‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 168 sur 586 · L'OBJET DES NOMS · texte numérisé non relu

L'OBJET DES NOMS

(S» Tliom., 5200), et cela voulait dire : obéissant à lui. La construction était surtout usuelle avec des participes devenus substantifs : lor hienveillans (Chron. Mouskety 27122) ; — Je me fais apeler Oiseuse, dist ele, à tous mes congnoissans (mes connaissants, ce sont ceux qui me connaissent, les connaissants de moi) ;

Mais on la trouve avec des noms : Ço disi li reis ; Vus estes mi felun iRoL, 3814).

Le nom n'est pas nécessairement un nom d'iiomme. Ce peut être un nom abstrait, tel que amour, crainte, etc. : Pur sue amur altretel funt li altre (RoL, 3123) ; — Por le douceur de li et por s'amor me descenderai je ore ci (Auc, 284). Les exemples analogues ne manquent ni au XVI« ni au XV II** s. Je n'ai pas entrepris, Injurieux ami, De soulager ta peine avecque son mépris (MALH., Ode à Du Périer) ; — Et vous ne deviez pas envelopper d'un crime Ce que votre victoire ajoute à votre estime (corn., Nie, 475) ; — De faire voir aux gens que leur perte nous blesse (mol., Dép, Am., 1398).

Il nous reste des locutions très nombreuses ainsi formées : mon successeur, ion héritier, leur assassin, sauf votre respect ; — viens à mon aide ; — je vole à ton secours ; — je me sentis faiblir à sa vue ; — le dîner est donné en son honneur ; — la messe est dite à son intention.

En outre l'emploi objectif du possessif reste permis ailleurs : son élection date du 15 sept. 1905 ; — sa condamnation serait un scandale.

Quelque étrange que cela puisse paraître, on ne sait souvent si le sens est objectif ou non. Par exemple dans : travailler pour son salut. C'est bien travailler pour le salut de soi, mais étant donné que le salut est un bien, une récompense, et que salut peut être pris dans un sens concret, on peut interpréter l'expression comme on interpréterait : verser pour sa retraite (1).

L'emploi du possessif avec un sens objectif donnait lieu souvent à des équivoques. Les expressions : ma cruelle, ma rebelle, fréquentes dans la poésie galante d'autrefois, signifient-elles une cruelle que j'aime (sens subjectif) ou une personne cruelle envers moi (sens objectif) ? Cela est souvent difficile à décider à distance. Il semble que ces expressions doivent être considérées comme de vrais possessifs, car on disait bien aussi : ma brave, ma parfaite, ma divine. Mais le doute reste permis dans beaucoup de cas (2).

Aussi, au fur et à mesure que le français s'éprit de clarté et de précision, les formules précédentes furent-elles critiquées, et de grandes restrictions ont été apportées à la liberté d'autrefois. Bouhours écrivait : « On dit, en parlant d'un Prince comme le nostre, la terreur de son nom, la terreur de ses armes ; mais je ne sçache pas qu'on dise : sa terreur, pour marquer l'épou-

(1) U faut rapprocher de ce cas celui où le possessif ne joue pas à proprement parler le rôle d'un objectif. Les exemples sont très nombreux : Je me tiendrai toujours de ton iatelllgenee. (Corn., vin, 300; lin.\ Cf. en fr. mod. : mon égal, ton atné, son supérieur, votre obligé; à mon endroit, à son sujet, à leur propos ; — La haine que pour vous elle a si naturelle A mon oeeasion encor se renouvelle (corn., SUc.^ 15).

(2) Afon haineux est tout à fait commun : Il fait de MS haineux une belle vengeance (du bel.,ii. 187). Sont-ce les gens qui le haïssaient ou qu*il haïssait ?

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PORTÉE DE L'ACTION

vante qu'il répand partout » (Doiii., 88). La phrase suivante : Elle ne veut point recevoir de consolation de leur perte, qui s'applique à une mère ayant perdu ses enfants, contient une double faute, selon le même, d'abord recevoir consolation de ; ensuite il faut dire : de la perte qu'elle a faite d'eux (Id., Suit, 52).

En a naturellement été substitué au possessif. Au lieu de : je déplore sa perte, on dit : /'en déplore la perte, A : évitons sa rencontre, on préfère : évitons-en la rencontre.,, Lamartine a encore employé le possessif : L'Assyrien frappé tombait sans voir ta main, D'un souffle de ta peur tu balayais ses tentes (Harm., iv, 2 ; cf. Gr. des g. du M,, 79).

L'objet du nom est une proposition. — Le complément objectif des noms peut être une proposition, surtout quand les noms signifient : idée, pensée, croyance, : Ma conviction que les questions économiques vont bientôt l'emporter sur les questions politiques est ancienne ; — s'y veut contenter de la fausse pensée Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux (mol., Amph., 180) ; — Et vous donner,.., une preuve certaine Que je veux, sans retour, sortir de votre chaîne (Id., Dép. am., 133â) ; — je puis... me rendre ici ce solennel témoignage que je n'ai jamais agi par calcul (B. coNST., Ad., VIII, 78) ; — Les autres s'attablèrent, rassurés par la certitude que la dame n'était pas morte (lam., Raph,, 5G) ; — Son spiritualisme,., et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du cœur (ren., Jés., ch. xiii) ; — Leur persuasion que Dieu est en elles... est si forte qu'elles ne craignent nullement de s'imposer aux autres (Id., Ib., ch. v) (1).

Les noms qui signifient : bruit, nouvelle, dire, comportent la même construction, et aussi d'autres qui signifient : garantie, convention : Il y a un pacte tacite qu'on nous fera du bien (dider., Nev. Ram., 98) ; — Le bruit s'est bientôt répandu que l 'auteur avait peint, dans ce roman, un grand nombre de personnalités parisiennes (zola, Romane, 316).

(1) Ce tour se développe de plus en plus : Im foule était dans une terrible inquiétude que Foulon ne se tauvftt (michel., Bév., i, 290) ; — Necker... s*en remettait à la foi, nu miracle, au vague espoir qu'un peuple, incapable de payer moins, allait pouvoir payer plus (Id., Jb., i, 373) ; — La eonvIcUon indomptable que son Institut était appelé à rendre des services éclatants ; la oertitude que le Jugement-Dernier... pouvait être sauvé... tout cela... émut, bouleversa, vainquit (pab., FusL, 162) ; — fTest Toplnion de papa que les Jeunes filles doivent être instruites d'une foule de choses qu'on s'applique d'ordinaire à leur cacher (dur., Uniss., 71); — Car, dans le désespoir qoo Marie-Jeanne se consumât sous radnersilé subie par son ménage, je n'atmis pas craint d*assurrr, à elle et à son mcwi, que vous m'aviez déjà favorablement répondu (herv.. Cours fl., iv, ii) ; — Et toujours ce long rêve en mon cœur indompté, Qut Je sortais d'un sang fait pour la liberté (lec« DE ].isLE, Po. trag., 211) ; — - la pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de ooiture... rauait inquiétée (loti. Pfch. 36) ; — Comment lui infliger l'évidence que mon cœur serait dorénaitant partagé? (iierv.. Cour», fl., i, xv); — Mais avec l'impression qu'il tint TtTrt, se débrouiller, lutter, et, si Fon peut, arriver (don., La Pair., i, 1).

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