde souvent le démonstratif pour sujet : Ce n'est plus ces promptes saillies qu'il savait si vite et si agréablement réparer (boss.). L'Académie constate qu'on peut écrire également : Quand ce serait ou quand ce seraient les Romains ; — Ce n'était ou ce n'étaient que festins.
Il y a, dit-on, une nuance de sens entre les deux expressions.
10 « Avec le verbe au pluriel, on porte l'attention sur le mot qui commande l'accord ; le sujet alors domine l'action : Ce sont les grands qui ont donné du crédit à l'impie (massillon) ; — ç'ont été vos premiers plaisirs et comme les jeux de votre enfance (fléchi er).
2° « Avec le singulier, on laisse au démonstratif toute sa portée, et c'est sur l'idée, sur l'action même qu'il attire la réflexion : C'est eux qu'il faut récompenser (Acad.) ; — Ce n'est pas seulement des hommes à combattre, c'est des montagnes inaccessibles, c'est des ravins et des précipices (boss.) ; — Ce n'est pas les Troyens, c'est Hector qu'on poursuit (rac, Andr,, 228). Le singulier insiste sur l'idée principale attachée aux verbes récompenser, combattre, poursuivre, La différence des deux tournures est donc réelle, quoique délicate : c'est une richesse de style à conserver. » (lemaire, Gr, fr., 153).
Un respect superstitieux entoure cette règle. C'est eux est considéré comme populaire, on l'évite. En/fait^ les curieux ont recueilli chez les meilleurs auteurs d'innombrables exemples du singulier (1). D'autre part, la règle — les théoriciens l'admettent eux-mêmes — convient fort mal à la forme interrogative ; sont-ce n'est guère moins barbare que seront-ce ou furent-ce.
La courte histoire qui précède suffit à faire juger la valeur d'une doctrine
fondée sur une ignorance totale de la marche du langage. Nous avons là le
type même de la distinction imaginaire, intervienne au moment où de soi-
• même tout se clariflait et s'unifiait, c'est devenant une formule invariable (2).
Gela, Ça. — Les impersonnels tendent à prendre un autre sujet que iL Dans beaucoup de cas, ça représente une idée exprimée antérieurement, il joue le rôle de représentant : Ne vous fourrez pas dans cette affaire, ça sent la faillite ; ça renvoie à cette affaire (3). Mais en outre, surtout dans le langage familier, on emploie souvent de nos jours le mot ça, sans qu'il représente un autre sujet : Ça me fâche de penser que vous êtes parti sans m' avertir ; — Ça vous fatigue peut-être de marcher. On entend même dire : ça chauffe, ça pleut, ça fume, ça sent le brûlé.
(1) Voir BASTiN, G/a/1., 23-25.
(2) Voir POULET, Comment on est passé de ce suis- je à c'est moK Homania, Janv. 1920).
(3) Ce quft si cher A Vaugelas, ayant été remplacé par de ce que, on en arrive à dire : De ce que ces jeunes gens chantent V Internationale, ça ne signifie pas qu'en cas de guerre ils tireraitni sur leurs généraux (don., La Patr., i, !)•