SENS ET VALEUR DES PRÉPOSITIONS
Hérédités* -~ Il y a des ras où Je français coiilempurain jaunie encore intacte une construction latine traditionnelie. dont la préposition n'a pas changé, Cîcéron jurait per deos tmmoriaies, tienri IV jurait pftr htru ou parbleu (1).
Il va sans dire que tout essai dVxplication directe des sens que pciil avoir une préposition ainsi employée serait vaine ; ils ne s'expliquent i>as [lar notre langue. U n'y a qu'à les constater ; les mots onl des constructions hé réditaires comme ils ont des sens héréditaires. Nous l'avons dit plus haut à propos des compléments.
D'autres emplois résistent également à Fanalyse directe. Ils ne s'expliquent que par Teflacemenl progressif d'un rapport d'abortl fortement marqué, lequel, par l'extension analogique de la construction^ a tint par devenir tout à fait abstrait et sans caractère propre. C'est à la granimaire historique à en rendre compte.
Développements de sens* — Le développement type des sens prépositionnels, tel qu'on le présente dliabitiide, est le suivant :
1<* Sens local : sur le c/tamp ;
2^ Sens temporel : sur te soir ;
30 Sens abstrait : sur celte obsertuition.
C'est trop simple. i)'al>ord diverses préî)osilions françaises axaient, dés l'âge le plus ancien, perdu toute valeur locale. Ainsi pour. D'autre part, renchainement des sens n'a pas cette logique rig4»nreuse, que fies classements artiliciels prétendent lui donner (2). Seion (priniitivemeni te ton{j\ ou jouxte (à côté, d'après) n*ont jamais eu de sens iemi^orel. En ou ire, les extensions analogiques se sont faites en tons sens, et non dans une direction toujours la même.
CAE'BtcEs DF. LANciuE. — H y a eu dcs caprlccs tie langue, d'où des contradictions. Nous ne sommes plu.s autorisés à dire : tire sur /** fournat. Maïs inversement nous disons : te trouble se lit sur son oisagf^ alors que le XV II** s. employait aussi bien dans (cf. hacan, Berg,. il 5),
(1) Nolcr loiitefoiK qu'nri /art nnr t ÈtHingile.
(2) Voir rarlinU- A dmis ï«* Dktkmnaîrr gén^nd IL U. T. I>mTïii'*leUT éluH lrl'^ lîtT tJc ce elasiement, qui psl, vn l'ITct. une bcUe fonstrucHon \ug\qw\ nml^ rte r<'pr6s4»tiU' pas la riîaïîl* hisloriqiie.
Ce n'est pas seulement d'une époque à l'autre que des diflérences de ce genre se constatent. De nos jours, on écrit : donner un coup de poing dans le dos, mais : une gifle sur la figure. On dit : se promener dans l'avenue, ou sur l'avenue, mais non dans les boulevards, ni sur la rue (1).
Si on fait abstraction de ces particularités, il demeure un fait essentiel et général, le plus important de tous, c'est le passage d'un sens matériel quelconque à un sens abstrait. Donnons-en quelques exemples. Soit l'idée de charger : on charge un homme d'un fardeau, puis on finit par le charger d*ane mission^ d'un cours. L'idée de poids a disparu et partant le sens matériel de la préposition de (cf. soulager dVm fardeau).
On sort d*u/ie maladie, on en échappe, on en revient, on en est tiré ; l'idée de sortie est encore perceptible, elle ne l'est plus dans : guérir quelqu'un de la typhoïde.
Prenons à. Cette préposition marque bien une direction vers un lieu, dans : marcher k l'ennemi, courir à l'école, inviter k dîner, engager à sortir. Dans : recourir k des injections de cacodylate, à des moyens désespérés, on peut encore interpréter : se tourner 1)ers. Mais dans : crier au sacrilège, il n'est plus possible de traduire encore comme dans : crier au feu, appeler aux armes (dire de venir vers le feu ou les armes) (2).
De même pour sur. Influer SUT, c'était, du temps où l'on croyait à l'astrologie, couler sur, d'où agir SUT, puisque ce flux des astres déterminait la vie et le caractère. Comment retrouver le sens de ce sur dans : la politique influe sur le cours de la Bourse (3).
Passons à pour. Dans une phrase comme : on m* a pris ma montre pour cinquante francs, l'idée d'échange est encore très nette, mais elle est déjà atténuée dans : i7 a pris cela pour de l'or. C'est ce sens que l'on trouve dans : les misses prirent cette apparition pour une vache égarée (a. daud., Tart. Alp., 2-3) ; — une espèce d'enfant au teint rose, aux mains blanches. Que d'abord les soudards dont l'estoc bat les hanches Prirent pour une fille habillée en garçon (v. h., Lég., Aym.). Mais, à la dernière étape, pour ne signifie plus rien, il n'est qu'une copule : prendre pour femme.
Or des analogies de ce genre se sont développées depuis la préhistoire. Certaines sont de la période latine ou romane, et ont atteint de vieilles prépositions héréditaires. D'autres, postérieures, ont porté sur des prépo-
(1) Le développement moderne de après défle toute logique. Un enfant se pend aprèl vous. Il semble que le mouvement est tel que Tcnfant est suspendu à votre corps. Il y pend comme une passementerie aprèl une robe, un volant après des rideaux. On dira de même se cramponner après la table, se retenir après le garde- fou, après une corde.
Grimper après un arbre montre une image assez différente, mais encore visible. L'enfant y est suspendu; seulement, il avance vers le sommet, au lieu d'en descendre; on dit pourtant : après.
Or comment rattacher sûrement à l'un ou à l'autre de ces sens des expressions telles que : je cherche après mon frère, f attends après lui, si usuelles ? Comment trouver là rexpiieati«n de on ronchonne partout après r administration ? elle pleure après son chai ? Elle est après à s'habiller ?
(2) Cf. un résultat tient à un effort ; une domestique et un mattre tiennent Vun'jL Vautre.
(3) Cf. le développement reposer sur, appuyer sur, compter iur.
SEXS ET VALEUR DES PRfi.POSITIOSS
si lions de l'âge roman, comme devant : On part de : tenir ferme devant r ennemi, puis on dit : Intrépide devant le danger, où devant conserve encore son sens matériel. Il n'en reste plus rien dans : devant les menaces, elle céda (cf. en présence de cette menace).
Aucune préposition ou locution prépositive n'est à Tabri de ces changements. De proche en proche, en étendant leur sens, elles diminuent de valeur matérielle, et même, entraînées par l'analogie d'impropriétés en impropriétés, elles en arrivent à se vider de notions précises, et à n'être plus que des ligatures abstraites, qui servent à des constructions.
Croisements de constructions. — Il arrive dés lors que des prépositions de sens originairement très divers se rencontrent dans l'expression d'un même rapport. On donne une punition à un enfant pour sa mauvaise conduite. C'est le prix, très nettement. Si on emploie de, la notion est beaucoup moins nette. On le punit de 5a paresse ; on le récompense de son travail. Il semble que le de ait d'abord marqué la cause. En tout cas les deux constructions se rejoignent et se croisent (1).
On s'explique de la même façon l'hésitation si surprenante qui a duré jusqu'à la fin du XVII^ s. entre : sur {su) peine de la vie et : SOUS peine de la vie. Assurément la ressemblance phonétique y était pour quelque chose ; mais comment eût-on confondu sur et sous, si le sens avait été perceptible ? Trancher était périlleux pour ceux qui légiféraient, sitôt qu'ils se fondaient sur autre chose que sur l'usage. Expliquer le choix qui a eu lieu jadis n'est pas moins périlleux aujourd'hui, si on prétend constater autre chose que le fait.
Extensions analog^iques des constructions du verbe au nom et inversement. — Reste à parler d'une analogie dont les effets sont considérables. C'est celle qui pousse à étendre une construction usitée avec un verbe au nom correspondant ou inversement. Nous avons parlé de marcher à, marcher sur, on dira par suite: la marche à V étoile; — r historien en marche sur l'Académie (a. d.s.ud., Imm., 11). Nous avons parlé plus haut de influer sur, agir sur. D'après agir sur r opinion, on dira : action sur F opinion ; d'après exécuter une sentence sur un criminel; — exécuteur de ses sentences SUT des criminels (volt., Charl. XII, liv. i).
Quelquefois le nom prend le même complément qu'aurait le verbe être ou un autre verbe d'état, si on l'intercalait dans la phrase. Dans le fatras d'anecdoctes qu*il tirait de ses inépuisables bajoues, pour la plupart des charades à mon ingénuité provinciale (a. daud., Imm., 27).
Les noms ont souvent aussi les mêmes compléments que les adjectifs correspondants. Ainsi on dit : la douceuf au mal comme : doux au mal; la
(1) C'est ainsi que de, qui marque Torigine, et en finissent iwir se rejoindre dans les compléments de matière : une toiture de zinc, une toiture en tinc ; qu'on dit : pendre à un gibet et dépendre d'une volonté étrangère.
soumission, l'obéissance aux ordres, comme : soumis, obéissant aux ordres : ses faiblesses pour elle, comme : faible pour elle ; une honte vis-à-vis de sa femme comme : honteux vis-à-vis d'elle (1).
Deux noms qui ne sont pas de même espèce prendront même construction, tels : candidat et candidature : il le ramenait à leur conversation de la veille, à sa candidature au premier fauteuil vacant (a. daud., Imm,, 39).
Une similitude de sens entraîne une similitude de construction. Il suffit même, pour que le fait se produise, qu'on soit dans le même ordre d'idées : L'Évangile,., a été le suprême remède aux ennuis de la vie vulgaire.., une... distraction aux misérables soins de la terre (ren., Jés., x).
Il n'en reste pas moins vrai en général que le choix des prépositions dépend et doit dépendre du rapport qu'on veut marquer. Pour se rendre compte du soin avec lequel l'usage a été contrôlé, il suffirait de se reporter aux discussions sans fin, qui, à l'époque classique, se sont poursuivies au sujet de telle ou telle construction. Fallait-il dire : avoir un van en mains, ou dans les mains, ou entre les mains ? On sentait d'instinct l'extrême importance qu'il y avait à marquer les sens précis de chaque construction, et on distingua ces synonymes syntaxiques avec le même soin que des synonymes de mots. Si parfois il n'y a là que des observ^ations grammaticales où le sens n'entre pour rien (2), ailleurs la précision nécessaire n'a été acquise qu'à ce prix.
(1) Cf. nonchalance et nonchalant ; incerlUude et incertain ; flerlé et fier.
(2) Cf. son dédain du monde et son dédain pour le monde ; il est assis dam le fardin et au jardin.