LEMESLE
Charles Lemesle naquit à Rouen, en 1731. 11 dirigeait une vaste entreprise commerciale avec des succursales importantes au Havre, à Nantes, à Bordeaux ; il se trouvait à la tête d'une grosse fortune. Il consacrait ses loisirs aux lettres. Avec la Révolution il perdit la plus grande partie de sa fortune et il put s'écrier ' :
« Jeune encore, je suis vieux déjà et j'ai vieilli vite : mes cheveux, comme ceux de Marie-Antoinette, ont blanchi en une nuit. Au jour, elle a perdu la vie et moi mes illusions ; ainsi qu'elle j'ai maudit le jour et suis entré dans un autre monde. »
Lemesle se retira des affaires en 1798. Il devint député de la Seine-Inférieure au Conseil des Cinq Ceuls et au Corps législatif en 1799. Il mourut à Rouen, en 1814.
Outre ses Misophilanlhropopanutopies, maximes non dénuées de valeur, il a laissé plusieurs Epîtres, des Comédies et Guillaume le Conquérant (1758), le Pacte de Famine (1760) et un recueil de poèmes intitulé La Servitude abolie.
1. Charles Lemesle. Misophilanthropopanutopies ou Tablettes d'un sceptique. Paris, Charles Richet, 1833, in-12. Avec cette épigraphe :
Gens de bien, Dieu vous saulve et guard ! Où êtes-vous ? Je ne vous peus veoir.
Attendez que je chausse mes lunettes.
François Rabelais.
— Les hommes qui pensent toujours ce qu'ils disent ont le tort de se croire en droit de dire toujours ce qu'ils pensent.
— J'avoue qu'il faut être vertueux pour être heureux, mais j'avance qu'il faut être heureux pour être vertueux.
— Le moraliste, en général, borne ses fonctions à celles d'une trompette de régiment : après avoir sonné la charge et fait beaucoup de bruit, il se croit dispensé de payer de sa personne.
— Personne ne vit moins tranquille que l'homme toujours occupé du soin de sa tranquillité.
— Il en est des caractères comme des vins : il n'y a que les meilleurs qui, avec l'âge, gagnent en douceur ce qu'ils perdent en force ; les autres tournent à l'aigre.
— Les femmes font tant de cas de la pudeur qu'elles veulent toutes en avoir, mêmes celles qui, en fait d'hommes, ne craignent que les voleurs.
— Les joies de ce monde me rappellent toujours l'état de ces poitrinaires qui ne peuvent rire un peu fort sans tousser aussitôt.
— La condition sine qaa non de la sagesse et du bonheur, c'est une bonne digestion.
— La seule confidence peut-être qu'on puisse faire sans danger à la femme la plus discrète, c'est qu'on la trouve jolie.
— Il n'est point d'homme ni aussi sage ni aussi foui qu'il le paraît.
— La plupart des femmes n'estiment les hommes qu( par leur force physique et leur faiblesse morale.
i \ PENSAI in iNÇ USE 101
— Il y a beaucoup de choses que nous croyons penser parce que nous les disons.
— L'homme de lettres tire à vue sur le public : mais, le public est un mauvais payeur qui chicane presque toujours sur la validité du titre.
— Il est aussi difficile d'avoir tort avec soi-même que d'avoir raison avec les autres.
— Le mérite se cache de peur de n'être pas reconnu.
— On fait des règles pour les autres et des exceptions pour soi.
— Le propre de la maxime est de s'accommoder aux différents esprits. Tel en admire la justesse qui n'en sonde pas la profondeur ; tel en mesure la profondeur qui n'en saisit pas l'étendue ; et enfin tel se récrie sur l'étendue, la profondeur et la justesse qui ne la comprend pas du tout.
— Prendre la vie au sérieux, c'est filer le parfait amour avec une fille.
— L'homme éclairé méprise trop pour haïr beaucoup.
— Le cœur est quelquefois honnête : l'esprit est toujours plus ou moins fripon.
— Les hommes s'amassent autour d'un malheur comme les corbeaux autour d'une charogne et dans le même but.
— Il faudrait penser comme si l'on devait mourir le lendemain et agir comme si l'on ne devait jamais mourir: la sagesse a aussi ses inconséquences.
— L'homme vulgaire craint la mort : le philosophe craint de la craindre.
— Il y a beaucoup de gens dont toute la sensibilité consiste à croire aimer.
162 LA PENSÉE FHANÇAISI.