LES PRÉPOSITIONS ET LES RAPPORTS
Les besoins en prépositions. — Nous avons dit, dans les Généralités, de quelle variété de moyens use la langue pour rattacher à Tidée d'un être ou d'un acte les notions complémentaires qui le situent ou le caractérisent : adjectifs ou adverbes, compléments sans préposition ou prépositionnels, propositions, etc.
Mais, quelle que puisse être l'importance des autres moyens, on se sert si souvent de compléments prépositionnels, qu'il nous a semblé indispensable de donner ici un aperçu général du développement des prépositions. Dans les livres qui précèdent, nous n'avions rencontré à peu près que des prépositions héréditaires : d, de, pour, en, contre,... qui existaient à la période latino-romane. 11 va en être tout autrement.
Sans doute le nombre des compléments est beaucoup plus considérable que celui des prépositions, mais Tesprit attribue fort bien plusieurs sens à la même préposition. Prenez-moi des oranges signifie : achetez-les pour moi, ou bien : achetez-les de moi. Malgré cette facilité, l'accroissement du nombre des prépositions a été un des besoins essentiels de notre langue. Dès la préhistoire du français, ce besoin s'est fait sentir.
Formation de prépositions. — 1° On y a pourvu d'abord à l'aide de l'agglutination de prépositions, ou bien de prépositions et d'adverbes.
Avant, encontre, envers, devers remontent à des compositions populaires postérieures à l'âge latin, et antérieures à l'âge français.
Derrière (de riere), dehors (de fors), remontent aussi haut.
2° On s'est servi d'autres o parties du discours » adaptées :
A) Lez (à côté), chez (à la maison), sont d'anciens noms.
B) Excepté, hormis, sauf, plein, durant, pendant, joignant, sont des adjectifs ou des participes devenus invariables.
Nous expliquons plus loin comment ces adjectifs, quoique restant invariables, demeuraient néanmoins adjectifs. On disait : sauve vostre grâce, ou :
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sauf vostre grâce. Puis le rapport primitif ayant cessé d'être aperçu, au lieu que sauf fût considéré comme un adjectif lié à grâce, grâce apparut comme régime, sauf fut donc une préposition. A la cruche même est semblablement devenu : à même la cruche.
Naturellement ces changements n'ont pas été simultanés dans toutes les expressions de ce genre. Excepté a été reconnu pour préposition au XVII® s., plein la chambre est plus récent, et tout le mond€ ne fait pas encore la distinction entre la copie ci-incluse et ci-inclus la copie.
30 On a formé des composés :
A) de substantif et adjectif : malgré.
B) de préposition et adjectif: atot (a-tout), en-droit, par-mi. On comprend ce procédé, le plus important. A tôt son avoir veut dire originairement avec tout son avoir. Tout fait ensuite corps avec a. D*où atout = avec^ luijnême formé de façon analogue antérieurement.
40 II s'est produit des décomposés analogiques ; Dans a été tiré de dedans, pour correspondre à sous de dessous, à hors de dehors (V. p. 424). La formation des prépositions n'a jamais cessé et dure encore.
Locutions prépositives, — Il s'est créé aussi, à côté des préposition», mn grand nombre de locutions prépositives, qui sont ou qui ont été pour la langue une immense ressource. Certaines sont mortes : a lei de (à la loi de) : pour r amour rfe ( = en raison de, par). Mais la plupart ont fait fortune : à côté de, le long de, en tête de, aux environs de, à droite de, au sujet de, vis-àvis de. Nous en voyons naître sous nos yeux, telles que : rapport à, histoire de.
Certaines de ces locutions ont été en concurrence avec les prépositions, ainsi autour avec alentour (à l'entour) et aux alentours.
Changements de forme. — Il est arrivé, au cours de'^l'évolution de la langue, que la forme de la locution prépositive a varié. On en a un exemple dans l'histoire de avant. Avant partir s'est transformé en : avant que partir, puis avant que de partir. C'était la forme préférée par Vau gelas. Avant donc quedVcrire, apprenez à penser {boil., A. P., i, 150). C'est seulement depuis le XV II le s. que avant de partir a prévalu (1).
Nos ressources. — Toutes ces formations ont contribué à nous donner une série d'outils d'une extrême richesse, dont on ne saurait pousser trop loin l'étude, aujourd'hui complètement négligée. C'est là un des éléments essentiels d'une langue analytique comme la nôtre. Pauvre en formes, elle se rattrape en effet par la grande variété qu'elle présente dans les mots destinés à marquer les rapports, de sorte que linalement, dans l'expression des nuances, elle dépasse de beaucoup en ressources les langues à flexions casuelles.
(1) n existe (l*autrcs exemples, où que s'introduit auprès des préposiUons : ce Monsieur le Vicomte a bien choisi son monde, qn* de te prendre pour son ambassadeur (Mol., G. D., n, 1).