LE SÉJOUR DE LAUSANNE : UN APPRENTISSAGE
POUR l'avocat de la papauté
Lausanne fixa Maistre, pour un temps. Sa plume s'acérait, pour lancer au delà des Alpes les Lettres savoisiennes , Discrètement, il organisait un service de renseignements sur les faits et gestes des révolutionnaires en Savoie, et puis entrait en relations avec les insurgés lyonnais*. Les agents de la Révolution le surveillaient, et l'un d'eux, Venet, dans une railleuse dépèche, montrait Maistre <c faisant gravement subir des interrogatoires, dans sa salle d'audience qui est en même temps la cuisine », aux émigrés qui
1. Vermale, Annales révolutionnaires, septembre-octobre 1920, p. 388-8W. — D«BC08tes, Joseph de Maistre pendant la Révolutien, p. 471-480.
oUicitaioQt doâ passoportB pour le Piémont*. ^^)mbroux étaient les prêtres qui savaient le che-
m de cette c cuisiue » : ils trouvaient, auprès • !•- Maistre, des secrétaires-prêtres, Noirot, Sauiii'i*. Les uns apportaient des nouvelles, d'autres (U'ii)uiiduieiit des secours, d'autres venaient causer. La vie douloureuse de Maistre se mêlait désorin •!>. quotidiennement, à la vie douloureuse de l'Église, c II se charge de faire des collectes pour 's prêtres déportés i, écrivait Venct.
On a calculé que de 1794 à 4797, parmi les I 212 émigrés qui se blottissaient à Lausanne, il N avait 128 prêtres, dont 67 venaient de France et t)l do Savoie» : trois d'entre eux, Thiollaz, Besson, Bigcx, devaient plus tard porter la mitre, sur les sièges d'Annecy, Metz, Chambéry. Pour la pr^ luière fois depuis la Réforme, la meaae, dans Lausanne, se célébrait au grand jour, dans l'oratoire de la baronne d'Holca ; la Révolution fran- < aise, là-bas, réintégrait le catholicisme. Dans oe
Toir calviniste où l'avait transplanté l'&preté
I Mandoul. Joseph de Maitlnr et ta politique d€ ta maison <U >ie, p. 39. n. 4 (Taris. Alcan, 1899). — MaitU^, par surcroU. <Mganisai(-ii des enrôlemeott? Nous ne le croyons pta, câr U résulte du Journal inédit. 3 janvier 1794. que MtitUv signa une dt^claration d'après laquelle il ne faisait aucun enrôlement pour le roi de Sardaigne, et qu il en donna sa parole d'honneur à M. de Buren. seigneur baiUif de Lausanne.
2. Descostos, JcxtfpA de ilaùirtf pendant la Hevotulion, p. SSI.
de son destin, Maistre était comme environné d'une vaste colonie sacerdotale que le malheur même des temps rendait fervente. L'abbé de Thiollaz y jouait le rôle d'un é veilleur d'âmes : il organisait des retraites, pour « évangéliser les nobles victimes de l'honneur qui avaient préféré la terre étrangère à la trahison ». Vainement Albitte, le proconsul révolutionnaire, se flattait-il de déchristianiser la terre savoyarde; Thiollaz étudiait les cas de conscience créés par les lois de la Convention ; il faisait école de missionnaires qui s'en iraient furtivement, en terre savoyarde, éclairer les consciences, confesser, prêcher, immoler Dieu et peut-être s'immoler. Maistre admirait cette campagne de zèle : « Depuis quinze siècles, écrivait-il, on ne demandait que la sainteté à cette classe d'hommes ; aujourd'hui l'héroïsme qui fait braver la mort est encore leur apanage, comme au siècle de Dèce et de Dioclétien* ». L'Église savoyarde, qui n'avait plus d'autre force que ses vertus mêmes de prosélytisme, semblait plus riche de sève, plus allègre en son élan, qu'au temps où planait et pesait sur elle la protectrice hégémonie de la
1. Œuvres, VII, p. 261. — Nestor Albert, Vie de Mgr de Thiollaz, I, p. 127, 185, 193, 214 (Paris, Champion. 1907). Nous sommes très redevables, pour létude do ce séjour de Lausanne, à un travail inédit de M. Vermule.
dynastie v\ du Sénat. Et ce spectacle devait .irtucher Muistro à l'àme apostolique de ThioUai. Au surplus, leurs deux intelligences étaient <i<>Htinées i\ se comprendre. Un jour que Vuarin, I* futur curé de Genève, demandait si l'Église ne devrait pas suivre, à l'égard de la Révolution, la même politique que jadis à l'égard des Barbares, Thiollaz ripostait :
< 11 y a une nature et tôt ou tard elle revient à son but. La société a des régies qui ne dépendent pas d'ello; elle peut les méconnaitre pendant quelque temps, mais bientôt elle est priée d'y revenir. Les gouvernements ne font pas des actes de volonté, mais dft jugement, c'est-à-dire qu'il y a des lois universelle^i qui règlent le sort des sociétés. Je n'ai pas le plus léger doute sur le terme de la Révolution, sur la intégration de ce que les ignorants présomptueux ia Un du siècle ont regardé comme des préjugés et *l '«< erreurs '. »
Ces lignes, qui sont da 27 août 1793, pour- I lient être signées Maistre. Or, ce prêtre, dans nue heure tragique, avait proclamé, au nom du chapitre d'Annecy, que le Christ lui-même avait institué l'ordre hiérarchique du gouvernement de l'Église, et que le Pape possédait, de droit divin,
i. Marltu c'i KlcuiN. iiiN.-.'r i.<^ M. yuarin. I. p 43 ^Genève, 1861).
une primauté de juridiction *. Maistre savait que ce confesseur de ce qu'on appelait alors les « doctrines ultramontaines » avait failli en devenir le martyr. Dans son contact avec Thiollaz, Maistre apprit à regarder Rome comme elle devait être regardée, — cette Rome dont plus tard il écrira dans son Journal : « Il faut faire un livre sur Rome ou n'en pas parler * » . L'élève bientôt dépassera le maître : lorsque ThiollaZ; en 1796, rédigera l'acte de rétractation qui devait être signé par l'évêque constitutionnel Panisset, Maistre trouvera que « ce n'est pas assez fort », et libellera la formule en termes plus durs ^ ; et lorsque en 1820 s'imprimera le livre du Pape, un lecteur surgira, pour « attribuer aux conciles le pouvoir de déclarer le Pape hérétique, s il y échoit », et cette proposition, sur laquelle Maistre aura « de grands doutes* », sera signée Thiollaz.
1. Albert, op. cit., I, p. 125 (déclaration du 25 février 1793).