‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 74 sur 586 · CHAPITRE V LES QUANTITÉS IMPRÉCISES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES QUANTITÉS IMPRÉCISES

Une portion imprécise d'une chose partageable. — Le français s'est créé une forme pour exprimer une portion d'une chose partageable et non nombrable. Elle n'existait pas dans la vieille langue, où manger pain signifiait aussi bien manger du pain que manger un pain, tandis qu'il est impossible aujourd'hui de dire : donnez-moi viande, et que rf«, de la sont nécessaires devant les noms de choses non nombrables, qui, tous, sont du singulier : du pain ; delà viande.

On comprend facilement l'origine de ces formes. Au masculin, de s'est contracté avec le (parce que deux e sourds se suivaient) idele > del > deu > du. Devant les noms eu voyelle, il n'y a pas eu vocalisation de / ; de l'onguent. Au féminin, de et la sont restés distincts. Pour le sens, on est parti des tours de phrase où de se faisait suivre de le, la. Par exemple dans Roland, le poète dit : deit hum perdre et del qiûfet de! peil ; (un homme doit perdre et du cuir et du poil; il faut comprendre : de son cuir et de son poil)- Ailleurs on trouve dans le même poème : trop a perdu del sanc (2229). Entendre : il a trop perdu du sang ou de son sang (cf. h. l., i, 463). De signifiait en prenant sur, puis il a signifié une partie de, et enfin une certaine quantité de : Et puis si prist des flors et de Terbe fresce et des faciles verdes ( Auc, 26 = il prit des fleurs et de Therbe fraîche et des feuilles vertes). Cette construction fut longtemps particulière à l'objet du verbe.

Naisscmce de l'article partitif. — Peu à peu l'usage de faire précéder ainsi les noms de formes partitives s'étendit de proche en proche. Elles devinrent de véritables articles qui accompagnèrent les noms (h. l., ii, 280. 391) : en aucuns lieux elle produit du charbon fort utile, en d'autres lieux elle conçoit et engendre du fer, de Targent, du plomb, de Testain, de l'or, du marbre, du iaspe et de toutes espèces de minéraux (palissy, 35) ; — habillée en servante, qu'on envoyait puiser de l'eau (mont., liv. i, ch. 2).

Henri Estienne donna de cet usage une théorie significative dans la Conformité (p. 50). Par imitation du grec, il accepte encore qu'on dise : manger pain ; mais en réalité nous savons par d'autres témoignages que l'usage de l'article était dès lors à peu près obligatoire. Il le devint tout à fait dès les premières années du XVII« s. Maupas déclare qu'on emploie du, de l\ de la pour les substances « partageables en parties similaires » (111). Du, de la est devenu l'article des choses non nombrables, qui sont toujours, ainsi

Page 1