CHAPITRE VI LES CHOSES NOMBRABLES
Naisscmce de l'article des. — Théoriquement, au pluriel, quand il s'agissait d'exprimer une certaine quantité de choses nombrables, il suffisait de mettre le nom au pluriel. Mais par un progrés tout à fait analogue à celui des formes du, de la, le pluriel des s'introduisit auprès des noms d'êtres ou de choses nombrables au pluriel. Ce fut d'abord un partitif. Puis le sens s'effaça et de proche en proche, des gagna les noms qui n'exprimaient aucunement une partie d*un tout. De : vos donra des terres que il tient ou de : si vos donra assez des terres, on passe à : si vos donra des terres.
Ce des servit de pluriel à un (1). Il faut bien le remarquer. Malgré la ressemblance des formes, du, de la d'une part et des de l'autre n'appartiennent plus à la même série d'articles. Aussi est-ce une erreur que de leur appliquer les mêmes règles. Du et des arrivent à se rejoindre. Comme on dit : la truite abonde dans cette rivière ( = les truites) en employant le singulier d'espèce, si on construit le partitif avec ce singulier : il y a de la truite dans ce lac, on exprime une idée très voisine de il y a des truites (êtres nombrables). Mais c'est là un cas particulier. Du est un partitif, des est le pluriel de un.
Les deux formes des et de. — Elles coexistaient déjà en moyen f. et étaient en concurrence : je congnoy des grans dames (Chev. de la T. L., 23) ; — il n'y eust jamais de si bonnes nopces qu'il n'en y eust de mal disnés (comm.,
I, 90, M.) ; — Jehan de Paris envoya au roy d'Angleterre de viande toute chaulde (J. de Par,, 48 ; cf. h. l., i, 463-4).
La même incertitude persistait au XYI^ s. : de simples femmelettes (pasq., Rech,, VIII, ch. 14, t. i, p. 787 C) ; — des grands seigneurs (d'aub., Œuvr.,
II, 270 ; cf. H. L., Il, 391, 433).
Au XV IT® s., Malherbe et Maupas estimaient qu'on devait dire de, quand le nom est précédé d'un adjectif, et Vaugelas considérait cette règle comme essentielle : il y a ii*excellens hommes; il y a des hommes excellens (ii, 6). C'était L^ probablement une des règles de rigueur dans la bonne compagnie. Mais il s'en faut bien qu'elle fût appliquée par ceux qui écrivaient ; on trouve souvent alors de, et non des, devant le substantif : tes lèvres sont d'appas dont l'esprit s'empoisonne (mayn.,i,47); — Adieu, belles rostisseries Où j'ay
(1) Le pluriel ancien uns (conservé de nos Jours dans les uns, quelques- un s) avait un rôle spéciar, que nous avons vu. Il se mettait prés des objets composés de plusieurs parties : U avoil une grande hure tflus noire qu'une car bouclée, c/... avait unes grandes jocs cl uos grans dens, (Auc. 24), V. p. 98.
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i^eu fumer d'aloyaux (s* am., i, 217). — Inversement des se rencontre devant adjectif.
En langue moderne la règle a été maintenue, sauf quelques cas particuliers. On dit bien : ne semez point de fleurs ; mais on peut dire aussi, si Ton veut faire une opposition : ne semez point des fleurs, semez des légumes ; — la France épuisée ne demande pas des louanges, mais des réparations.
Si l'adjectif forme avec le nom un nom composé, naturellement la règle ne s'applique pas : des belles-mères, des frcmcs-maçons, du pain blanc, du vin rouge. Il faut ajouter que même dans les cas où elle est applicable, cette règle est souvent violée par les écrivains. Nyrop a cité (ii, 362-4) une foule d'exemples. (Cf. bastin, Glanures, 45). Il serait facile d'en centupler le nombre : Fera des petites éditions qui voudra, mais notre grande sera unique (volt., Let,, 25 juin 1761) ; — on peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de fournir des grands hommes (ren., Jés,, ch. ix) ; — des remèdes pour des petites blessures (loti, Péch. d'IsL, 74); — des bébés.,, f ouatent dans le sable comme des petits chiens (herv., Flirt, 80) ; — un imbécile se croirait là chez des honnêtes femmes ! (maupass., Yv., 15).
Dans la langue parlée, on entend à chaque instant des pour de. Il s'en faut bien pourtant que l'usage decfessoit aussi étendu quecelui de du. Tel homme cultivé qui parle sans hésiter de boire du bon vin, ne dira jamais : voir des beaux pays.
ExpresBions de quantité qui accompagnent ies noms. — Pour exprimer une quantité imprécise d'êtres ou de choses nombrables, on se sert de divers adjectifs, d'adverbes, d'expressions nominales.
Certains adjectifs sont vieillis.
Maint. L'origine en est inconnue. Elle n'est peut-être pas latine. Ce mot est demeuré très en usage jusque vers la fla du XVII« s., Vaugelas le trouvait poétique (i, 252, ii, 410), La Bruyère le regrettait. Cet adjectif ne traîne plus qu'un reste de vie : en maintes occasions (h. l., m, 298).
Quant. E servait à l'interrogation, mais aussi à l'exclamation (outre qu'il marquait l'égalité). Il a vécu jusqu'au XYII^ s., dans les expressions qiantes fois, toutes et quantes fois; — Qaantes fols lorsque sur les ondes. Ce nouveau miracle floiloit (malh., i, 47).
Petites quantités. — 1® On emploie aujourd'hui les adjectifs : divers, certains, plusieurs, plus d'un : divers... orateurs se succédèrent ; — Sans chercher à savoir et sans considérer Si q:ielqu*un a plié qu'on aurait cm plus ferme. Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer (v. h., Chat., Ult. verba).
L'adjectif le plus usité aujourd'hui est : quelque, qui, composé depuis le moyen français, a fini par se souder en un mot unique : il n'avait que quelques hommes ; — on trouve là quelques vestiges dn l'ancien château.
2«> On se sert aussi de nombres précis, qui prennent un sens vague. Dans
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l'ancienne langue; deux servait ainsi souvent pour désigner une quantité très petite. On le faisait suivre de noms de matières d'une faible valeur : ail, dé, denier, esperon, cspi, ferdin, fétu, nois, parisis, pois : il ne vos prisent vaillant deus espérons. On retrouve ce deux en f. m. A moi, comte, deux mots (CORN., Cid, 397) ; — cela ne valait pas deux liards.
Trois, quatre apparaissent aussi très souvent dans l'ancienne langue : Ço dit la Geste, plus de quatre milliers (RoL, 1685) ; — A quatre pas d'/ci je te le fais savoir (corn., Cid, 403). Nous disons encore : trois ou quatre fois : — ne pas dire quatre mots, etc.
30 On emploie des adverbes de quantité : peu, guère : j*ai vu peu d'acheteurs ; — on n'a guère tiré de coups de fusil.
40 On se sert d'expressions nominales : certaines d'entre elles sont figurées : on prend dans son thé une goutte» une larme, un soupçon, un nuage de lait; — on mange Vint bouchée, un morceau, une wïeiie'de pain {cl, gros comme une noisette de viande) : — on demande une pincée de sel, etc..
Grandes quantités. — 1^ Adverbes de quantité. — L'ancienne langue avait un mot héréditaire moût, moult, qui a disparu ; on dit aujourd'hui : beaucoup, bien, pas mal ; — beaucoup d'hypothèses sont possibles ; — bien des hommes ont cru à ce miracle. En exclamation, que de, combien, tant de : Oh! combien de marins, combien de capitaines. Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines (v. h., R. et Omb., Oceano nox) ; — tant de générations ont passé. Ce que est vulgaire : ce qu*on en a vu ! — ce qu'/7 prend !
2® Nombres précis. — Ils commencent à sept; sept est un nombre fatidique (sept jours) ; plus de sept signifie un assez grand nombre : il y en a plus de sept qui accepteraient. (De même en a. f., si l'en mercie bien sept fois {Durmartle Ga//., 4391).
Le nombre trente-six a dans la langue populaire un emploi particulier : 27 m'a interrompu trente-six fois ; voir trente-six chandelles, Vingt, cent, mille sont très classiques : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage (boil., Art p., 1, 174) : — mille songes affreux, mille images sanglantes Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur (corn., Ilor., 216). Malherbe protestait quand on employait devant lui ces façons de parler. Il avait tort ; c'est là un pçocédé, conforme aux lois du langage, qui a parfaitement sa place, même en poésie.
30 Expressions nominales. — Deux sont à mettre à part, c'est quantité de et nombre de, qui s'emploient sans articles comme de véritables expressions quantitatives.
Force dans le sens de beaucoup, que Bufïier trouvait vieilli (par. 333), a peut-être été sauvé par le vers de La Fontaine : j'ai dévoré force moutons. Cette expression n'est cependant pas d'un grand usage. On dit une quantité, un grand nombre, une foule. Les expressions figurées sont aussi fort nombreuses :
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une file, une enfilée, une enfilade, une queue, une kyrielle, un chapelet. Celles-là se rapportent à des choses formées en longues lignes : un chapelet d'injures, une enfilade de colonnes. Une pluie, un déluge, une aoalanchc se disent de choses qui semblent tomber : un déluge de maux, une bordée d'injures ; (qui éclatent comme une bordée de canon). D'autres sont des noms de mesures relatives au volume : une poignée, une hotiée. La langue est extraordinairement riche en expressions de cette sorte.
Un de ces collectifs indique la variété en même temps que le nombre, c'est toute sorte de (cf. divers). On a hésité à le mettre ou au singulier ou au pluriel ; l'usage est encore libre (cf. toute espèce de).
La quantité approjcixnative. — Pour exprimer Tidée de quantité d'une façon approximative, on peut se contenter souvent de prendre un nom tel que une douzaine, une vingtaine, une centaine, qui ne signifie pas toujours douze, vingt, cent ; ou bien on a recours à un adverbe spécial : environ. Étymologiquement il signifie : en tournant autour (cf. virer). Il arrive naturellement à s'appliquer aux mesures de quantité qui marquent Tapproximation : il m'en faudrait environ deux cents. On use aussi d'autres adverbes : à peu près, autour de ; il en a emporté à peu près vingt. Quelque se place souvent devant le nom de nombre pour marquer que ce nombre ne doit pas être considéré dans sa précision arithmétique : quelzques sept OU huyt cens personnes (Comm., i, 207).
Il arrivait souvent dans la vieille langue et dans la langue classique que quelque, dans ce sens, eût la marque du pluriel : quelques huit Jours (corn., dit., 399). Aujourd'hui, avec s, quelques prendrait devant le nom de nombre une valeur de multiplicateur, ce qui serait tout différent de la valeur qu'il a dans les exemples cités : quelques cent mille francs voudrait dire plusieurs centaines. Quelque au sens d'environ a en effet été déclare invariable par Vaugelas (i, 55 ; h. l., m, 520).
Nous disons aussi : quelque chose comme, dans les : elle a dans les quarante ans. Ou bien nous marquons les limites entre lesquelles il faut se tenir : de deux à trois mois, des enfants entre trois et quatre ans ; — deux au moins, trois au plus.
Nominaux numéraux. — Plusieurs des expressions que nous venons de voir s'emploient comme nominaux : puisque beaucoup s'en vont; — Combien ont disparu, dure et triste fortune ! (v. h., R. et Omb., Oceano nox). Cet emploi de beaucoup a été l'objet de controverses au XIX® s. Pouvait-on dire : beaucoup ont étudié ? Les puristes rejetaient cette forme. On ne voit pas cependant pourquoi la langue n'accepterait pas beaucoup comme sujet, alors qu'elle tolère parfaitement peu : peu y réussissent. Tant numéral, est très usité : Combien ce poulet ? C'est tant. — Un d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage, promit d'en rendre tant (la font., Fab., vi, 4); — Tant pour les coups de fouet qu'il reçut à la porte, César, tant pour l'amen, tant
pour r alléluia (v. h., ChâL, A un martyr). De là tant et plus, qui a le sens de beaucoup (cf. en mathématiques n + 1).
n arrive souvent que l'adjectif et le nominal ont une forme différente : quelques, quelques-uns. Quelques-uns est formé de quelques et du pluriel tins, que nous avons déjà vu. Ce nominal peut s'employer, soit avec un complément : quelques-uns d'entre vous, soit seul : quelques-uns estiment. Pendant longtemps on disait aussi aucuns. Aujourd'hui la forme — un peu archaïque du reste — est d'aucuns : il y en a d'auennes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents (mol., Mal. im., II, 6) ; — Tristapatte est jeune, bien bâti ; Û'Buenns prétendent qu'avant V offense, la femme s'était déjà vengée (muss., Let. Dup., let. 3).
Jadis autre, soit au singulier, soit au pluriel, s'employait sans article. Desportes écrivait encore : et par mesmes appasts, autres pourchasseront, (El., I, 9). — La forme autres s'est conservée jusqu'à l'époque classique. Malherbe a exigé d'autres (iv, 364). On le trouve au singulier : mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère (mol., Tart., 817). Aujourd'hui, par suite de la concurrence de de et de des, on tend à dire des autres : vous en trouverez des autres.
A autre au singulier on ajoutait souvent en a. f. tel : autre tel. Le mot ne se* trouve plus en f. m. Nous ne dirions plus avec Malherbe ; elle ne prit rien qu'un manchon et quelques gants et autres telles gentillesses (m, 126). — Nous disons : et autres semblables, et autres ejusdem farines.
Autrui — Autrui est une ancienne forme de autre, à laquelle nous reviendrons ; c'est un vrai type de nominal indéterminé. Il a été sauvé par Vaugclas. Malgré cela, on peut dire qu'il n'entre plus que dans un petit nombre d'expressions : lé bien d'autrui, ne pas faire à autrui, etc. Il ne désigne jamais que des personnes. Il s'emploie aussi bien pour désigner une personne que plusieurs. '
Quelque chose n'est devenu qu'au XVII® s. un mot composé de genre masculin, où le nom féminin chose n'a plus donné son genre à l'expression (VAUG., I, 354 ; MÉNAGE, 0., 46 ; n. l., m, 518). On remarquera la différence en comparant à une chose : une chose m'inquiète et elle est grave ; quelque chose m'inquiète et cela est sérieux. La Mothe le Vayer estimait encore que : ai-je fait quelque chose que vous n'ayez fait» ou faite étaient tous deux bons (Œuv., II, 639).