‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 42 sur 586 · LA DÉRIVATION · texte numérisé non relu

LA DÉRIVATION

tels que centif logie, qui entrent dans centiseconde ou bactériologie, pourraient fort bien être retenus ici en qualité de préfixes et de suffixes.

La vie des siaffixes. — La condition pour qu'un élément linguistique se détache des mots auxquels il appartient et en produise d'autres, est avant tout qu'on le perçoive comme un élément propre, et ayant une valeur. EU a été un suffixe, il ne l'est plus, et ne pourrait pas se détacher de soleil, de même eul de tilleul, ou ison de trahison. Il arrive souvent qu'un suffixe a plusieurs sens, ainsi oir, qui veut dire outil servant à dans fermoir, et lieu où une action se fait, dans lavoir. Le sens peut être même très effacé, il suffit que le suffixe apparaisse comme donnant au mot qu'il forme la valeur et le caractère d'un nom, tel ette dans lorgnette.

Il n'est pas nécessaire que le nombre des mots types soit très considérable. Naturellement la fécondité des suffixes dépend de toutes sortes de conditions, dont la première est leur utilité. A une époque de machines, comme la nôtre, les suffixes qui servent à faire des noms de machines ont une activité particulière, ainsi euse : mitrailleuse, moissonneuse, batteuse, etc. ; ateur : réfrigérateur, accumulateur (Cf. trice).

La réclame, dont dépend en grande partie la vie industrielle et commerciale, affectionne les noms d'apparence savante, qui donnent à un produit, souvent quelconque, l'air d'une invention scientifique. De là la multiplication des mots à physionomie grecque en ine, ol, ose, yl, ène. Voici ceux des annonces de la Presse Médicale du 19 novembre 1917 : théobromine, digitaline, pipérazine, choléine, iodine, tricalcinc, valbornine, minéralovine, broméine ; lactéol, néol, iodogénol, théosol, gaïacol ; phospharsyl, galyl, dialyl, stannoxyl, tannurgyl ; théosalvose, santhéose, iodalose. Ces suffixes en ine, ose, ol, yl passent forcément de ce journal, lu surtout par les spécialistes, à la quatrième page des grands quotidiens ; ils s'étalent en tous lieux sur les affiches ; de telle sorte que ces éléments linguistiques arrivent à avoir sinon un sens, du moins une valeur, même pour l'homme du peuple le plus ignorant. Pour lui, ine, ose... etc., s'appliquent vaguement à des choses qui coûtent cher, qui se vendent chez le pharmacien, mais qui guérissent.

D'autres raisons interviennent, la mode littéraire ou populaire. Dans notre langue contemporaine, poètes et prosateurs ont eu des toquades. Les noms en ance et en is ont foisonné : fulgurance, luisance, unisonance (chat., Mém., IX, 228, i, 263) ; — attirance (gaut., Frac, xvii); — baudel., Fleurs, xLvii) (1) ; — friselis (stuart merril, Po., 70) (2).

Certains suffixes ont été abandonnés : ail (fermait), ain (vilain), esse (humblesse), euil (chevreuil), ois (suédois), une (rancune), ion (champion), oie (banderole), etc.

D'autres ont changé de sens, ainsi ard, autrefois attaché à des noms

(1) Cf. étirances, oouance, seintilUmce, assouuissance, transhumance,

(2) et. groutUU, enlacis, friselis.

propres : Bernard, Renard, aujourd'hui accolé à des noms communs, auxquels il donne une nuance défavorable : dreyfusard, revanchard. Les causes de ces changements ne se démêlent pas toujours avec sûreté. // était phonétiquement assez consistant (aissil). Ce suffixe avait un sens très perceptible, il a pourtant disparu. Les suffixes ont, comme les mots, des destinées, où agissent des causes accidentelles, des faits de vie.

Un des faits qui méritent d'être notés, c'est la concurrence due à la vulgarisation des mots d'origine savante, dont les suffixes s'imposent à l'esprit: animation, conservation, vaccination. Ation élimine ainsi peu à peu aison, de livraison ou fenaison; déclinaison reste, mais nous parlons de dérivation et non de dérivaison. C'est à ces tendances d'esprit qu'est dû le foisonnement des mots en isme et en istc, qui triomphent partout en politique et en art : cubisme, naturisme, possibilisme, futurisme.

Changements matériels. — Les suffixes changent aussi dans leur forme. La transformation la plus commune est un renforcement, un allongement, qui le plus souvent se fait par agglutination avec un suffixe qui précède. D*épicier on tirait épicerie (la signification était : endroit où est celui qui s'occupe d*épices) ; erie a semblé ne faire qu'un, et aujourd'hui il supplante ie, moins consistant. Depuis le XVI I^^ s., le peuple dit mairerie, au lieu de mairie. De roué est venue rouerie, de rosse, rosserie, de veule, veulerie. Ce cas se présente fréquemment dans les diminutifs : elet (porcelet) est fait de el (eau) + ^t ; elette de et + ette : gouttelette ; eron (chaperon) de er + on.

D'autres phénomènes se constatent. Autrefois l'addition d'un suffixe, toujours accentué, amenait des changements importants, changements de timbre en particulier dans la voyelle finale : bergier faisait bergerie. Ce changement nommé apophonie a toujours lieu, mais il n'est plus aussi régulier ni général ; de volontaire le peuple a tiré volontairiat.

Il faut aussi noter les introductions de consonnes. De chapeau on avait tiré chapelier, aujourd'hui, on tire chapeauter (1). De même de bijou, bijoutier ; de café, cafetière ; de tabac, tabatière (2). On s'explique mal ornemaniste de ornement. Ailleurs c'est un d qui s'est intercalé ; brelan, brelandier.

Enfin les suffixes changent de mot d'attache. Ainsi âge s'ajoute en général à des verbes ; cependant on a tiré charronnage, factage directement de charron, facteur, sans passer par les verbes charronner, facter.

(1) Cf. panneauler, tuyauter, noyauter.

(2) Cf. échotier, ferblantier, morutier.

Page 1