‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 273 sur 311 · Corr., II · texte numérisé non relu

Corr., II

il reste le plus actif, le plus laborieux des membres de la compagnie. Sainte-Beuve et Patin, (au dire du premier) trouvaient même qu’il parlait trop (1). Toujours il votera, même malade, jusqu’en 1863. Toujours, quoique gentilhomme, il ne choisira que des «hommes de lettres véritables (2) ». Il participe activement aux succès de Laprade et de Musset ; il travaille à celui de Littré.

En janvier 1854, il écrit à Busoni : « J’ai à présider bien des commissions comme chancelier (3) ». Au même, en décembre « Mercredi 20 et jeudi 21, je n’y serai pas à cause de l’Institut (4) ». En 1858, il oppose à la Cour, où il ne paraît pas, l’Académie à laquelle il donne son temps (5).

C’est à peine si, au cours de son séjour en 1849-50, ses mercredis sont de nouveau très fréquentés (6) ; il s’excusera d’y avoir perdu son temps; Car, de retour définitivement à Paris en 1853, après trois années de vie d’ermite (7) à la campagne, il continue à Paris « cette vie si grave et si complètement retirée (8) ». Il écrit le 29 février 1860 : « Je suis plus solitaire que bien des moines (9)». Mais cette solitude même ne lui inspire aucune pensée amère ; elle lui dérobe tous les aspects nouveaux du monde où il

pourrait retremper son génie ; il se contente de sourire, d’un sourire énigmatique et las.

Ainsi mutilée, sa pensée a pourtant ébauché plusieurs œuvres. Des « trois romans historiques » dont parle Ratisbonne, nous en discernons deux, d’après des brouillons, et des notes de lecture antérieures aux brouillons.

En 1849, alors qu’il se préoccupait des assassinats politiques, il avait été amené à de longues lectures d’historiens anciens et modernes. De là, le projet d’un ouvrage théorique sur l’histoire, dont une note du 6 mai 1849 fixe le sens assez clairement. L'histoire y est définie : « Le souvenir du passé perpétué dans le présent pour l’avenir », formule ambitieuse qui tend à faire de l’histoire une science synthétique, comme le concevaient les Saint-Simoniens ; — elle est en rapport avec la définition également ambitieuse quil donne du roman historique, à la même époque (10). Le plan de ce travail trahit une influence comtiste. Vigny distingue plusieurs âges dans

4. SAINTE-BEUVE, R.D.M. 2. Corr., II, 134. 3. Corr., II, 119. LÉCorr 12205 Corn 1 AA MEGA CorraUtl: 3.0 7. NCorr ll, 7e 8. Corr., 11, 70. 9. Corr., II, 181. 10. Inédit.

la genèse de la science historique. Au premier àge, celui de la tradition orale, a succédé l’âge de l’histoire poétique et légendaire, à la façon d’Hérodote (c’est l’âge théologique). Puis, les faits, rationnellement distribués, ont été cependant falsifiés dans leurs

rapports, en vue de soutenir certaines thèses : on le voit dans Bos-

suet comme dans Voltaire (c’est l’âge métaphysique). Enfin l’histoire a connu une méthode plus objective : c’est celle du «discours philosophique sur l’histoire » dont Montesquieu a le premier donné la formule (âge positif). Durant tout le reste de sa vie, Alfred de Vigny s’intéresse à la méthode historique. Il lit, vers 1855, Boulainvilliers, Augustin Thierry, et Fénélon : il s'étonne que Fénelon n’ait pas deviné, au temps de Charles Ier, l’établissement durable du régime parlementaire anglais. « I] n’y comprend rien du tout et n’y voit qu’une passagère anarchie (1) ». Dans Boulainvilliers, dont l’incorrection le choque, il discerne le plan des Capétiens pour abaisser la noblesse par des créations sorties d’eux : ici le gentilhomme se réveille, ou, tout au moins, le romancier de la noblesse, celui qui concevait, alors, Féra et Blanzac.

Féra est un roman militaire dont l’idée date de loin. En 1830, avant même que Vigny eût écrit Servitude, il projetait de décrire «le martyre du soldat » auquel s’opposerait « une carrière pohtique d’avocat toute pleine de trahisons et de récompenses ». En 1848, il y revient pour raconter la vie de « deux cousins » qui aiment une même femme, Sylvie. Leur vie, pour la conquérir, sera différente. L'un, journaliste, connaîtra une carrière de «succès, de vanité et d’orgies d’estaminet (2) ». L'autre, officier et modeste, mènera, comme le capitaine Renaud, une vie de souffrance et de sacrifices : le premier trahira le second.

Ce schéma combine deux inspirations, d’ailleurs solidaires : l’admiration pour l’armée qui se dèvoue, le mépris pour le journaliste, profane de l’ «arche nouvelle », selon son mot. A cette ébauche succède, à date indécise, un plan où le journaliste n’a plus sa place, mais où apparaît un officier duelliste nommé Féra, qui meurt victime de sa brutalité. Le plan sera d’ailleurs remanié sans cesse. Vigny élargit son esprit aux dimensions d’un récit en trois épisodes, dont l’un se déroulerait au temps de Turenne (3), le second en lan I de la République, le dernier à l’époque du général Malet. Y eût-il confronté l’indiscipline honorable du soldat au temps

4. Inédit 2. Inédu. ; 3. Turenne, avec 3.000 cavaliers et 500 mousquetaires, se porte à Paris

contre le maréchal d’Hocquincourt ; il se pose en arbitre sans favoriser ni læ révolte du Parlement ni l'injustice du ministre (Znédit).

“le Louis XIII avec l’asservissement anonyme du. soldat. contemporain ? C’est possible.

De 1854 à 1859, Vigny reste très attentif aux choses militaires. Deux grandes guerres, entreprises à peu d'années d’intervalle, expliquent cette attention. Mais deux sentiments semblent conduire sa pensée, et, comme par un glissement insensible, sesuccéder dans sa préférence : c’est, d'abord, la! vénération pour l’homme qui lutte ; ensuite, la mésestime pour l'officier contemporain.

«Platon, écrira-t-il en 18541, compare les guerriers à des chiens. Il leur veut les mêmes qualités: le.chien tue et rapporte.le gibier (1)». L'homme de guerre, dit-encore le poète,est un «homme de peine ». Que l’on compare la journée d’un officier à celle d’un magistrat ou d’un administrateur. Ailleurs, il écrit ‘que les souffrances .du corps mettent l’homme de guerre au-dessus des autres hommes, comme l’état de mère, avec ses souffrances, élève la femme au-dessus des autres femmes. — Ces souffrances sont plus vives pour l’aristocrate que pour le soldat de basse origine : « Deux espèces, d’ ‘hommes », note-t-il en février 1855, un être affiné peut faire la guerre ‘avec une bravoure intrépide, mais la vue du carnage excède ses nerfs ét le tue. Au contraire, le paysan, accoutumé dès l'enfance à tuer le porc de famille, « tue, vase coucher, et-s’endort surisa baïonnette après l’avoir.essuyée en sifflant (2) ».

Cette note aristocratique est rare. S’il admire !la ‘hiérarchie de lParmée anglaise, -où le sous-officier ne peut aspirer aux grades supérieurs, c’est parce qu’elle:prévient le chef contre l'ambition personnelle qui, à son jugement, ronge l’armée-contemporaine.Les généraux, comme Les diplomates, se servent des :soldats pour deurs fins personnelles.

Vigny a senti-son Hbéralisme se réveiller-avec.cette guerre-entreprise contre Nicolas, le symbole de l’absolutisme, et contre l'avis des Jépitimistes ‘français :(3). Le « second Hbillet de Wanda » est un post-scriptum vainqueur au poème sombre-etiirrité de 1847 (4).

Mais, dans cette guerreibienfaisante, les généraux n’ont pas droit à l’estime (note du 13 mars 1855) : les soldats seuls furent. grands ; sur leurs tombes à peine refermées, les princes, dès le congrès de

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