‹ La pensée religieuse de Joseph de MaistreChapitre 98 sur 109 · CATHOLICISME ET POSITIVISME JOSEPH DE MAISTRE ET AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

CATHOLICISME ET POSITIVISME JOSEPH DE MAISTRE ET AUGUSTE COMTE

« Il n'y a pas de sujet sur lequel je me sente plus fort que le gouvernement temporel de la Providence », dit le Comte dans les Soirées de Saint-Pétersbourg . Et de fait, toute sa vie, et dans la lointaine préhistoire comme dans l'histoire de son temps, Maistre avait suivi, observé, analysé, les démarches de la Providence. Les Considérations sur la France avaient restitué aux conseils divins leur souveraineté sur cet Homme du

XVIII* siècle qui croyait, par la Révolution, s'émanciper de Dieu. \J Essai sur le principe générateur des constitutions politiques avait deviné l'action de ces mêmes conseils, aux origines de l'histoire, pour la formation des pouvoirs, et des peuples, et des langues. Le livre du Pape les montrait s'incarnant sur terre dans le gouvernement même des Souverains Pontifes. L'opuscule sur les Délais de la justice divine adaptait l'antique plaidoirie dans laquelle Plutarque avait défendu la divinité contre le reproche d'être trop lente en ses châtiments. Le manuscrit des Soirées de Saint-Pétersbourg , que Maistre mourant laissait inachevé, nous mettait aux écoutes de trois interlocuteurs, dont deux au moins affectaient d'être de libres esprits, et qui tous trois, jugeant le gouvernement divin, le renvoyaient indemne du procès que le xviii"' siècle avait osé lui intenter.

Laissant aux théologiens le soin de discerner, dans l'au-delà, les réparations justicières qui rachèteraient les iniquités de la terre, ces triumvirs dont Dieu devenait le justiciable regardaient sur la terre même la distribution des biens et des maux; ils tombaient d'accord qu'en fait la masse des gens vertueux est plus heureuse que la masse des gens vicieux, puisque les pénalités humaines,

et un certain nombre de maladies, et les remords, châtient ceux-ci et épargnent ceux-là ; et c'est en quelque façon par des calculs de sociologue que Maistre disculpait Dieu de se désintéresser de la félicité temporelle du juste. Quant aux malheurs, quant aux fléaux, auxquels nul homme, fût-il absolument vertueux — et qui donc oserait se dire tel? — ne saurait être soustrait, l'auteur des Soirées, s'éclairant de toutes les traditions primitives, y voyait une conséquence pénale de la dégradation humaine, de ce que le dogme chrétien, parallèlement à ces traditions, dénomme le péché originel. Par surcroît, expert à déchiffrer, sous les innombrables croyances qui parfois 1' c encroûtaient )), la vérité universelle, Maistre constatait, à travers le temps et l'espace, une foi unanime au mystérieux mécanisme qui fait de l'enfant le bouc émissaire de ses pères, et de l'innocent le bouc émissaire du coupable, et qui érige le sang en instrument de rachat; une foi unanime, aussi, à la possibilité d'arrêter par la prière le cours des châtiments divins. Et parallèlement aux doctrines de l'Eglise sur la communion des saints et sur la prière, Maistre concluait que les souffrances du juste et que les supplications de l'àme humaine insèrent leur rôle et leur action dans le fonctionnement du règne divin. « Gomme

de tous ceux qui ont attendu un peu tard pour commencer d'écrire, a dit très justement Brunetière, on peut dire de Maistre qu'il n'a composé qu'un seul ouvrage et développé qu'une seule idée ; il a été, pour ainsi parler, le théologien laïque de la Providence ^ »

Or l'époque où la publication des Soirées achevait de venger Dieu des assauts du philosophisme était celle où commençaient de se dessiner, dans le jeune cerveau d'Auguste Comte, les grandes lignes du positivisme : Comte faisait son entrée dans le monde intellectuel au moment où, par la mort, Maistre en sortait. Et l'on vit ce spectacle curieux : Maistre salué comme un précurseur, et même, à certains égards, comme un maître, par cet Auguste Comte qui solennellement, irrévocablement, signifiait à l'esprit théologique sa disgrâce, au Dieu traditionnel sa déchéance.

Etait-ce un caprice de jeune homme pour le vétéran d'une école adverse? En tout cas le caprice était destiné à durer, puisque parmi les cent cinquante volumes dont plus tard Comte composera la Bibliothèque positiviste figurera le livre du Pape ^. Soit qu'Auguste Comte sache gré à Maistre

\. Grande Encyclopédie, article Joseph de Maistre. 2. Comte, Système de politique positive {M. Dunod, 1883), IV, p. 560.

d'avoir « fait très bien sentir que dans la célèbre translation à Byzance Constantin ne fuyait pas moins moralement devant l'Église que politiquement devant les barbares ^ » ; soit qu'il adhère à sa « juste remarque » sur les nombreuses guerres prévenues par l'Eglise ou sur les croisades qui ont « pleinement réussi » à arrêter l'Islam^; soit qu'il admire, au moyen âge, « ce que M. de Maistre appelle, avec une si profonde justesse, le miracle de la monarchie européenne ^ » ; soit enfin qu'il discute, après l'avoir d'abord pleinement acceptée, « la très belle observation historique de l'illustre de Maistre » sur les effets de la bulle d'Alexandre VI partageant entre Espagnols et Portugais les continents inconnus, et sur « le contraste mémorable que présente l'absence prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations aussi naturellement rivales avec l'acharnement continu des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup moins précieuses '" » ; les références de détail à l'œuvre de Maistre se mul-

1. Comte, Cours de philosophie positive, éd. Liltré (Paris, Baillière, 1877). V. p. 256.

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