LE VICE-ROI, LA PÉRICHOLE
LE VICE-ROI
Je n'ai pas voulu que la femme qui m'a été si chère fût humiliée devant mes gens... mais puisque nous voilà seuls , Léonora...
Ah! d'abord, pardon... comment va votre blessure?
LE VICE-ROI , avec humeur.
Je vous remercie... je suis guéri.
(Il va s'asseoir sur le divan.) LA PÉRICHOLE.
Ah ! tant mieux. ( Prenant un siège et s' asseyant à coté du vice-roi.) Et maintenant, monseigneur, reprenez votre air superbe et majestueux, quoique cela ne vous aille pas du tout, je vous en avertis.
LE VICE-ROI
Je vous avais fait dire que je ne Aoulais plus vous voir.
LA PÉRICnOLE.
C'est justement pour cela que je suis venue. Fernando, vous me prenez donc pour une de ces femmes vulgaires que Ton peut impunément combler de bienfaits , et répudier ensuite sans raison , sans motif... ( Avec dignité, ) Vous vous trompez , monseigneur ! . . .
(Elle se lève.)
Air :
A votre amour, à votre ivresse , Ma fierté sai;s honte a cédé ; Mais aux grandeurs , à la richesse , Je n'ai j iraais rien demandé.
Ce cœur loyal, moi je le donne , A qui sut mieux, le mériter.
Les trésors de votre couronne N'auraient jamais pu Tacheter.
LE VICE-ROI, cherchant à maîtriser son émotion. Il se lève. Oui, je connais toute la noblesse de votre caractère... mais commencez par vous justifier.
LA PÉRICIIOLE.
Me justiûer! ... de vos torts envers moi ?
LE VICE-ROI
Vous éludez la question... Ce capitaine Navarro qu'on a vu sortir de votre hôtel. . . la nuit...
LA PÉRICIIOLE.
Qui Ta vu ?
LE VICE-ROI
Qui?... mais tout le monde.
LA PÉRICIIOLE.
Tout le monde la nuit!... Monseigneur, je vois que
vous êtes encore malade... et ce n'est pas le moment de vous demander des grâces... Je reviendrai demain, si toutefois vous ne mettez pas encore vous-même le verrou de cette porte.
(Elle feint de vouloir sortir.)
LE VICE-ROI
Quelle, grâce avez-vous à me demander?
LA PÉRICIIOLE.
Non... vous me refuseriez peut-être... et je ne veux pas avoir le droit de vous haïr.
LE VICE-ROI
Me haïr!... vous, Léonora!... mais je ne m'en consolerais jamais... Voyons... rapprochez-vous, et causons comme devrais amis qui se séparent... mais qui s'estiment.
(Il la reconduit à son fauteuil et se rassied sur le divan.)
LA PÉRICIIOLE.
Vous m'estimez... c'est bienheureux... mais je ne m'en aperçois guère.
LE VICE-ROI , avec affection.
Voyons... qu'avez- vous à me demander?
LA PÉRICIIOLE.
Monseigneur, vous avez de l'esprit, quand vous voulez... et vous avez dû remarquer la lutte singulière qui s'est établie entre votre digne oncle , l'évêque de Lima , et moi , modeste comédienne du théâtre royal de cette ville. Cette lutte n'est pas égale. Votre oncle est vieux et triste ; je suis jeune et folle., tout l'avantage est de mon côté. J'ai pour moi toute la jeunesse du Pérou ; votre oncle a pour lui toutes les dévotes,
qui n'ont plus d'autres plaisirs sur la terre que la médisance et la calomnie. Notre rupture a mis en joie toutes les bégueules titrées de la ville et des faubourgs. Chacune de ces dames parle de ma disgrâce en termes plus ou moins injurieux... ce sont ces propos que je viens vous prier de faire cesser aujourd'hui même.
LE VICE-ROI
Comment puis-je , senora?...
LA. PÉRICHOLE , allant s'asseoir sur le divan , à côté du vice-roi.
Oh ! j'ai trouvé un moyen sublime, et qui fera mourir de dépit toutes ces daines... Au moment où je vous parle, la population de Lima est réunie pour la cérémonie de ce jour ; les rues sont remplies de inonde , et jonchées de fleurs comme
pour un triomphe ce triomphe... ce sera le mien!... mais il
doit être éclatant , magnifique , et digne d'une presque vicereine.
Expliquez-vous.
Je n'ai mis de ma vie le pied dans une église. . . je ne sais pas ce que c'est... Eh bien ! je veux paraître ce matin à la cathédrale.
LE VICE-ROI
Je ne m'y oppose pas.
Oui , mais il faut que votre voiture armoriée , ce beau carrosse neuf qui est dans la cour du palais , et qui fait l'admiration de tout le monde , me conduise et me descende aux portes du temple.
LE VICE-ROI
Ah! c'est là ce que vous voulez?...
Oh! mon Dieu! pas autre chose... et vous jugez de l'effet que doit produire , sur mes ennemis , cette marque de votre royale confiance... cette preuve de votre royal amour. LE VICE-ROI , se levant.
Ah! c'est trop fort!... une comédienne!. .. dans le carrosse du roi!... avec mes gardes, ma livrée, mes pages, peut-être0.. LA PÉRICHOLE, se levant.
Avec votre livrée, vos pages et votre garde d'honneur.. . elle est en bas qui vous attend... le carrosse est attelé de vos
plus belles bètes , donnez des ordres pour que tout cela m'obéisse seulement pendant deux heures , et je vous pardonne... comme je sais pardonner... vous savez
LE VICE-ROI, marchant vivement.
Mon carrosse.,, ma livrée... et pour une femme qui me trompe... avec un capitaine Navarre. . et si je voulais le croire , avec un carabinier de la reine.
LA PÉRICHOLE , avec fierté.
Si j'aimais un capitaine ou même un carabinier, je ne serais pas chez le vice-roi du Pérou.
LE VICE-ROI
Oh ! l'on vous connaît , mesdames ; quand vous quittez un amant , c'est pour en prendre deux . . . Vous donnez un ducat , mais il vous en faut la monnaie.
Si bien qu'à votre compte, un capitaine et un carabinier
feraient la monnaie d'un vice-roi Vous comptez mal,
Fernando ; il faudrait , selon moi , trois vice-rois pour faire la monnaie d'un capitaine, et six vice-rois et demie pour faire la monnaie d'un carabinier.
LE VICE-ROI
Insolente î
Je vous paie avec votre argent, monseigneur.
LE VICE-ROI
Mais enfin, ce capitaine... '
Il est mon amant puisque vous le voulez.
Et peut être aussi ce...
Il ne faut dédaigner personne.
LE VICE-ROI
Léonora , si je ne me respectais moi-même , je vous enverrais au couvent des filles converties.
Je ne le suis pas encore, monseigneur ; cela viendra peutêtre un jour; car on dit que je ressemble un peu à la Made-
leine... mais je tâcherai que ce soit le plus tard possible; le monde , la gloire , les plaisirs, tout cela est si bon!... Mais quand vous ne craignez pas de me menacer d'un cloître , vous ne savez donc pas qu'il y aurait une révolte à Lima , si la Périchole allait en prison?
LE VICE-ROI
Une révolte ! voyez quel orgueil I
Faites pendre vos nobles marquis , vos comtes , vos chevaliers, pas un bras ne se lèvera pour eux. .. Faites égorger douze mille Indiens, envoyez-en vingt mille dans vos mines, on vous applaudira, on vous donnera du Trajan par le nez... mais empêcher les habitans de Lima de voir leur comédienne chérie ! ils vous lapideront quand vous sortirez.
LE VICE-ROI
Et si je vous défendais de reparaître sur le théâtre royal?
Alors je prendrais ma guitare , j'irais chanter dans les rues de Lima , sous vos fenêtres même , et je ferais rire le peuple aux dépens de vptre cour prétentieuse et de votre demi -couronne.
LE VICE-ROI
Fort bien!... oubliez-vous que je puis vous renvoyer en Espagne par le premier navire royal?
Je ne demande pas mieux ; en Espagne , j'y deviendrais la maîtresse du jeune roi, si tel était mon bon plaisir, et je vous ferais amener prisonnier à Madrid , les fers aux pieds comme Christophe Colomb , qui était encore un plus grand homme que vous.
le VICE-ROI , avec colère.
Léonora ! Léonora !
LA PÉRICnOLE.
Adieu , monseigneur... puisque vous me refusez...
LE VICE-ROI
Oui , je vous refuse ; votre demande est d'une extravagance. . .
Adieu donc , ce triomphe éclatant m'eût consolée des affronts que m'a faits votre cour ; heureusement un triomphe
plus ('datant encore et que personne ne peut inYnh
tend ce soir au théâtre dans la pièce nouvelle du poète
Ménarès.
Quoi! cet opéra dont on m'a déjà tant parlé... un nouveau chef-d'œuvre de notre poète favori .. la Vierge du Suie! il
LA PERICIIOLE.
C'est moi qui remplis le principal rôle. Sans doute vous n'y serez pas... votre courroux contre moi... la défense de monseigneur l'évêque...
LE VICE-ROI
Il est vrai ! j'ai fait serinent à mon oncle de ne plus aller au théâtre... (Aoec hésitation.) mais, si vous vouliez, Léonora,vous pourriez, ici même... vous savez quel plaisir je trouve à vous entendre...
LA PERICIIOLE , à part.
J'aurai le carrosse royal.
LE VICE-ROI
Mon oncle est retenu à la cathédrale par une imposante cérémonie. .. je vais faire défendre l'entrée de mes appartemens. . .
LA PERICIIOLE.
Oui, je vous comprends.
LE VICE-ROI
Eh bien ! faut-il donner les ordres nécessaires ?
L& PÉRICHOLE.
Et si je vous refusais à mon tour ?
LE VICE-ROI
Oh! ce n'est pas la même chose... le carrosse royal, ma livrée, mes gardes...
LA PÉRICnOLE.
Votre carrosse , vos gardes... mais je n'y pense plus! J'avais un instant rêvé que j'étais vice-reine... mais par amour pour vous , je redeviens la comédienne de Lima , et je ne veux plus être ici que la Vierge du Soleil.
LE VICE -ROI
Vous consentez. . . ah ! vous êtes un ange !
LA PÉRICIIOLE.
Oui , un ange ! pour un instant, et puis, vous reprendrezvos
o^i^youa, voire jaiousie... N'importe... je suis bonne et je > ^ vous faire voir tout ce que vous perdez. Dans un instant je suis à vous.
(Elle sort par la porte secrète.)