‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 337 sur 586 · LES ÉLÉMENTS DE LANGUE SERVANT DE CARACTÉRISTIQUES · texte numérisé non relu

LES ÉLÉMENTS DE LANGUE SERVANT DE CARACTÉRISTIQUES

présence de la lettre e dans récriture, le féminin est semblable au masculin : égal, égale ; sûr, sûre ; amer, arrière (î) ; meilleur, meilleure.

Le redoublement de la consonne dans certains adjectifs n'est qu'un abus orthographique ; Ton écrivait, dans Tancienne langue, régulièrement nule, etc. (2).

30 Adjectifs terminés par une voyelle. — Lorsque Tadjectif est terminé par une voyelle, il se produit souvent au féminin, pour cette voyelle, ce qu'on pourrait appeler un allongement compensatoire : joli (jolï), folie (jolî). L'/ prend dans la prononciation une partie de la portion de temps qui appartenait à IV. Cette différence était parfaitement sensible à Tépoque classique. C'est par elle que s'expliquent certaines particularités de Taccord. soit des adjectifs, soit des participes, devant une pause : lête nû(e). au contraire nû-iâte ; les divinités que les anciens ont arforê^es), qu'ont adore les anciens. Nous avons déjà eu à parler de cette particularité (3).

40 Adjectifs terminés par une consonne muette au masculin. — Une foule d'adjectifs sont, dans l'écriture, terminés par une consonne qui ne s'entend plus au masculin : vert, bavard, dernier. Il n'est donc pas possible d'appliquer la règle des grammaires, d'après laquelle le féminin se forme en ajoutant e muet. La prononciation de gris est gri, gri + e donnerait grie et non grize.

En gardant le principe traditionnel, on voit surgir une foule d'autres formes inexplicables : gros (gro) > grosse, bavard (bavar) > bavarde. La vérité est qu'aujourd'hui la lorme du féminin se termine par une consonne, tandis que cette consonne a disparu du mascuWw gran(d),grand{e), grois). gros(se), 11 ne serait cependant pas exact de dire simplement que la consonne reparaît au féminin, car, au masculin, les consonnes sonores qui n'étaient pas appuyées sur des voyelles, ont, conformément aux lois phonétiques, passé aux sourdes correspondantes, et souvent ce sont ces sourdes qui figurent dans l'écriture ; ce n'est qu'exceptionnellement que l'orthographe a remis là une sonore comme dans gran(d), bavar(d).

Mais il suffira de rapprocher le féminin des mots dérivés. Comme les suffixes eur, aille, etc., commencent par voyelles, la consonne sonore est demeurée telle quelle devant la voyelle de ces sufTixes, ainsi que devant la voyelle e du féminin. Donc, pour trouver la consonne du féminin, il n'est que de considérer les dérivés avec suffixe vocalique : Grande, comme grandeur ; grise comme grisaille, grisonner ; grosse comme grosseur : bavarde comme bavardage (4).

(1) Les adjectifs terminés en cr, dans lesquels la consonne r se fait entendre au masculin s'écrivent au féminin par un è : fier, fière, amer, amére.

(2) Dans d'autres, au contraire, le rerloublemcnt de la consonne est utilisé pour marquer le son mouillé, aujourd'hui réduit à Paris à y : gcnUWc, pareille.

De même, c'est pour pouvoir figurer la palatale sourde qu'on a dû changer le c en 47 dans caduque, turque, publique. Avec un e, on aurait lu caduce comme puce. L'adjectif grec conseT>'e avec que le c du masculin f/recque.

(3) Dans la vallée de la Loire, vers le Nivernais et le Bourbonnais, l'é du féminin est encore aujourd'hui plus long : m. doré, t. doré.

(4) Dans uert, l'ancien féminin était verde (cf. verdeur) ; il a été refait sur le masculin.

GENRES ET NOMBRES DE L'ADJECTIF

50 Adjectifs or la consonne ^urde devient sonore. — Parmi les adjectifs terminés par une sourde, où la consonne sourde, en présence de Ve final, passe à la sonore, on peut citer particulièrement les adjectifs en / ; newf, npHve; passif passive; viU '^'Ve (autrefois : apprentit^ apprentiYe),

Certains d'entre eux (joli, apprenti) ayant perdu la consonne qui les terminait, ont pris un fénimin calqué sur leur nouvelle forme. Au lieu de apprentive, on dit aujourd'hui apprentie.

60 Adjectifs or en même temps le timbre de la voyelle antérieure SE TRorvE CHANGÉ. — Dans dernier, dernière, é fermé passe à è ouvert. Ce changement est récent. Il s'est terminé depuis le XVII« s. Tant que Ve du féminin a eu quelque valeur véritable, é est resté fermé : pé-rœ{ père). C'était la prononciation de Corneille. Quand 1'^ terminal s'est trouvé diminué au point d'être aboli, r ne s'articulant plus avec cet e, s'est articulé avec Vé précédent, et peu à peu cet é s'est ouvert. Il faut noter que le phénomène n'a pas atteint l'Est, où l'on dit encore mon pé(re), ni le Nord où l'on dit Liéch (Liège). Quant à l'accent grave, signe de la prononciation, il n'a pas été employé à cette notation avant le XVI II»^ s. De la même façon s'explique le changement de prononciation de eu dans ma[~ heureux et malheureuse.

Caprices d'orthographe. — - Par là s'explique aussi, en dernière analyse, l'orthographe, en apparence irréguliére, de divers féminins :

a) Des adjectifs en et, ot doublent la consonne pour noter que la voyelle devient ouverte : so-tte, coque-tte.

b) D'autres adjectifs en et notent la voyelle ouverte par un accent grave : complète, discrète, concrète, inquiète, .secrète, replète.

c) Les adjectifs en eux, ou l'x a par erreur remplacé l's ont naturellement le féminin en eu.se : heureuse, peureuse, curieuse (1).

70 Adjectifs où la voyelle se dénasalise. — Dans le masculin bon, on n'entend pas de consonne après o nasal. Au féminin, la consonne se fait entendre, et, dans la langue moderne, la voyelle perd sa nasalisation : bon bo-nn(e) (2).

De même an passe à a-n : paysan, paysa-nne ; un {œn) à u-n : brun, bru-ne.

L'p nasal est écrit de différentes façons : il correspond à des féminins bien différents.

in au féminin i-ne : fin, fi-nc ;

en . — e-ne : ancien, ancic-nne ;

ain ' ai-ne (ène) : uain, vai-ne (3).

Dans les deux adjectifs malin et bénin, la dénasalisalion de la voyelle s'accompagne d'un mouillement de la consonne nasale (écrite gn) : bénin.

(1) Pour les adjectifs en eur, voir aux Noms, p. 89.

(2) Ce phénomène se remarque au masculin devant voyelle : un bon ami (bo-n ami).

(3) On écrit la nasale par une lettre double après un e ou un o : donne, mitoyenne ; par une lettre simple partout ailleurs : anglicane, vainc, sereine, divine, commune. Toutefois, on écrit aussi paysanne, tyranne.

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bénigne : malin, maligne, La langue pooulaire dit d'ailleurs maii-ne, comme fine (avec le sens & adroite).

Exceptions apparentes. — 1^ Beau, nouveau, fou, vieux, mou^ jumeau ont leur féminin formé sur le masculin primitif : Bel, bêle, belle ; nouvel, nouvelle ; fol, folle ; vieil, vieille ; mol, molle ; jumeau, jumelle. ' Bel, devant consonne, en particulier devant s du cas sujet singulier ou du cas régime pluriel devenait beals (d'où, après vocalisation de /, fteaw, successivement réduit à beaus, beôs, puis aujourd'hui à bô). Cette forme a prévalu et la langue n'utilise plus la forme bel que devant voyelle : un bel(h)omme. La forme beau se trouve devant consonne : un beau geste, ou devant voyelle, quand il y a une pause après l'adjectif : cela était beau à voir.

20 Frais, blanc, franc font fraîche, blanche, franche. Le k, écrit c, devient phonétiquement ch devant Ve final. Or, frais avait autrefois la forme fresc, qui donnait /resche, comme blanc, blanche. Tandis que le masculin passait à frais, le féminin est demeuré.

De même grièche, qui n'existe que dans l'expression pie-grièche, est le féminin d'un adjectif disparu au XV I« s., griec, qui a été remplacé par l'adjectif savant grec. On a formé sur celui-ci le féminin savant grecque, qui a remplacé grièche.

Caprices cT orthographe. — Des féminins présentent des particularités d'orthographe que l'on ne s'explique guère. Pourquoi faux s'écril-il fausse et doux, douce ? Favori fait favorite. C'est l'influence de l'italien : favorita (Cf. bénite, à côté de bénie).

Quelques particularités. — Dans divers adjectifs, il s'est développé deux formes parallèles : exclue à côté de incluse. Chose plus curieuse, par analogie, le masculin perclus, sans aller jusqu'à perdu, a pris un féminin perdue. L'adjectif hébreu a pour féminin hébraïque : les livres hébreux, la langue hébraïque ; c'est un autre mot.

Pour les autres types de féminin, voir aux Noms, p. 88.

Adjectifs sans {forme féminine en a. f. — Dans l'a. f., certains adjectifs avaient une forme commune pour le masculin et le féminin, ainsi que nous l'avons vu : grand, fort. De même les adjectifs en ois .* une livre tournois ; en et et al : une cruel dame, une maison royal.

Mais le type petit, petite devait exercer une action analogique très forte sur cette catégorie des adjectifs à forme unique. Les adjectifs en ois ont pris la forme analogue oise à partir du XIP s., les adjectifs en d et al à partir du XIIP ; fort fait toujours forte au XV<? s. (1),

(1) La vieille forme de : fort, se retrouve dans Rocheforl. On disait aussi : les fonts baptismaux {foni » fontaine, est féminin).

les lettr es royaux

GENRES ET NOMBRES DE L'ADJECTIF

Grand n'a suivi que très tard la tendance générale. Il était au XVI<? s. à peu prés assimilé ; on le trouve à cette époque presque toujours avec un e, quand il est ailleurs que devant le nom (h. l., ii, 283). Mais l'époque grammaticale commençait. On garda des expressions : grand' route, grand' messe, grand* place... qu'on se mit à cataloguer. C'est à tort que l'or- Ihograplie a placé une apostrophe après l'adjectif, comme s'il y avait élision de la voyelle du féminin. Cette voyelle n'a jamais existé.

Adjectifs sous forme féminine en langue moderne. — Certains adjectifs n'ont que le masculin : Aquilin, bot, rosat, violât, qui s'emploient toujours avec le même mot masculin ; d'autres n'ont que le féminin, pour un motif semblable: fièvre scarlatine, femme enceinte.

Toutefois beaucoup d'adjectifs, qui avaient la même forme aux deux genres, subissent peu à peu l'influence générale, et tendent à former un féminin. On trouve dans Soulary : châtaine ; on commence à dire gro- • gnonne, etc.. Quelques-unes de ces nouveautés sont recherchées, il est vrai, pour des effets burlesques, barbe sanglière (v. h., dans stapfer, o. c, 28); — proprarienne, bricabracoise (balz.. Cous. Pons, éd. Ollend.. 61) ; — rabageoise (scaruon, Virg., i, 255); — la raison butorde de l'épicier (gaut., Jeun. Fr.. 199) ; (cf. mol., Escarb., se. 2) ; etc. (1),

( 1 ) Pour le pluriel d'»^ adjectifs, voir au cli^ip. des Noms^ p. 100 et s..

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