TROISIÈME PARTIE
JLiES AMOUnS I>UNE l\OSHi
Marcel.
Nos lecteurs se souviennent snns doute que nous avons laissé Nanetle LoUier tout en larmes, dans le petit ijoudoir de son appartement de la rue Saint-Honoré. Peu à peu, cependant, — disions-nous à la fin de l'un des premiers chapitres de la seconde partie de ce livre, — cette émotion douloureuse s'usa, en raison même de sa violence. Peu b. peu, le violent chagrin de Nanetle dégénéra en une rêverie, qui, — pour être peut-être un peu triste, — ne manquait cependant point de douceur. Cette rêverie fut interrompue brusq'aement, et d'une façon h laquelle la jeune fille s'attendait si peu qu'elle jeta un cri. C'est qu'un beau jeune homme, entré furtivement dans le boudoir et qui s'était approché de Nanette assez doucement pour ne point éveiller son al-
tention, venait de déposer un baiser sur la main blanche et effilée qui soutenait une tête charmante. Nanelte, irritée autant que surprise, se retourna vivement. Mais un tendre sourire fil place aussitôt à la stupeur impatiente, et elle tendit la main au téméraire, qui n'était autre que son frère Marcel, celui qui lui ressemblait tellement, qu'habillés de la même façon on aurait pu les prendre l'un pour l'autre. Nous avons dit que ce jeune homme était entré chez M. Panckouke, l'éditeur de l'Encyclopédie.
— Mon bon Marcel, — dit Nanette en souriant, — saistu bien que tu m'as fait grand'peur...
— Moi, chère petite sœur !... et pourquoi?...
— Dam!... ce baiser...
— Un baiser n'a rien d'effrayant!...
— J'en conviens, — mais je ne savais pas que ce fut toi...
— Tu devais l'en douter...
— Mon Dieu, non... — au contraire...
— Au contraire!...
— Oui.
— Et, pourquoi?
— Les frères, d'habitude, ne baisent guère la raain de leurs sœurs... ils gardent celle galanterie pour leurs fiancées...
— Je n'aurai jamais de fiancée qui ait d'aussi jolis doigts que ceux de ma petite sœur Nanette...
— Flatteur!,..
— Ah! lu le sais bienl...
— Moi? — par exemple!...
— Allons, allons, Nanette, ne sois pas modeste comme la violette,., une fleur charmante, j'en conviens, mais moins humble qu'on ne le pense, car, si elle prend soin de se cacher, elle trahit sa présence par son parfum...
— Et tu trouves que je lui ressemble? — dit la jeune fille en riant.
— Sans doute, — répondit Marcel du même ton, — a cela près, cependant, que tu ne te caches pas...
— Gela me serait difîicile.
— Je le crois bien !... — Figure-toi, petite sœur, que sî tu disparaissais tout à coup, il y aurait un véritable tumulte dans Paris...
~ A mon sujet?
— Oui, certes, à ton sujet !
— Tu plaisantes?
— En aucune façon. — On ne s'occupe que de toi, — on ne pense qu'à toi... — on ne parle que de toi... — jusque chez les encyclopédistes...
— Va-t-on m'imprimer toute vive, par hasard? — demanda Nanette avec un sourire.
— Ma foi, je ne dirais pas non ! — Figure-toi que, ce matin, j'ai assisté, à ton sujet, au débat le plus original...
— Ah ! vraiment? — et où donc cela?...
— C'était chez M. Diderot, — répondit Marcel avec un indicible sentiment d'orgueil, — chez M. Diderot lui-même» le grand homme, l'illustre écrivain, l'immortel auteur des Bijoux indiscrets, de Jacques le fatalisICy du Neveu de Rameau, de h Religieuse et de tant d'autres chefs-d'œuvre...
— Ah ! lu vas chez M. Diderot?
— Sans doute, — il me reçoit même avec la plus grande bonté, — quoiqu'il ignore que je sois ton frère, — ce qui serait un titre...
— Enfin?
— Bref, je lui portais de îa copie qu'il avait demandée pour une correction... — il avait dans son salon une quantité de gens de lettres et de grands seigneurs... — c'était le comte de Laura^uais... le couaais-lu?...
— Que trop ! — il m'a poursuivie de ses fades et insupportables adulations pendant quinze jours...
— Ah! ail!. . eh bien! ce que tu me dis ne m'étonne point!
— Pourquoi?
-»- Tu le verras tout à l'heure. — Je reprends; — il y avait encore le duc de Nivernais, M. dé Marmontel, M. le baron d'Holbach... les connais-tu?
— A peu près tous.
— Et enfin, — poursuivit Marcel avec enthousiasme, — et enfin, le beau, le charmant, l'excellent prince de Gourlenay... un jeune homme que j'aime de toute mon âme, par exemple, et pour qui je donnerais mon sang !... — le coniiais-tu aussi, celui-là?
Nanette appuya la main sur son cœur, pour en corapriraer les battements impétueux.
— Oui... oui... je le connais aussi... continue...
— Quand j'arrivai, — dit-il, — on parlait de Nanette, de Nanette la belle bouquetière, de Nanette, la Perle du Palais- Royal... — Les amis de M, Diderot nie prenaient tout simjilement pour le si«//e de notre imprimerie, et ne se gênèrent point pour continuer devant moi l'entretien commencé...
— C'est le comte de Lauraguais qui parlait, — et, je dois l'avouer, il t'attaquait avec plus de méclianceté que d'esprit.
— (( Ma foi, non, messieurs, — disait-il, — je ne crois point à la vertu de Nanette la bouquetière, — elle est trop jolie pour être sage, — elle a eu des amants, elle en a, elle en aura, — chacun le dit, chacun le croit, et je fais comme tout le monde... -
— Quelle horreur! — s'écria Nanette, — un gentilhomme calomnier une pauvre fille parce qu'elle n'a pas voulu l'écouter !... ah! c'est bien mal ! ah! c'est bien lâche!...
— Attends. .. attends! ~ reprit Marcel, — lu vas \oit.îi
— M. de Lauraguais, pendant quelques minutes, continua sur ce ton, — j'étais sur les épines, — je souffrais horriblement, — je me sentais pâlir et rougir, — j'allais trahir mon incognito, prendre ta défense et dire son fait à ce vilain comte... et d'une façon assez leste, je t'en réponds, mais, heureusement, je n'eus pas besoin d'en venir là...
lî
Un dcfeuseur.
— Que se passa -t-il donc? — balbutia Nanetle, qui, haletante, respirant h peinp, écoutait ce récit avec un inlérêl et une anxiété faciles h comprendre.
— Ce qui se passa, ma sœur? — écoule : — Le comte de Lauraguais avait à peine fini de débiter ses sols et méchants propos, lorsque le prince de Courtenay, ce bon et admirable jeune homme, se leva. — Il était pâle, je t'assure, encore plus pâle qu'à l'ordinaire, et ses grands yeux noirs, qui sont presque aussi beaux que les tiens, lançaient des éclairs...
« — Non, monsieur le comte, — s*écria-t-il, — chacun ne dit pas, chacun ne croit pas que Nanette ait des amanls car, pour si méchant que soit le monde, '1 ne calomnie point la vertu la plus pure!... — Comment pov:vernvous, sans rougir, répéter les contes odieux inventés pai quelques libertins désœuvrés, qui se vengent sans doute ainsi des dé^ dains de Nanette!... — Laissez-U:ur ce triste passe-temps, monsieur, il est indigne de vous, — il est indigne de tout honnête homme !... — Nanette est sage autant gue belle, je
le prétends, je le soutiens, et je le soutiendrai envers et contre tous!... »
— Il a dit cela! il a dit cela!... — murmura Nanette en levhi.t les yeux vers le ciel avec une sublime expression d'ivresse. — Oh ! noble cœur! noble cœur!...
— J'ai retenu son discours mot pour mot, — répliqua Marcel , — et je ne crois pas y changer seulement une virgule en te le répétant... — Ce bon prince!... ah! ma foi, je l'aurais embrassé bien volontiers, je te le jure !...
— Et le comte de Lauraguais, qu'a-t-il répondu?
— Sa vilaine figure a pris une expression de sarcasme et d'ironie; — il a souri d'un sourire faux et méchant, et il a dit :
(( — Ainsi, cher prince, vous vous faites le chevalier de mademoiselle Nanelte?...
« — Oui, monsieur, — a répondu le prince.
a — Une bouquetière!...
« — Une bouquetière vaut plus qu'une duchesse, quand la bouquetière est honnête et quand la duchesse ne l'est pas!...
« — Ainsi, don Quichotte d'un nouveau genre, vous allez rompre des lances pour cette vertu plébéienne?...
« — Je suis du moins prêt k mesurer mon épée avec celle de tous ceux qui rattafpieraient !...
« — Vous vous fâchez, prince, — donc vous avez tort !...
« — Je ne me fâche pas, monsieur, je m'indigne !...
« — C'est la même chose.
« — Non pas.
« — Mais, celte vertu que vous défendez, prouvez-la.
« — C'est bien facile.
« — En vérité? — Eh bion ! j'attends.
u — Ne disiez-vous pas, monsieur le romte, tout h l'heure que chacun, dans Paris, oarlail des amours de Nanette?...
« — Je l'ai dit et je le répète.
« — Eli bien ! précisez un peu plus. — Ces amants doivent être connus : — qui nomme-t-on?
« M. de Lauraguais baissa la tête et, après un instant d'hésitation, répondit :
« — On ne nomme personne... mais la rumeur publique... vox populi...
« Le prince de Courtenay interrompit le comte.
« — Assez, monsieur, — dit-il sévèrement, — vous êtes vaincu, et vaincu avec vos propres armes. — Si Nanette avait un amant, tout Paris, dès ce soir, saurait le nom du bienheureux; mais jusqu'à présent, vous pouvez m'en croire, il ne se trouve dans aucune légende!...
« Puis le prince, se tournant vers les assistants , ajouta :
« — Ai-je raison, messieurs?... — Vous êtes des juges impartiaux autant qu'éclairés, je m'en rapporte à vous...
« — Oui, prince, dix fois raison! — s'écrièrent le baron d'Holbach, le duc de Nivernais et M. de Marmontel.
« M. Diderot , lui , ne répondit qu'en prenant la main du prince et qu'en la serrant... Mais cela voulait tout dire, n'est-ce pas, ma petite sœur?... Quant à M. de Lauraguais, honteux et confus de sa défaite et de la rude leçon qu'il venait de recevoir, il n'ajouta plus un seul mot et il ne tarda pas à se retirer. Aussitôt après son départ, le prince reçut d'unanimes félicitations sur sa conduite généreuse et chevaleresque.
-^ « — Cher prince ! — s'écria monsieur Diderot, — il vous a railleusement appelé do7i Quichottel — Quel éloge.'... — Don Quichotte était un fou, c'est vrai; mais quelle uoble et généreuse folie que la sienne, et combien celle folie valait mieux que la froide raison de noire siècle 1... «
- -— Et, que répondit M. de Gourtenay à tout cela? — demanda Nanetle. --- Je n'en sais rien.
— Comment?
— Non, en vérité. — M. Diderot qui jusqu'alors n'avait pas fait attention à moi, s'aperçut de ma présence. — Il me prit la copie et les épreuves que j'apportais, et me congédia...— Mais j'en avais entendu bien assez, et je sortis, enchanté de ce qui venait de se passer et tout joyeux de pouvoir te le redire... — T'ai-je fait plaisir, petite sœur?...
— Mieux que cela, mon bon Marcel...
— Mieux que cela?...
— Oui, tu m'as rendue heureuse... bien heureuse!... ^- Ah ! bah ! et pourquoi?...
— Pourquoi? — répondit-elle enfin, — parce que, si quelques méchants m'attaquent, j'ai pour moi tous les nobles cœurs !
— Tu as bien raison ! — répliqua Marcel. Quant à moi, parmi les nobles cœurs, je n'en connais pas de plus noble que celui de ce jeune prince de Gourtenay... Est-ce que tu n'es pas de mon avis, petite sœur? — demanda Marcel.
— Oh! si... balbutia Nanette.
— Tu m'as dil, je crois, que lu connaissais le prince?..,
— Oui, en effet...
— Je comprends, tu le connais de vue... — ou tu l'auras rencontré en passant... — Peul-èlre ne l'as-tu remarqué qu'à peine... — Mais si tu le voyais de près... si tu l'entendais parler... si tu pouvais lire dans ses yeux où se peint toute la beauté de son âme, je suis bien sûr, petite sœur, quf tu l'aimerais autant que je l'aime... — Mais, mon Dieu, qu'as-tu donc?... tu pâlis...
Les jouesde Nanetle, en effet, devenaient blanches comme Jes pétales veloutés du Us
— Est-ce que tu souffres ?... — s'écria Marcel ; — venx« tu que j'appelle ma mère ou mes sœurs ?...
— Non!... non !... —répondit vivement la jeune iille, — cela va mieux, — beaucoup mieux... — c'est fini...
Et, en effet, elle reprenait peu à peu ses couleurs habituelles.
— Tu ne sais pas, — dit-il, petite sœur, — une idée m'était venue...
— Une idée?...
— Oui, et que je crois bonne...
— A quel sujet?
— Au sujet du jeune prince de Courtenay... J'ai pensé qu'après ce qui s'était pas.^é ce matin, — après la manière dont le prince a pris ta défense, — ce serait faire preuve d'une véritable ingratitude que de ne lui point témoigner ta reconnaissance...
— Et comment le pourrais-je faire, mon Dieu ? — s'écria Nanette.
— Rien n'est plus facile.
— Ah! tu trouves?...
— Sans doute; c'est ici l'intention qui sera tout. — Envoie-lui, tout simplement, un bouquet de tes plus belles fleurs... — Je te réponds qu'il en sera flatté...
— Je n'oserais jamais... — murmura Nanette.
— Enfant ! — dit Marcel avec un petit air de supériorité comique, — et si je me chargeais de les lui remettre?..,
— Toi, mon frère?...
— Moi-même. — J'ai une occasion excellente,
— Tu vas donc chez lui?...
— Je n'y suis jamais allé, mais j'irai demain matin. — Je lui porte un magnifique exemplaire de notre édition infolio du Télémaque, avec gravures de Bernard Picard, — reliure en maroquin rouge, — tranches dorées, — armoi-
ries des Courtenay sur les couvertures ; — c'est une galanterie de M. Panckouke, — un cadeau princier... — Tu vois que rien ne me serait plus facile que de remettre les fleurs en même temps... sans compter que cela me fournirait l'occasion de dire au prince que je suis ton frère... ce qui me serait fort agréable... et je ne manquerais point de le remercier de ta part en un petit compliment très-bien tourné...
— Mais, — demanda Nanette, préoccupée en ce moment d'une idée fixe, — puisque tu vas chez lui demain, lu dois savoir où il demeure...
— Si je le sais?... oui, sans doute. — Rue Culture- Sainte-Gatherine, — hôtel Carnavalet. — Le vieux prince de Courtenay, le père de celui-ci, avait un superbe hôtel rue Payenne ; mais il paraît qu'avant de mourir il a complètement ruiné ou déshérité son fils... on ne sait ni comment ni pourquoi... — Toujours est-il que cet excellent jeune prince est pauvre, — et c'est bien dommage, car je lui souhaiterais, moi, une fortune de roi!... — Je suis bien sûr qu'il en ferait boa usage... — Qu'en penses-tu, ma sœur ?. . . — Mais que je suis sot !.. . — tu ne peux rien en penser... Tu ne le connais point assez pour avoir une opinion sur son compte... Enfin, — poursuivit Marcel, — j'en reviens à mon idée... — Décidément, l'upprouves-tu?...
— Quelle idée?
— Celle du bouquet dont tu me chargerais pour le prince?...
— Non, mon bon frère, je crois qu'il vaut mieux n'en rien faire...
— Je t'assure, pourtant...
— ie t'en prie, — dit-elle, n'insiste pas ; — tu me ferais de la peine...
— Alors, n'en parlons plus, petite sœur... w, i, ni c'est fini... — Prenons que je n'ai rien dit...
Ilf
Une matinée.
Nanette avait hâte de rester seule. Elle trouva raoyeti d'éloigner son frère, et, aussitôt que le jeune homme se fut retiré, elle ferma au verrou la porte de son boudoir, afin d'être bien certaine que personne ne viendrait l'y surprendre. Elle ouvrit un petit meuble en bois de rose, elle y prit du papier, de l'encre, des plumes, et elle se mit à écrire avec une vivacité fébrile. Quand elle eut achevé, elle relut les lignes un peu irrégulières qui couvraient presque entièrement une grande feuille de papier.
Sans doute, elle n'en fut pas satisfaite, car elle déchira cette page et en recommença une autre. Trois fois de suite elle sacrifia de la même façon ses essais infructueux. Enfin, la quatrième lettre lui parut de tout point convenable. — Elle ne la déchira pas, et, pliant le papier en quatre, elle l'introduisit dans une laj'ge enveloppe. Elle traça l'adresse sur cette enveloppe, puis sans cacheter, elle remit le tout dan» le petit meuble de bois de rose qu'elle referma soigneusement.
Le lendemain matin, vers dix heupw, le prince Pierre de Courtenay était seul dans le très-kumble appartement qu'il
occupait, rue Culture-Sainte-Calherine, liôlel de Carnavalet. Son unique domestique, vieux valet de chambre qui était au service de la ma'son de Courtenay depuis* /lus de quarante ans, et qui restait attaché au jeune prince bien plus par dévouement que pour loucher les gages modiques que Pierre pouvait lui donner, introduisit auprès de son maître le comte de la Châtre. Après avoir échangé les premiers compliments, les deux gentilshommes s'assirent, el M. de la Châtre, non sans un embarras visible, entama l'entretien en ces termes :
— Je vais, mon cher prince, aborder avec vous un sujet d'une délicatesse infinie... —je vais marcher sur un terrain brûlant... — J'hésite... j'hésite beaucoup avant de vous apprendre le véritable motif qui m'a conduit chez vous ce malin... — je voudrais être bien cerinin que vous ne regarderez point comme indiscrètes les paroles qui vont s'échapper de mon cœur pour s'adresser au vôtre...
— Mais, — répondit Pierre de Courtenay, un peu étonné de ce début mystérieux, — s'il ne faut que celte assurance pour vous rassurer entièrement, je vous la donne bien volontiers, mon cher comte...
— Alors, j'entre en matière nettement et sans préambule...
— C'est toujours, selon moi, la meilleure manière de procéder...
— Vous vous rappelez notre rencontre d'hier matin dans le jardin du Palais-Royal?...
— Elle m'a été trop agréable pour en avoir si vile perdu le souvenir...
-N.. Vous souvenez-vous aussi, cher prince, des quelques paroles échangées entre nous?...
— Sans doute, — le marquis de Louvois el vt^s, vous m'engagiez à me présenter à la cour, el vous blâmiez forte-
ment ma résolution de n'y point paraître... — Est-ce ce sujet-là que nous devons encore traiter aujourd'hui?...
— Précisément.
— Alors, cher comte, — dit M. de Courtenay en souriant, — il est bon de vous prévenir d'avance que ma décision est irrévocable... — Renoncez donc à l'ébranler, jejous le conseille...
M. de la Châtre secoua la tête.
— C'est ici que ce que j'ai à vous proposer devient épineux... — fit-il.
— Epineux?
— Oui, et beaucoup
— En quoi?
— Allons, du courage! — Je me risque... — Eh bien! cher prince, j'ai cru deviner sur quoi se basait celte irrévocable décision dont vous parlez...
Pierre de Courtenay rougit légèrement. Le comte de la Chaire poursuivit :
— N'est-il pas vrai que, si vous refusez de paraître à la cour où votre nom et votre rang vous appellent, c'est parce que votre fortune actuelle ne vous permettrait point de le faire d'une façon digne de vous?..,
— C'est vrai, — répondit Pierre après un instant de silence, — c'est vrai, je suis pauvre, et les pauvres doivent se faire oublier... — J'espère que la pilié est un sentiment que je n'inspirerai jamais!...
— Moi, — continua M. de la Châtre, — je suis riche. — trop riche même, car, au dire de tous les gens de bon sens, je fais de mes revenus un usage déplorable... — Or, j'ai une très- humble requête à vous adresser. .^
— Laquelle, cher comte?..»
— Permettez-moi de mettre à votre disposition, — oh! à titre de prêt bien entendu, — telle somme qui k^ous sera
nécessaire pour faire une brillante figure et mener un état de prince... — En repoussant cette prière, vous me désobligeriez infiniment?...
Pierre de Courtenay prit la main du corale de La Châtre et la serra forleraent à plusieurs reprises.
— Merci, — raurmura-t-il avec émotion, — merci, cher comte... vous êtes un ami... un véritable ami...
— Et, vous acceptez?... — s'écria joyeusement le gentilhomme.
— Non, — Je refuse.
— Vous refusez?...
— Formellement.
— Et, pourquoi?
— Parce que mes principes m'interdisent d'emprunter une somme que, peut-être, je ne pourrais rendre jamais.
— Jamais!... — Mais vous n'y pensez pas!...
— J'y pense, au contraire, et c'est ce qui me décide à refuser.
— Songez donc que le roi vous connait déjà, par tout le bien qui lui a été dit à votre sujet... — songez qu'il a parlé de vous avec intérêt... — Qu'à peine auriez-vous paru à la cour que les grâces, les faveurs, les dignités, les emplois fondraient sur vous, — que votre fortune serait faite et qu'un mariage digne de votre position vous permettrait de rendre au nom de Courtenay son antique splendeur...
— Ce mirage est séduisant, je n'en disconviens point, — répliqua Pierre, — mais, h l'avenir tel que vous venez de le peindre, je préfère, mon ami, les tristes et froides réalités du présent...
— C'est de la folie, cher prince!...
— Peut-être... — pensez que je suis fou, si vous voulez, înais dites-vous bien que cette folie n'exclut point de mon cœur la reconnaissance, et que je n'oublierai iamais l'offre
générsuse que votre affeclion pour moi vous a dictée... — entre nous, comte, désormais, c'est à la vie et à la mort!...
— Mais, en attendant, vous refusez!...
— 11 le faut, et j'attends une nouvelle preuve de votre amitié, — c'est de ne plus revenir sur ce chapitre, car il m'en coûte beaucoup de vous résister, si fermement résolu que je sois à le faire jusqu'au bout...
— Soit, cher prince... — mais j'espérais mieux...
En ce moment, et comme s'il arrivait pour fournir une transition facile à un autre entrelien, le vieux valet de chambre entra.
— Monseigneur, — dit-il, — il y a dans l'antichambre un jeune homme qui se présente de la part de M. Panckoucke...
— Faites entrer... — répondit le prince.
Le valet de chambre revint, conduisant Marcel, qui, rouge comme une pivoine, portait sous son bras, soigneusement enveloppé, le magnifique exemplaire du Télémaque dont nous avons entendu parler la veille à Nanette.
— Mon ami, — lui dit le prince, — vous venez de la part de M. Panckoucke?...
— Oui, monseigneur... — balbutia Marcel, — M. Panckoucke, mon patron, prie monseigneur de vouloir bien agréer l'hommage de ce livre...
Et, tout en parlant, le jeune homme démaillolait de ses quadruples langes de papier le splendide volume qu'il présenta h. Pierre de Courtenay, éblouissant sous son maroquin rouge armorié et sous ses tranches dorées.
— Mais, — s'écria Pierre, — c'est là un présent royal!.. — - A peine digne de vous, monseigneur... — articula
Marcel fort peu distinctement.
— Voyez donc, mon cher comte, — reprit Piorre en
s'adressant à M. de La Châtre, — voyez quelle admirable édition! — quel caractère! — quelles gravures!...
— Eu effet, cela est fort beau... — répliqua froidement La Châtre, — qui n'était ni un érudit, ni un bibliophile, loin de là!... '
Le prince de Gourtenay admira avec enthousiasme pendant quelques instants encore. Puis il dit à Marcel :
— Je me réserve d'aller, aujourd'hui même, témoigner à M. Panckoucke combien son beau présent m'est agréable... Quant à vous, mon ami, prenez ceci, je vous prie...
Et il voulut mettre un double louis d'or dans la main de Marcel. Mais ce dernier, plus rouge que jamais, se recula vivement.
— N'acceptez-vous donc pas cette bagatelle? — demanda Pierre fort étonné.
— Oh ! monseigneur... s'écria Marcel, — si j'osais...
— Osez, mon ami.
— Il est une chose qui me serait mille fois plus agréable que tout l'or du monde...
— Une chose qui dépend de moi?...
— Oui, monseigneur, — de vous seul..,'
— El c'est...
— C'est d'avoir l'insigne honneur de vous baiser la main.
— Me baiser la main !... — répéta le prince stupéfait, — mais pourquoi?
— Ah ! monseigneur, je vous aime tant!...
— Vous m'aimez? — Mais, mon ami, vous ne me connaissez pas!...
-- Oh ! si, monseigneur, Je vous connais bien I... et, ainsi que je le disais hier à ma sœur, je donnerais ma vie pour vous!...
Dne parente inconnue.
Pierre de Courtenay, en entenclant ces paroles prononcées avec l'exaltation la plus chaleureuse, se demanda très-sérieusement s'il avait affaire à un fou. Pour la première fois, il regarda son interlocuteur bien en face, afin de chercher à saisir sur sa figure quelques symptômes de démence.
— Vous avez parlé de voire sœur, ce me semble, mon ami?... demanda-t-il.
— Oui, monseigneur.
— Est-ce que je la connais?
— Oh! oui, monseigneur, vous la connaissez... et, quoiqu'elle m'ait défendu de voiis le dire , elle vous est joliment reconnaissante aussi, allez, monseigneur!...
— Reconnaissante? — répéta Pierre, — et de quoi?...
— De ce que vous avez fait pour elle hier...
— Hierîl...
— Monseigneur, je vois que vous ne me comprenez pas... mais un mot vous expliquera tout... — J'étais hier chez M. Diderot, en même temps que vous, monseigneur, et je suis le frère de Nanette Lollier, que vous avez si généreusement défendue....
— Mon ami, — répondit le prince de Courtenay trèsému , — je n'ai fait que ce que méritait votre charmante sœur...
— C'est vrai, monseigneur, car Nanette est un ange, et cligne de tous les respects... — Mais combien d'autres, à
votre place, n'auraient pas daigné prendre le parti d'une pauvre fille... d'une bouquetière!... ainsi que le disait ce comte de Lauraguais, avant que vous l'ayez réduit an silence f... — Ah ! c'est bien beau et bien ^rand, ce que vous avez fait là, monseigneur!... et c'est dep.nis ce moment-là que je vous aime!... — A côté de mon dévouement pour vous, la tendresse d'Oreste pour Pylade, de Pythias pour Damon, et de tous les héros de l'antiquité les uns pour les autres, est fort peu de chose!... — Je sais bien que vous n'avez que faire de mon dévouement, je sais bien que vous êtes un grand seigneur, et que je ne suis, moi, qu'un pauvre diable d'apprenti... — Mais s'il fallait mourir pour vous, je serais là, monseigneur!...
— Votre affection , votre dévouement, noble enfant, — je es accepte et j'en suis fier!... — Ce n'est pas ma main que
je vous donne à baiser, — ce sont mes bras que je vous ouvre, et je veux vous presser sur mon cœur...
Marcel poussa un cri de joie. Il s'élança au cou du prince et il l'embrussa avec effusion et avec larmes. Pierre se tourna vers le comte de La Châtre.
— Voilà ce qu'ils sont, — fit-il en lui montrant Marcel, — voilà ce qu'ils sont ces fils du peuple, que des gentilshommes comme Lauraguais dédaignent et méprisent!...
Ensuite il reprit, en s'adressaut au jeune homme :
— Ainsi, mon ami, vous avez raconté à votre sœur la scène dont vous avez été témoin hier chez Diderot?..,
— Oui, monseigneur.
— Lui avez-vous tout dit?
— Tout absolument.
— Et qu'a-t-elle répondu?
— Elle a pleuré, monseigneur..."
— De chagrin de se voir ainsi attaquée, sans doute?...
— Non, monseigneur, de joie de se voir ainsi défendue, ,.
— Vous m'avez nommé à elle?
-«— Pouvais-je faire autrement, monseigneur?.., — = Mais, elle ne me connaît pas, sans doute?
— Pardon, monseigneur, elle vous connaît.
— Vous en êtes sûr?
— Elle me l'a dit.
— Ah ! — murmura le prince en devenant rêveur. Pour la troisième fois, depuis que nous avons introduit
nos lecteurs dans le logis de la rue Gulture-Sainte-Gatherine, le vieux valet de chambre entra dans la pièce oîi se trouvaient nos personnages. Sur un plat d'étain, très-brillant et qui jouait l'argent à s'y méprendre, il portait une large enveloppe, fort épaisse, qu'il présenta respectueusement au prince, en disent :
— Une lettre très-pressée, qu'on vient d'apporter à l'instant même pour monseigneur...
Pierre de Courtenay prit l'enveloppe.
— Vous permettez? — demanda-t-il en s'adressant au comte de La Châtre.
— Comment donc ! — s'écria ce dernier, — mais, je vous en prie!...
Pierre, fort intrigué, déchira l'enveloppe. Un papier plié en quatre s'en échappa, en même temps qu'un grand nombre de billets au porletn^ signés par messieurs les fermiersgénéraux et qui étaient les billets de banque de l'époque. Le prince déploya le papier et il en parcourut vivement le contenu. A mesure qu'il lisait, un étonneraent de plus en plus profond se peignait sur son visage. Quand il eut achevé , il compta les billets de caisse.
— Etrange! — murraura-t-il, — incompréhensible!...
. — Qu'est-ce donc? — demanda le comte de La Châtre, — un héritage, cher prince?
— Ecoutez, — répondit Pierre.
Et reprenant la lettre, qu'il avait posée sur une table h côté de lui, il lut tout haut les lignes suivantes ;
« Mon cher cousin,
(( Je suis vieille, sans enfants, et, quoique vous ne me connaissiez pas, votre proche parente. Je m'afflige, plus que je ne saurais vous le dire , de vous voir si loin de la place que vous devriez occuper et b. laquelle vous donnent tant de droits votre naissance, voire figure et votre mérite... Faut-il que vous viviez à Paris, dans l'obscurité, lorsque tant de gens, de moindre qualité, font les délices de Versailles et de la cour... Je ne puis souffrir, sans ra'irriter, une injustice aussi révoltante et j'y veux absolument remédier. Vous êtes pauvre, mon cher cousin, et moi je suis riche. — Vous êtes jeune et je suis vieille. — Mon âge m'interdit tous les plaisirs qu'on recherche au vôtre... Permettez-moi donc, en considération des rapports de sang qui nous unissent, de vous offiir une partie de ce qui est le superflu pour moi, et de ce qui est pour vous de nécessité absolue. — Ce n'est d'ailleurs, à proprement parler, qu'un avancement d'hoirie, car ma résolution bien arrêtée est de vous laisser toute ma fortune par un testament en bonne forme. Au premier jour de chaque mois, il vous sera remis, de ma part, une somme de quatre mille livres, et, cette fois, qui est la première, je vous envoie vingt-quatre mille livres, qui suffiront peut-être aux frais indispensables d'un établissement convenable. J'ai, quant à présent, mon cher cousin , des raisons majeures de ne point me faire connaître de vous... — Ces raisons peuvent subsister longtemps, comme aussi, d'un jour à l'autre, elles peuvent cesser d'exister. Je vous prie donc de vouloir bien ne faire, ni faire faire aucune démarche pour pénétrei le mystère dont je juge indispensable de m'entourer. — Gec.
est mon désir et ma volonté. Sur ce , mon cher cousin , je vous adjure de ne point douter de mes sentiments à votre égard, et je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et bonne garde. »
Il n'y avait ni signature, ni lettres initiales. — Rien.
— Eh bien ? — demanda Pierre de Courtenay au comte de La Châtre, — vous avez entendu. Qu'en pensez-vous?...
— Par ma foi ! — répliqua le comte , — je dis que vous avez Vd une bien admirable et bien précieuse parente inconnue, et que, quand bien même elle ne tiendrait aux Courtenay que de fort loin et quelque peu de la main gauche, je vous conseillerais de la reconnaître comme vôtre, sans hésiter! — Recevez mes compliments, mon cher prince, — il était écrit là-haut que la fortune vous sourierait aujourd'hui!...
— Mais, celte fortune, - répondit Pierre, -- je n'ai pas dit que je l'acceptais...
— Comment!... comment! — s'écria le comte, — que voulez-vous dire...
— Songez que j'ignore quelle est, au vrai, la source de cet argent...
— Mais, pas le moins du monde !... Vous le savez à merveille, au contraire!... — Cette source, digne d'éloge, est une vieille et respectable parente. — Son épître en fait foi!
— Puis-je croire à une parenté dont je n'ai jamais entendu parler?...
— - Eh ! qu'importe?... — La parenté n'est pas douteuse, puisque l'honorable dame vous appelle : mon cousin, ei vous institue son héritier universel...
— Vous avez beau dire, cher comte... — tout ceci n'est pas clair, et je ne sais si je dois...
•— Ahl vous m'impatiente/, à la fin!.», -* interrompit
brusquement La Châtre, — vous perdez la tête, cher prince avec vos scrupules!... — je pense me connaître en délicatesse, et je déclare, sur mon honneur, que la vôtre n'a pas le sens commun... — si vous refusez de me croire, je ne vous reverrai de ma vie...
— Quel feu ! — répliqua Pierre en souriant, — allons, peut-être avez-vous raison, mais, dans une conjoncture aussi grave, deux avis valent mieux qu'un... — je verrai, je consulterai...
— Voyez donc et consultez... seulement je déclare d'avance plats bélîtres et sols personnages, ceux qui ne seront pas de mon avis!...
Ainsi qii'il l'avait dit à M. de La Châtre, Pierre de Courlenay consulta en efl'et. 11 s'adressa à deux très-graves et très-illustrissimes personnages, juges compétents en ces matières, le comte de Brosses et le président de Montesquieu. Désormais son existence changea du tout au tout, — il était riche. On le vit paraître dans l'équipage le plus brillant, — il, se présenta à la cour et le roi l'accueillit avec une faveur marquée. Une seule chose étonnait outre mesure ses amis : — Pierre de Courtenay, jeune, beau et recherché comme il l'était, ne se montrait empressé auprès d'aucune femme, — on ne lui connaissait pas de maîtresse, et toutes les tentatives faites pour le sonder à cet égard restaient infructueuses. Ajoutons que chaque matin, — à l'heure accoutumée, ^ Pierre de Courtenay venait au jardin du Palais-Royal, — s'approchait de Kanette, sans prononcer une parole, lui prenait un bouquet qu'il payait six livres, — une simple fi'îur le plus souvent, — et que, pendant tout le teste de la journée, il portail ce bouquet à su main, on cette fleur à sa boutonnière.
LA PERLE DU PALAlS-ROYAt.
Un avis anonyme.
Un malin, au moment ou Nanette s'apprêtait à sortir ;omme de coutume, on frappa doucement à sa porte
— Qui est là? — demanda-t-elle.
— Moi, petite sœur, — répondit la voix de Marcel.
— Tu peux entrer, mon bon frère.
: — Je t'apporte quelque chose,.. — dit le jeune homme iprès avoir embrassé sa sœur et en cachant sa main derrière son dos.
— Quelque chose?.,, quoi donc?
— Devine.
— Oh ! dis-moi plutôt tout de suite.
— Eli bien ! je ne te ferai pas languir... c'est une lettre.», et qui m'a tout l'air d'un billet doux... cela sent le musc et l'ambre...
En parlant ainsi, il présentait à Nnnelte une petite enveloppe carrée , satinée et parfumée. L'écriture de la suscriplion semblait déguisée k dessein. Au lieu d'armoiries, le cachet portait ce mot : défiance!...
— Qui t'a remis cela? — demanda Nanette.
— Un valet sans livrée, une sorte de grison que j'ai rencontré dans l'escalier, au inuiuent où j'allais descendre... — regarde donc un peu ce que ce poulet chante...
Nanette brisa le cachet et elle lut tout haut :
« Mademoiselle, ((Un ami inconnu, qui désire garder l'incognito, croit devoir vous prévenir d'un complot tramé contre vous. Ce
soir, à l'heure où vous quittez habituellement le Palais- Royal, vous devez être enlevée par les gens du comte de Lauraguais qui a parié avec ses amis qu'il vous donnerait ce soir I» souper dans sa maison de campagne de Fop'^nay-aux» Roses. N'allez donc point au Palais-Royal aujourd'hui, ou, si vous y allez, soyez sur vos gardes et bien accompagnée. Ne dédaignez pas cet avis, mademoiselle, il est dicté par un intérêt bien sincère. P
c( Prudence et défiance. »
— Quelle infamie!... — s'écria Marcel.
— Et quel ennui!... — ajouta Nanette.
— Que vas-lu faire, petite sœur?
— Je ne sortirai pas aujourd'hui.
— Ainsi, tu veux rester ici prisonnière à cause de cet odieux comte de Lauraguais !...
— Il le faut bien...
— Ah ! si j'étais seulement un peu gentilhomme !...'
— Qu'arriverait-il?
— Il arriverait que je provoquerais le comte, et que je me battrais avec lui, jusqu'à ce que je l'aie tué! !...
— Merci, cher frère... — répondit Nanette en souriant. Puis elle ajouta :
— Qui peut m'avoir écrit ce billet?
— Sans doute quelqu'un des amis du comte... un gentilhomme un peu meilleur que lui.
— C'est probable, en effet.
— Dis donc, petite sœur, je pense à une chose.
— Voyons.
— Si j'allais prévenir mon bon ami , le prince de Cour^ tenay, — c'est lui qui saurait bien te protéger!... — qu'en àis-lu?
Nanette avait extrêmement rougi.
— Garde t'en bien ! — s'écria-t-elle.
— Et pourquoi?
— Le prince provoquerait peut-être M. de Lauraguais.
— Justement.
— Et il risquerait de recevoir quelque méchant coup l'épée...
— Au fait , je n'y pensais pas , il vaut mieux ne rien lire...
— Oui, cent fois mieux... — mais, malheureusement, le Drojet avorté aujourd'hui peut recevoir son exécution un lutre jour... je ne vais plus avoir un instant de tranquililé...
Marcel se frappa le front.
— J'ai une autre idée ! — s'écria-t-il.
— Aussi bonne que la première? — demanda Nanelte en souriant.
— Meilleure.
— Et cette idée ?
— Tu la sauras demain.
— Mieux vaudrait aujourd'hui, ce me semble., 7
— Non, non, demain, pas avant...
— Comme tu voudras, mais point de folies !...
•^ Sois tranquille. — Promets-moi seulement que tu neneltras pas les pieds au Palais -Koyal de toute la journée.
— Oh ! je l'en réponds.
— Alors, tu resteras ici?
— Je ferai mieux.
— Quoi donc?
— Je vais envoyer chercher un fiacre, et j'irai, avec notre mère, voir mon frère Euslache ot ma bonne pelile sœur Rosette et mes petits neveux... — nous y resterons j>.^qu'au 5oir, et Eustache, qui est un soldat, nous ramènera ici en toiture.
2S8 LA PEhLE DU PALAIS-ROYAt.
— Bravo!... bravo I... je vais chercher le fiacre irioimôine...
— Est-ce qu'on ne t'attend pas chez M. Panck-iirke?
— Bah ! on m'attendra! — une fois n'est pas coutume» — j'aurai l'esprit en repos quand je t'aurai vu partir...
— Va donc, puisque tu le veux !
Marcel s'élança dehors. Au bout d'un quart d'heure il jsrt
revint. jl''"
— Le char numéroté, comme dit M. Boileau Despréaux, ffir surnommé le législateur du Parnasse, est en bas, — s'é-jieo cria-t-il. ^1
Nanette et Marie-Jeanne LoUier étaient prêtes, iie,
iKiri
§ 'ioi
Chose bizarre!... Deux heures après ce moment, Nanelleuoj la bouquetière, que nous avons vue se diriger en compagnie: ^ji de sa mère vers la rue des Ménétriers, faisait son entrée, unuf^ peu tardive, dans le jardin du Palais- Royal. Chose plus bi- jj, zarre encore!... La jeune fille, comme si elle eût pris à ^j, tâche de prouver qu'elle dédaignait l'avis du billet anonyme; . arrivé le matin, n'était point accompagnée des deux grands valets de pied, qui d'habitude ne la quittaient jamais. Dans la journée, le comte de Lauraguais traversa le Palais-Royal. ,j| mais sans s'approcher de Nanette. Il remarqua le détail don nous venons de prendre note, et, se frottant les mains, i murmura :
— Décidément, le diable est pour moi !... . ,1
Nanette se mit en devoir de regagner la rue Saint-tIonorê][ avec une lenteur qui, véritablement, aurait pu paraître cal culée. Au coin de la rue qui contournait le Palais-Royal, ell tomba tout au beau milieu d'un fort notable embarras. Deu crocheleurs ivres se battaient dans le ruisseau, à côté d'u
grand carrosse. Un cercle de curieux les entourait. Bref, il n'y avait, pour passer, que la place d'une seule personne, entre la muraille et la voiture. Nanette s'engage« dans cette sorte de couloir. A peine avait- elle accompli la moitié de ce trajet périlleux que la portière s'ouvrit. Deux grands et forts gaillards qui se trouvaient derrière la jeune lille la. saiîirent, la soulevèrent et, sans lui faire le moindre mal, la Dlacèrent dans l'intérieur de la voilure, où l'attendait un Dersonnage dont on ne pouvait distinguer les traits dans la iemi-obscurité. La portière fut refermée et l'attelage partit lu galop. Nanette poussa quelques petits cris, et fit mine de ;e jeter bel et bien par la portière. Mais, somme toute, lormis ces manifestations anodines, son désespoir se mainint en des bornes fort raisonnables. Peu à peu ses cris 'éteignirent et l'on n'entendit plus que quelques sanglots iiodérés et qui n'étaient point exempts d'une certaine couetterie... Alors, le personnage qui occupait avec Nanette ; fond du carrosse et qui n'avait point eu trop de peine à ontenir la jeune fille, jugea que le moment était venu de la assurer complètement.
— Que craignez-vous, charmante Nanette? — dit-il d'un )n passionné et pathétique , — aucun danger ne vous raeace!... — n'éles-vous donc pas en sûreté auprès de votre sclave?..,
— Mon esclave? vous? — répliqua la jeune fille.
— Sans doute, et le plus passionné de tous !...
— Vous vous dites mon esclave, et je suis votre prisonièrel...
— Les seules chaînes que je prétende vous faire porter )nt celles d'un amour tendre et soumis...
— Si votre amour est soumis, pourquoi m'enlevez-vous algré moi ?
— Parce qup c'est ma seule ressource pour vous pouvoir
peindre une flamme dont jusqu'ici vous avez repoussé l'aveu...
— J'ai repoussé l'aveu de votre flamme!... moi?...
— Vous-même, cruelle !... — trop charmante, trop séduisante et trop inhumaine tigresse!...
— Qui donc êtes-vous, monsieur, s'il vous plaît?...
— Je suis la victime de vos dédains, belle Nanette !... — le marlyr de vos beaux yeux ! — Je suis le comte de Lauraguais!...
La petite maison de Fontenay-aux-Roses,
— Ah! vous êtes le comte de Lauraguais? — répliquj Nanette avec un sang-froid fort extraordinaire dans sa position, — eh bien! monsieur le comte, votre conduite es abominable!...
— Hélas! je le sais bien! oh! mon inhumaine! — mai j'ai une excuse !...
— Laquelle?
— L'amour.
— L'amour?... allons donc!... ,
— II n'en est pas de plus vif, de plus impétueux, de^plu exalté!...
— Je n'en crois pas un mol.
— Par quoi voulez-vous que je vous jure?...
— Ne jurez point! — L'iiniour, monsieur !o comte e procède point de celte façon...
— El comment donc, farouche sœur des roses ^..
- Par de petits soins... par des attentions délicates... par la constance... par la soumission... par la douceur... par la docilité... — C'est en agissant ainsi que l'on plaît, et point autrement...
— Aurais-je donc une chance de vous plaire, sœur cadette des trois Grâces et cousine germaine de Vénus, en faisant tout ce que vous venez de me dire?...
— Peut-être bien, monsieur le comte...
— Eh bien ! je profiterai de la leçon... et, à l'avenir...
— Commencez tout de suite, — interrompit Nanette.
— Je ne demande pas mieux !
— Montrez-vous soumis et docile, — faites arrêter votre carrosse, et laissez-moi libre...
— Tigresse de l'Hircanie!... vous me brisez le cœur?...
— Vous refusez?
— Demandez-moi tout, tout au monde! excepté cela!...
— Mais, enfin, où m.e conduisez-vous?
I — A ma maison de campagne de Fontenay-aux-Roses... — un petit palais dont vous serez la reine...
— Et qu'y prétendez-vous faire de moi?..
— Vous toucher par l'expression du plus parfait amour ! vous décider à me rendre heureux...
— Je doute que vous y réussissiez...
— Ah? laissez-moi du moins l'espoir... — pour vous obtenir aucun sacrifice ne me coulera !...
— Qu'entendez-vous par sacrifice^ monsieur le comte?
— J'entends que je suis riche... immensément riche, et que je vous prie de considérer ma fortune comme étant îa vôtre...
— Qui dit trop ne dit rien, monsieur le comte, — Si ,1 c'est une offre que vous prétendez me faire, précisez, je
vous prie...
— Ail! ia petite gaillarde I... — pensa le comte, —
comme elle joue serré I... — Quand je pense que c'est pour une vertu de ce calibre que ce sot de Courtenay aurait pu se couper la gorge avec moi!... — Puis, tout haut, il reprit :
— Je vous offre, divine Nanette, en échange de votre cœur, d'abord cent cinquante mille livres comptant...
— Penh ! — fit Nanelte, — vingt fois j'ai refusé mieux...
— Attendez donc!... attendez donc!... — s'écria îe comte, — je vous offre ensuite trois mille livres par mois pour vos dépenses courantes, — un petit hôtel à Paris, — une maison de campagne dans la banlieue, — des diamants, — un carrosse, — quatre chevaux, — un gros cocher, — un suisse, — un cuisinier, — un valet de chambre, — deux valets de pied, — un petit laquais et trois filles de chambre... le tout payé par moi, et entretenu à mes frais...
— Ah ! c'est un peu mieux, — dit Nanette.
— Voyons, somines-nous d'accord?...
— Il faut voir... — Quoi ? — Je demande à réfléchir.
— Répondez-moi : oui, tout de suite...
— Non pas ! la chose est importante et mérite bien qu'on y pense...
— Et, quand aurez-vous réfléchi, belle Nanette?...
— Ce soir, après souper... car j'imagine que vous me donnez à souper ?...
— Certes I...
— Mais pas en tête à tête, surtout!... — Vous êtes un homme trop dangereux, monsieur le comte, pour que je me risque...
— J'avais prévu ce scrupule..,
— £t, qu'avez- vous tait?
— J'ai invité quelques amis...
— Ah ! ail !... — Alors nous serons en nombreuse compagnie?
— Quinze ou vingt gentilsliommes, à peu prp^.^^
— Fort bien !
— Daignerez-vous, ravissante Hébé, faire les honoeuîv du souppr ?
— Songf^z que j'ai bien peu rl'habilude...
— Vous n'en aurez que plus de grâce...
— Décidément, comte, on ne peut rien vous refuser...
— Adorable!... adorable!... — s'écria M. de Lauraguais, en saisissant et en portant à ses lèvres une main qu'on ne lui relira pas trop vite.
Le carrosse s'arrêta. Le comte descendit le premier et donna la main à Nanette, qui sauta lestement sur la première marche du perron. Le souper était pour dix heures., aucun des invités n'avait encore paru. !VI. de Lauraguais profita de cette solitude pour faire visiter à la jeune fille tontes les merveilles de sa petit ■ maison. Elle admira suffisamment, mais sans enthousiasme, comme si elle avait passé sa vie entière au milieu des splendeurs et des raffinements du luxe le plus extravagant.
— Dt^licieuse Nanette, — dit le comte, — j'ai pensé qu il vous conviendrait peut-êti'e de rehausser ce soir vos charmes par des ajustements un peu moins simples que votre costume de tous les jours... et j'ai fait préparer cette robe... — Gomment la trouvez-vous ?
— Fort belle... — répondit Nanette.
— Aussitôt que ces pierreries, — dit-il, auront touché votre cou charmant, elles seront k vous. — Vous ne reruserez point devons en parer, n'est-ce pas?...
— iNoii, San» d:)ule, monsieur le comte.
— L'heure se passe... — nos conviés vont ârfi»er clnu instant à l'autre... — je vais vous envoyer vos femmes...
— Mes femmes ? — à quoi bon ?...
— Mais, à vous habiller, ce me semble, .i"
— Monsieur le comte, je m'habille toujours seule...
— Vraiment?...
— C'est une habitude... une manie... tout ce que vous voudrez... mais j'y tiens...
— Dieu me garde de vous contrarier... — Je vous laisse seule... — ^i vous aviez besoin de quelque chose, vous agiterez cett^ p'<;tite clochette et on accourra aussitôt...
— Je n'y manquerai point.. .
— Je sors, mais auparavant, oh ! divine inhumaine, ne m'octroyez-vous pas un baiser sur vos lèvres de roses?...
— Plus lard... monsieur le comte, plus tard...
— Allons, je me contente de cette promesse oui m'enivre ! Surtout, ne perdez pas un instant !...
— Oh ! je serai prête avant l'heure...
— Du bout de ses doigts maigres et jaunâtres, M. do Lauraguais envoya à Nanette une demi-douzaine de baisers.
Puis il pirouetta sur ses talons rouges, et il sortit, en se donnant les aiis évaporés d'un jeune homme. A peine avaitil refermé la porte, que Nanette se laissait tomber sur un fauteuil, et donnait enfin carrière à un accès de rire homérique qu'elle comprimait depuis longtemps.
Cependant les invités du comte arrivaient. M. de Lnuraguais les recevait dans un pelil salon, attenant îi la salle à manger. Parmi ces convives, il y avait plusieurs de nos connaissances, — le marquis de Louvois, — le comte de La Châtre, — Diderot, — M. de Marmontel, — le duc de Nivernais, etc.. Bientôt tous les invités se trouvè>ent au rendez-vous exc^-pté un seul. Mais, alors, M. de Lauraguais cpmmença b donner des signes manifestes d'inquiétude.
— Qui donc attendez-vous encore, cher comte? — lui demanda quelqu'un.
— J'attends le prince de Gourlenay, — répnndit-il, — et, d'honneur! je ne voudrais pas, pour cinquante milie livre»', que ce soir ii me manquât de parole I...
Un pigeon pour une tourterelle.
L'incertitude anxieuse de M. de LauraguGÎs ne fut pas de bien longue durée. A peine achevait-il de prononcer )es paroles qui terminent le précédent chapitre, qu'on entendit le bruit d'un carosse, sillonnant rapidement le sable fin de l'avenue et s'arrêtant devant le perron. Une seconde après un valet de chambre annonçait :
— Monseigneur le prince de Gourlenay.
— A la bonne heure!... — murmura le comte. — Mon triomphe, en son absence, ne m'eut point semblé complet 1
— Cher prince, — s'écria-t-il, — enfin vous voilh ! si vous saviez comme nous vous désirions tous!...
— Suis-je en retard, monsieur le comte? — demanda Pierre assez froidement.
— Non point, quant à l'heure du rendez-vous... mais au gré de notre impatience, oui, un peu.
— Ceci est en vérité trop gracieux!...
— Jamais trop avec vous, cher prince... jamais assfiz... — et puis, vous le dirais-je... je craignais...
— Quoi donc?
— Que vous ne vinssiez pas ce soir.
— J'avais promis,
— Sans doute, mais je me rappelais certaine discussion..;
— Une discussion ? répéta le prince, de l'air d'un homme qui ne comprend oas.
— Eh! oui... — chez Diderot... — vous souvenezvous ?. ..
— Non, en vérité.
— Au sujet d'une chose sans importance d'aïfJeun... de Naiiette la belle bouquetière... de la Perle du Palais-Boyal.
— En effet, — dit'il, — mais comme, dans cette discussion, l'avantage ne m'avait pas paru rester de votre côlé. franchement, je n'y pensais plus...
— Il est certain que, ce jour-là vous m'avez battu, cher orince, mais, depuis...
M. de Lauraguais s'interrompit.
— Eh bien ! depuis ? — demanda Pierre.
— Je pense que votre opinion s'est modifiée quelque peu.
— Et qui vous fait supposer cela, monsieur le comte?
— Est-ce que je me trompe?...
— Entièrement.
— Quoi ! aujourd'hui comme alors, vous vous feriez k défenseur de la vertu de Nanette Lollier?...
— Plus que jamais !
— Cependant, si quelqu'un venait vous dire que ceUe fleur immaculée, que ce modèle de sagesse est au moment de laisser là son éventaire et ses bouquets pour devenir mie de nos impures à la mode, la maîtresse en titre d'un grand seigneur?...
— Je répondrais que ce quelqu'un-là en a menti...
— Mais, si ce quelqu'un offrait de prouver ce qu'il, avance?...
— Je le mettrais au défi de le faire.
— Et, s'il le faisait !
— S'il le faisait?... — s'écria le prince avec uno. sorte] •le fureur. — Mais, non, c'est impossible !...
— Messieurs, — dit le comte de Luuraguais, — ■ le souper nous attend, — à table, je vous prie...
— ïl me reste à vous présenter quelqu'un, — reprit-il,
— 1(1 reine de la fête, — celle qui veut bien, ce soir, vous aire a tous les honneurs de ma petite maison...
— — Qui donc est cette reine ? demanda une voix.
— Mademoiselle Nanette Lollier, — répondit le comte ivec un sourire.
— Ceci, monsieur le comte, est un nouveau mensonge !..
— Mademoiselle Lollier n'est point ici!... elle n'y peut pas tre!... et je la défendrai jusqu'au bout, l'épée à la main, il le faut, contre vos calomnies...
— A votre aise, cher prince, — répondit Lauraguais en iant et en se dirigeant vers la porte de la chambre aux ostumes, — à votre aise... — Dégainez!... — Mettez amberge au vent! — la Perle du Palais-Royal va vous remercier, comme il convient, de vous montrer pour elle un i chaud défenseur !...
Et le comte, ouvrant la porte, ajouta :
— Venez, divine Nanette, venez, et montrez-vous à nos eux éblouis...
Il n'avait point achevé ces mots qu'il recula, stupéfait, basourdi, furieux, confondu, grotesque. Par cette porte uverte, un jeune homme venait de sortir et saluait les conives avec une bonne grâce parfaite. C'était, sous un cosarae du temps de Louis Xlïl, le plus joli page du monde. fn sourire, d'une incroyable ironie, plissait ses lèvres roses t charmantes,
— Si j'ai bien entendu, cher comte, — dit-il en s'adresmt à M. de Lauraguais, — vous attaquiez tout h l'heure la îrtu -de Nanette la bouquetière... la Perle du Palaisoyal... — Eh bien! à votre aise !... — dégainez!... — 'est là ce que vous disiez, je crois?... — Vous le voyez, je lis en garde, et nul ne me contestera sans doute le droit i défendre m,t sœur...
268 s ^^ PERLE DD PALAIS-ROYAL.
— Sa sœur!... répétèrent tous les convives.
— Marcel ! — s'écria Pierre de Gourtenay en s'élançant auprès de lui et en lui saisissant la main, qu'il serra chaudement.
— Oui, monseigneur, — répondit le jeune homme, — Marcel qui vous remercie une fois de plus...
Puis, se tournant vers Lauraguais, que la stupeur et h désappointement rendaient muet et immobile, Marcel ajouta | ou
— Mais quelle triste figure vous nous faites-là, mon chei comte !.c. — Pour Dieu! déridez-vous un peul... — Vofï filets étaient bien tendus !... — Si vous avez pris le pigeor biau lieu de la tourterelle, ce n'est pas un bien grand mal l — les meilleurs oiseleurs s'y trompent quelquefois !.. .
Un immense éclat de rire s'éleva tout autour de la tabU ' pour accueillir cette saillie. Marcel reprit :
— Messieurs, il serait mal k moi de tromper l'espoir di cher comte.., — Il m'a fait promettre de vous faire le honneurs de son souper... — Il y compte... Je tiendra
parole...
Et, en effet, le jeune garçon s'assit sans façon à îa plac
d'honneur.
— Allons, cher comte, — dit-il ensuite, — asseyez-voi bien vile... là-bas, en face de moi... — Vous voyez qu nous n'attendons plus que vous... — Prouvez-nous qi vous buvez sec et nous porterons, tant qu'il vous plair; la santé de ma sœur... —Ça ne pourra pas manquer, ce u semble, de vous faire un certain plaisir...
— Savez-vous bien, messieurs, — poursuivit-il, — qu je pourrai bientôt, moi aussi, vous prier d'honorer de voti gracieuse présence les soupers de ma petite maison... car. vais avoir une petite maison... — Il est si riche et 3\ gêné reux, cecher comte!... — Ecoutezet jugez-en !,.. — Il m donne tout d'abord, et dès demain matin, — (juste rémun
ralion du plaisir qu'il éprouve en ce moment) — cent cinquante mille livres comptant. — Ceci est peu de chose, mais vous allez voir mieux : — Il ajoute à l'argent mignon trois mille livres par mois pour mes menues dépenses, — un petit hôtel à Paris, — une maisonnette dans la banlieue, à Passy, à Auteuil, à Vaugirard, oii je voudrai enfin ; — il y joint des diamants, — un carrosse, — quatre chevaux, — un gros cocher, — (s'il n'est pas gros, je n'en veux point !) — un suisse, — un cuisinier, deux valets de pied, — un petit laquais et trois filles de chambre, — bêtes et gens, bien entendu, payés et entretenus aux frais du cher comte.. Et, en échange de tout cela, savez-vous ce qu'il me demande, ce nouveau et illustrissime Jupiter?... — Eh! mon Dieu, tout bonnement de lui servir de Ganymède !...
— Eh ! cher comte, dites donc !... — Est-ce à votre hôtel ou chez votre banquier que je dois envoyer toucher, demain matin, mes cent-cinquante mille livres elle premier quartier de la pension que Jupiter fait à Ganymède?...
Ce fut le coup de grâce. Le comte passa du jaune au vert et du vert au violet foncé. Il sentit qu'une attaque d'apoplexie était imminente, s'il ne donnait sur-le-champ à sa colère un puissant dérivatif. En conséquence, il s'approcha de M. de Gourlenay et lui dit :
— Il me semble, prince, qu'un peu avant de nous mettre à table, vous avez prononcé, en parlant à moi, quelques mots bien vifs...
— Monsieur le comte, — répondit Pierre avec hauteur, j'ai simplement dit que vous mentiez... et vous voyez bien que j'avais raison...
— C'est possible ! — Mais, si je mens, je n'aime pas ju'on me le dise...
— Et moi, — voyez la différence ! — j'aime le dire a ceux qui mentent!...
— Prince, retirez-vous vos paroles ?...
— Au contraire, je les maintiens.
— Alors, je vous en demande raison.
— Comme vous voudrez et quand vous voudrez. — ?e suis absolument à vos ordres.
— Eh bien ! tout de suite, je vous prie.
— Je serais désespéré de vous refuser.
Le comte et le prince descendirent au jardin, accompagnés de quatre témoins et suivis de domestiques portant des flambeaux pour éclairer les deux adversaires. Ils mirent habit bas sur la pelouse qui faisait face à l'habitation, et le combat s'engagea. Pierre de Courtenay et le comte de Lauragunisétaient, comme tireurs, à peu près d'égale force. Seulement, le prince avait sur son adversaire l'immense avantage deconserver tout son sang-froid, tandis que la colère trop longtemps contenue de M. de Lauraguais l'aveuglait et faisait trembler ses muscles et ses nerfs. Après quelques passes, l'épée de M. de Courtenay traversa de part en part l'avant-bras du comte, qui laissa tomber son arme et perdit connaissance.
— Ce pauvre comte! — fit Marcel, qui de l'une des fenêtres de la salle à manger avait assisté au duel en compagnie des autres convives, et qui faisait les vœux les plus ardents pour le prince de Courtenay, — ce pauvre comte !... — Ah ! bah! il ne faut pas trop le plaindre... ça lui tiendra lieu d'une saignée!..,
vni
ConversatioTU
n était près de trois heures du matin quand la voiture du prince de Courtenay s'arrêta, rue Saint-Honoré, devant la
raarson qu'habitait la famille Lollier. Marcel en descendit, toujours revêtu du costume de page, qu'il comptait bien renvoyer le lendemain h l'hôtel du comte de Lauiaguais. Il serra une dernière fois la main du prince, et il s'engagea dans l'allée. Aucun des Lollier n'était couché. L'absence inexpliquable de Marcel, garçon rangé et fort régulier dans ses habitudes, plongeait tout le monde dans le désespoir. Chacun se faisait, au sujet du jeune homme, les idées les plus sinistres. Marie-Jeanne et Nanette surtout, le croyaient assassiné et sanglotaient à qui mieux mieux. Quand on le vit paraître, un cri de joie et de soulagement s'échappa de toutes les poitrines. La mère et les sœurs de Marcel ne se pouvaient lasser de l'embrasser en pleurant. Les premiers moments une fois passés, l'élrangelé de ses vêtemeuts attira les regards et fixa l'allention. Gomment se pouvait-il faire, en effet, que le jeune apprenti imprimeur se fût ainsi métamorphosé en page de cour du roi Louis XIII ? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Ces questions furent formulées par une dpmi-douzaine débouches à la fois. Marcel attendit pour répondre que cette ûèvre de curiosité lui permît de placer une parole.
— Cela veut dire petite sœur, — fit- il en s'adressant à Nanette, — que désormais tu peux aller au Palais-Royal tant qu'il te plaira, et que tu n'as plus rien à redouter du vilain comte de La^raguais...
— Mais comment?... comment?... — demanda Nanette.
— Oh! c'est toute une histoire...
— Raconte vile,., nous écoutons...
Marcel commença, en effet, et mena à bien le récit de son aventure, récit coupé vingt fois par des exclamations qu'on devine. La burlesque déconvenue du comte de Lauraguais apprêtait à rire à tout le monde. Mais Nanette était
devenue bien pâle, en apprenant que le prince de Courtenay s'élait battu pour elle !...
Quelques t-èînaines après les scènes auxquelles nous ve-., nous de faire assister nos lecteurs, le comte de La Châtre causait avec Nanette dans le jardin du Palais-Royal. 11 était en train de lui débiter mille galanteries sans conséquence, que la jolie bouquetière écoutait en riant. Le marquis de Louvois s'approcha d'eux, et, après avoir échangé un salut avec les deux interlocuteurs, il s'adressa à M. de La Châtre.
— Comte, — dil-il, — sais-tu la nouvelle ?
— Cela dépend, — il y a dans Paris, chaque matin, autant de nouvelles que de nouvellistes. — Certains vous abordent en vous disant — « A propos, le roi Henri IV est mort ! » La nouvelle est-elle neuve ou vieille?...
— C'est une nouvelle nouvelle, une vraie nouvelle et une nouvelle vraie... — répliqua le marquis en riant.
■— Alors, voyons.
— Eh bien ! notre ami commun, ce pauvre Courtenay esl fouî...
— N'est-ce que cela? — demanda La Châtre.
— Il me semble que c'est bien assez !...
— Je l'ai vu hier au soir, il avait tout son bon sens.
— L'accès ne s'est déclaré que ce matin !
— Et, à quel propos ?
— A propos de mariage.
Nanette devint plus rouge que les œillets de sa corbeille.
— Quelle est cette raillerie? — demanda La Châtre.
— Il n'y a pas de raillerie, et rien au monde n'est plus sérieux.
— Alors, explique-toi, — qu'y a-t-il !
— Il y a qu'on propose à Pierre un des plus beaux part/s
ie France, — un grand nom et huit cent mille livres de fentes, — et qu'il refuse...
— C'est invraisemblable.
— C'est comme ça.
— La personne à marier est peut-être vieille et laide?...
— Tu vas en juger. — C'est mademoiselle de Graon.
— Charmante! dix-huit ans! et des yeux!... — presqu'aussi beaux que ceux de Nanette!...
— Eh bien ! qu'en dis-tu?
— Je dis qu'il faut que tu sois mal renseigné, — jamais je ne croirai que Pierre dédaigne ainsi son bonheur!...
— Mal renseigné ! — s'écria le marquis de Louvois, — personne ne peut l'être mieux que moi!...
— Et comment ?
— J'ai été chargé de faire les premières ouvertures. — Et Pierre a refusé?
— Nettement, — complètement, — irrévocablement.
— Il réfléchira...
— Je n'y compte pas. — Quand Pierre a dit : non, — c'est non.
— Alors, tu as raison, — il est fou !
— Tu vois.
— Mais, enfin, quelle raison donne-t-il ?
— Aucune.
— Quoi? — pas un mot d'explication ?
— Pas un. — Eloignement pour le mariage, — - voua \out.
— Alors, il cache quelque chose...
— Je le crois.
— Un amour, sans doute. — Il n'y a que le petit Cupidon qui puisse détraquer ainsi un cerveau si solide habituellement.
— Mais, qui pourrait-il aimer î •— dit M. de Louvois après quelques secondes de réflexion.
— Dam ! — à moins qu'il ne brûle pour une de mestiames de France... — répliqua La Châtre en riant.
— Oh ! j'en doute.
— Mais, alors?
— Quelqu'une de nos impures, peut-être? — une fille de théâtre...
— Ah! marquis, tu calomnies Pierre!...
— Pourquoi donc ? — ne t'ai-je pas vu, bien souvent, . toi, laisser tomber ton cœur dans les coulisses de l'Opéra...
il est vrai que tu ne tardais guère à le ramasser, pour le reperdre un peu plus loin...
— Oui, mais entre Courtenay et moi, la différence est grande !... je ne suis qu'un franc vaurien !... un libertin, un débauché! — Le prince est un sage, un Gaton, et le vice lui fait horreur., même le vice en robe de gaze, avec de. blanches épaules, des cheveux noirs et des yeux éclatants! — Si Courtenay est amoureux, je pariei ais qu'il ne peul l'être que d'une femme aussi charmante que sage...
— Une femme mariée, peut-être...
— Peut-être... — c'est possible, — mais si celle qu'il adore n'est ni libre, ni princesse, ni millionnaire, et si elle aime véritablement noire ami, je sais bien ce qu'elle devrait ): faire et ce que, moi, je ferais à sa place... i,
— Quoi donc ! ';
— Je dirais à mon amant : — « Soyez libre! — oubliez- ''■ moi ! — épousez mademoiselle de Craon ! — Moi, je vous aimerai toujours, et je ne vous reverrai jamais !... »
— Ah ! ce serait bien beau !... — Mais quelle femme aurait ce courage?
— Une femme digne d'être, aimée par un cœur comme
lA PERLE DU PALAIS-ROT A.L. 275
celui de Courtenay, doit être capable de ce dévoûnient-là ! Qu'en dit la charmante Nanette?,..
— Moi, monsieur le comte, — répondit la bouquetière avec la plus parfaite insouciance, — je dis que je suis de votre avis.
La conversation en resta là. Les deux gentilshommes s'éloignèrent.
Le choix d'une fleur.
Depuis son changement de fortune, Pierre de Courtenay n'habitait plus la rue CuUure-Sainte-Catherine. Il occupait le premier étage de l'un des magnifiques hôtels de la place Royale. Le lendemain du jour où il avait déclaré au marquis de Louvois qu'il ne voulait pas se marier, le prince, vers midi, déjeunait solitairement dans sa chambre à coucher, en robe de chambre et en pantoufles. Le vieux valet dont nous avons parlé, entra d'un pas silencieux. Il posa sur la petite table un admirable coffret de Boule, en écaille rouge, incrusté de cuivre, d'argent, de nacre et de lapis-lazuli, et, en même temps, il présenta à son maître sur un plat d'argent (de véritable argent, cette fois) une lettre et une petite clé dorée, — celle du o.offret, sans aucun doute. Le prince prit la lettre, et, avant de l'ouvrir, il l'examina avec attention. La suscription était bien de récriture de cette vieille parente à laquelle il devait son opulence inattendue. Lq cachet portait, eu outre, ces mêmes armoiries, à demieffacées, mais dans lesquelles se devinait encore vaguement le blason des Courtenay. Seulement, l'enveloppe était mince
276 Lk PERLE DU FÂLÂIS-ROTÂL.
et le contenait, à coup sûr, qu'une simple feuille de papier. Pendant quelques secondes, il hésita à rompre le cachet. Mais enfin, triomphant de cette sorte d'émotion superstitieuse, il déchira l'enveloppe, — déploya la feuille de papier et lut ce qui suit :
<' Mon cher cousin.
(( J'apprends à l'instant même une nouvelle dont je ne puis malheureusement révoquer en doute la parfaite exactitude, et qui me fait plus de peine que je ne saurais vous le dire... Est-il bien vrai, est-il bien possible que vous vous refusiez à épouser mademoiselle de Craou? Songez, mon cousin, que ce parti, presqu'inespéré, réunit tout ce que vous et ceux qui s'intéressent à votre bonheur pouvaient souhaiter pour un mariage. — Mademoiselle de Graou, en effet, est jeune et charmante, — immensément riche, — son nom est presqu'aussi beau que le vôtre, et se relie, par des racines profondes, à tous les grands noms, à toutes les grandes familles de la monarchie.
« Oh! je sais ce que vous m'allez répondre, mon pauvre enfant! — \oiis aimez ailleurs!... Quand on s'appelle le prince Pierre de Gourtenay, — quand on a, comme vous, du sang royal dans les veines, on ne s'appartient point h soi-même, on n'est point le maître absolu de sa vie et de sa destinée... Vous devez à vos ancêtres, vous devez à votre pays, de ne point laisser une grande race, une race de héroj s'éteindre en vous. Vous devez à vos enfants de leur donner pour mèie une princesse de Craon, et d'assurer à votre descendance l'une de ces fortunes princières sans lesquelles les noms les plus éclatants sont des fardeaux bien lourds tt porter... Si celle que vous aimez est digne de votre amour,
— et je n'en veux pas douter, — si, — comme je le crois,
— elle ne peut pas être votre femme, et si elle lisait ce que
je vous écris, elle comprendrait, elle partagerait les sentiments que j'exprime ici... — elle serait heureuse, elle serait fière de sacrifier vaillamment son cœur et de vous offrir sa tendresse en holocauste... — elle vous dirait qu'avoir été aimée de vous est un assez grand bonheur pour remplir tout le reste d'une vie... et elle vous enverrait à l'autel avec une douleur profonde, inguérissable, mais aussi avec la conscience d'un grand devoir accompli... Cela, mon enfant, je vous le dis au nom de cette femme, — et je suis bien sûre qu'elle ne me démentira pas... En épousant mademoiselle de Craon, il est indispensable que vous apportiez dans votre ménage autre chose qu'une pension toute éventuelle et qui, d'un jour à l'autre, pourrait cesser d'être payée... Un petit coffret vous est remis en même temps que celte lettre... Ouvrez ce coffret, — vous y trouverez le capital de la rente qui vous était payée par mes soins, au premier de chaque mois... Acceptez aussi, pour votre femme, quelques antiques bijoux de famille que je joins à cet argent, et que je la prie de porter quelquefois, pour l'amour de votre vieille parente inconnue. Encore une fois, mon cher enfant, je vous demande, je vous prie, je vous conjure de donner aux derniers jours de ma vie la seule joie profonde qu'ils puissent ressentir... — je mourrai heureuse, si je vous vois épouser mademoiselle de Craon. Si vous consentez, comme je l'espère, et comme je 1er souhaite si ardemment, portez, pendant trois jours de suite, un œillet à la boutonnière de votre habit.,. Si, au contraire, vous refusez, portez une rose... »
— Ah! — dit le prince quand il eut achevé, ■— je sentais bien que ma destinée, était là.. .
Il replia la lettre, — il la renferma sous son enveloppe <iéchirée, — ensuite il prit la clef d'or, et il ouvrit le cof-
fret. 11 contenait, en bons au porteur, sur la caisse des fermiers-généraux, une somme ronde d'un million.
Sous cet amas de chiffons précieux se trouvaient des diamants d'une grosseur et d'une eau magnifiques, 61 qui devaient avoir une valeur de deux ou trois cent mille jUvres, tout au moins. Seulement la monture en était gothique et ternie, et la plus récente de ces parures devait compter au moins un siècle d'existence. Sur le fermoir d'ôrgent d'un bracelet se voyaient des traces d'armoiries. Pierre s'efforça de les déchiffrer, mais il ne put en venir à bout, car l'écusson avait été gratté et rayé dans tous les sens, et tout récemment, avec la pointe d'un couteau ou d'un canif.
— Etrange!... — répéta le prince, — Etrange!...
Il cacha sa tête dans ses deux mains, et il s^absorba dans une méditation profonde qui dura près d'une heure. Quand il releva la tête, son visage était calme, et un sourire d'une douceur infinie, quoiqu'un peu mélancolique, errait sur les coins de sa bouche. 11 replaça les diamants au fond du coffret, — les billets de caisse sur les diamants, et la lettre sur les billets. 11 fit tourner à deux reprises la clef dorée dans la mignonne serrure , puis il s'habilla et sortit, sans demander son carrosse. Pierre de Courleuay se dirigeait du côté du Palais-Koyal.
La veille au soir, nous le savons, Nanette LoUier avait pillé le jardin plus tôt que de coutuiue. Ce matin-là, dès iivant midi, elle en reprenait possession avec ses fleurs, ^anelic (Hait pâle. Un cercle d'azur autour des ses paupières tiaiiissait une nuit sans soiniueil, ou quelque secrèle souilVauce. Elle semblait distraite et préoccupée. Elle, lu, jours si vive, si accorte, si prèle à la réplique, si proinple o la riposte, ne répondait qu'à peine et avec effort aux ma-
drigaux et aux galanteries que lui débitaient une derai-douzaine de ses adorateurs les plu^ assidus. Vraiment, ce n'était plus Nanette la bouquetière!... — le Palais-Boyal, ce jour-là, avait perdu sa perle !... Le prince de Conrtenay venait du côté de la jeune fille. Nanette, les yeux baissés, ne le voyait pas, mais elle le sentait s'approcher. Lorsqu'elle comorit cu'il était arrêté devant elle, elle souleva lentement ses paupières, et le parcourut tout entier d'un seul regard. Il n'y avait à sa boutonnière ni rose ni œillet. Le prince était pâle comme la bouquetière, et semblait aussi troublé qu'elle. D'une main tremblante, la jeune fille lui présenta un bouquet. Dans ce bouquet, — comme à la boutonnière du prince, — il n'y avait ni œillet ni rose. Pierre de Courtenay le prit, — le regarda en souriant, puis le replaçant dans la corbeille, il dit, mais d'une voix si basse que Nanette ne put l'entendre qu'avec son cœur :
— Mon enfant, voulez-vous me faire présent d'une rose?
La jeune fille poussa un faible cri et tomba sans connaissance dans les bras du prince.
Demain Iwj
Lorsque Nanette revint à elle-même, elle se trouva étendue sur une chaise longue, et environnée de sa famille, dans le petit boudoir tendu de toile peinte à grandes fleurs.
— Que s'est-il passé?... — - murmura-t-elle, — et comment suis-je ici?... — Je ne me souviens pas...
Sa mère et ses sœurs lui contèrent tumultueusement et
toutes à la fois qu'elle s'était évanouie dans le jardin du Palais-Royal, qu'un grand seigneur, le prince de Conrtenay, l'avait relevée dans ses bras, et, sans demander une voiture, sans vouloi)- être aidé par personne, l'avait ainsi transportée jusque chez elle. Nanette délicieusement imue, s'informa de ce qu'était devenu le prince. On lui répondit qu'il avait attendu l'avis du médecin qu'on avait envoyé chercher en toute hâte et que, complètement rassuré par ses paroles, il s'était éloigné sans annoncer s'il reviendrait bientôt.
— Il reviendra, — se dit la jeune fille 'en appuyant la main sur son cœur, — il reviendra... Je le sens là...
En moins d'une heure le bruit de l'accident arrivé k la belle bouquetière se répandit dans tous Paris. Alors, gentilshommes, grands seigneurs, philosophes, encyclopédistes, et même quelques petits abbés, vinrent prendre de ses nouvelles et se faire inscrire chez elle.
Car, au fond, Nanette était heureuse, — bien heureuse!... Que lui manquait-il ? Rien, puisque le prince ne voulait pas se marier, — puisqu'à coup sûr il aimait Nanette... La voix de son frère Marcel, parlant tout bas à son oreille, lui fit l'edet de ces voix qu'on entend dans un rêve. Marcel, pour s'approcher d'elle, avait fendu la presse des courtisans dores. Nanette tressaillit et écouta.
— Petite sœur, — lui dit Marcel, — je viens de voir no- Ire ami le prince de Gourtenay.
— Où cela? — demanda vivement la jeune fille.
— Dans l'antichambre... — il venait s'informer de toi... — je lui ai répondu que tu allais de mieux en mieux.
— Et, pourquoi n'est-il pas entré?
— Il a dit qu'il y avait trop de monde chez toi, et qu'il !;3 voulait point se mêler à cette foule...
— Oh ! — pensa la jeune fille, — vous avez bien lait, :non prince, car vous êtes seul dans mon cœur...
LA PERLE DU PALAIS-ROYAL, 28i
Le iendeiûain, dans la matinée, au moment où Nanetle achevait sa toilette, sa femme de ciiambre vint l'avertir que le prince de Courtenay sollicitait l'honneur d'être reçu par elle.
— Faites entrer monseigneur de Courtenay dans le boudoir, — répondit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre ferme, — et dites-lui que, dans quelques instants, j'aurai l'honneur de me rendre à ses ordres. La femme de chambre sortit. Nanette comprenait que le moment décisif était proche, que l'heure la plus solennelle de sa vie allait sonner. Elle se mit à genoux, et elle adressa à Dieu une courte mais ardente prière.
— Protégez-moi, mon Dieu! — dit-elle, — venez en aide à ma faiblesse, car, si vous ne me soutenez pas, je sens bien que la force me manquera!... Elle se dirigea vers le boudoir, mais sa main tremblait tellement qu'elle fut obligée de s'y reprendre à deux fois pour en ouvrir la porte. Pierre de Courtenay attendait, debout. Il vint au-devant de Nanette, — il lui prit la main, — il la conduisit jusqu'à un siège, et, s'asseyant lui-même en face d'elle, il lui dit, d'une voix émue, et cependant ferme et assurée :
— J'ai tout compris, mademoiselle, — j'ai lu dans votre cœur, comme vous avez lu dans le mien... Une vague de sjang monta du cœur au front de Nanette, — elle Ci>cha, enire ses deux mains blanches, son visage rougissant. Le prince poursuivit, avec cette simplicité d'accent et de parole qui donnait une si grande valeur à ses moindres discours^
— Je vous aime, mademoiselle, depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois... — Depuis ce jour, je vous ai donné, invinciblement et pour toujours, ma vie, mon âme, toutes mes pensées, — non sans lutter, cependant, mademoiselle, — car j'ai lutté beaucoup, lutté longtemps contre
mon propre cœur dont je redoutais l'entraînement irréfléchi et en quelque sorte forcé... — Je ne vous connaissais pas alors, ou ululôl je ne connaissais de vous que votre angélique beauté... — C'était assez pour vous aimer, mais non poui que cet amour fut exempt de trouble et d'épouvante, car je considère comme le pire malheur qui puisse arriver à un honnête homme, quel qu'il soit, de donner sa vie à une femme indigne de la plus chaste tendresse et du plus saint respect... La position que vous vous étiez faite à vous-même, les hommages incessants qui vous entouraient, me paraissaient d'infranchissables obstacles élevés entre nous... — Je regardais comme impossible, je l'avoue, qu'au milieu de tant de périls, une jeune fille pût conserver intacts, nonseulement sa vertu, mais encore l'auréole de virginale candeur qui doit rayonner autour d'un front sans tache... — Je me trompais... — Ce prodige auquel je ne croyais pas, vous l'avez réalisé... Non seulement ceux qui vous connaissent le mieux vous admirent autant qu'il vous aiment, mais encore l'opinion publique s'incline avec respect devant vous !...
— Ce n'est pas tout, mademoiselle. — Un jour, — et Dieu sait avec quel bonheur!... — j'ai compris que vous m'aimiez... — Ces bienfaits mystérieux que je ne rougis point d'avoir reçu, j'ai deviné quelle main me les envoyait. — Celte lettre adorable d'hier, ce chef-d'œuvre de la tendresse qui se dévoue et qui s'immo'", et qui s'offre, vivant holocauste, au bonheur de celui ^u'on aime, j'ai deviné quel était le cœur qui l'avait dictée... — Vous vouliez vous sacriijer pour moi. Ce sacrifice, je n'ai pas eu la force de l'accepter.
— Oui, je.serai heureux.., je serai heureux par vous, mais d'une autre façon... — nous le serons ensemble... — Cette fortune qui me vient de vous, je l'accepte, mais à la condition que vous la partagerez avec moi... — Mademoiselle,., ma bieu-aiuiée... voulez-vous èlre ma femme/... <.
En prononçant ces derniers mots, Pierre de Gourtenay avafî mis un genou en terre devant Nanstte toujours assise. Elle étenditjes mains, — elle prit la tête de Pierre de Gourtenay agenouillé, et elle l'appuya passionnément contre son cœur. Le prince, en ce moment put comprendre comment ce cœur battait pour lui.
• — Vous consentez!... — s'écria-t-il, — vous consentez, n'est-ce pas?...
Et comme Nanette ne pouvait pas répondre, dix fois il r-ecoraraença cette question. Enfin, la jeune fille balbutia :
— Demain... attendez jusqu'à demain.
-—Oh! non... non, pas demain... mais aujourd'hui... à l'instant même... au nom du ciel, au nom de notre amour, ne me refusez pas... — vous voyez que j'attends... vous voyez que je me meurs d'impatience et d'angoisse... — si vous refusez de me répondre... Nanette, oh ! Nanette... c'est que je me suis trompé... c'est que vous ne m'aimez pas...
— Demain... — répéta la jeune fille, — et jusque là, mon ami, ne doutez point de moi, car ce serait bien mal... et croyez que jamais... jamais... personne n'a aimé plus que levons aime...
Le prince insista vainement. Nanette se montra inflexible, et, aux ardentes prières de son amant ivre d'amour, elle ne répondit que par ce même mot :
— Demain...
Pierre de Gourtenay, vaincu, se retira désespéré.
— Pourquoi remettre au lendemain, — se disait-il, "-cette réponse qu'il eût été si facile d'accorder sur-lechamp ?... — pourquoi différer le bonheur quand la vie est si courte?... — pourquoi lui imposer toute une longue journée d'attente et d'angoisses? — Oh! Nanette était bien cruelle f... Et la conclusion obstinée de ces douloureux raisonnements était celle-ci :
— Ce que Nanette éprouve pour moi, c'est de la nitié!... mais point de l'amour !,.. — Elle ne m'aime pasl... elle me m'aime pas...
La dernière lettre.
Le lendemain matin, après unf^ de ces nuits sans sommeil qui, en quelques heures vieillissent un homme de dix ans, Pierre de Courtenay, reçut, des mains de son valet de chambre, une lettre dont l'écriture bien connue le fit pâlir. La main qui en avait tracé la suscriplion était la même qui, deux fois déjà, lui avait écrit sous le prétexte trompeur d'un lien de parenté imaginaire. — La main de Nanette Lollier. Il déchira l'enveloppe, comme jadis Pandore dut soulever le couvercle de cette funesle cassette d'où s'échappèrent tous les fléaux qui régnent en maîtres sur le monde, — il lut et il demeura comme foudroyé. Voici ce que contenait celte lettre.
« Oh ! non, ne doutez pas de moi, mon bien-aimé, — oh ! non, ne me maudissez pas à cause de celle cruelle preuve d'amour que je vais vous donner en brisant mon cœur et, hélas ! aussi le vôtre... Pierre, je ne peux pas, — entendez-vous bien, — JE NE PEUX PAS être votre femme. Il y a entre nous une barrière. Ce n'est pas mon humble naissance... — ni l'état que je quitte, — ni les vains préjugés du monde... Cette barrière est plus sérieuse, — elle est terrible, — elle est infranchissable... — et, malheureuse folle que je suis, dans mon aveuglement fatal, je l'avais oubliée !... Lorsque j'ai entendu prononcer votre nom pour
th. PERLE DU PALAlS-ROYAir 28?
la première fois, — lorsque j'ai su que vous étiez le prince Pierre de Courtenay, j'aurais dû fuir... j'aurais dii m'exilei (i l'autre bout du monde, — j'aurais dû mourir, s'il l'avait fallu, pour ne plus vous revoir... Mais je vous aimais déjà... et le courage m'a manqué, et voici que nous sommes deux à souffrir... Quand vous recevrez cette lettre, Nanette la bouquetière, — Nanette que vous avez aimée, — aura quitté le monde pour n'y rentrer jamais... elle aura été offrir à Dieu, dans un cloître, ce cœur qui est tout à vous... triste hommage, que Dieu seul est assez grand, assez bon, pour accepter. Je laisse à mes parents la part de ma fortune que j'ai gagnée en vendant des fleurs. — Quant au million que vous avez reçu au nom de votre parente, conservez-le, il est à vous, — écoutez-moi et comprenez-moi, Pierre, — il est à vous, bien à vous, — ce n'est pas un présent, c'est une RESTITUTION. — Si vous m'aimez encore, ne cherchez point à découvrir le sens fatal de ces paroles... il y a là un secret, Pierre, il y a là un crime, mais je pourrai lever le front devant mon Dieu, sans rougir, car de ce crime, je suis innocente... Pourrez-vous lire cette lettre?... — les traces de mes larmes effacent chaque ligne... — je souffre... — il me semble que je vais devenir folle ou mourir... — mon cœur se brise, — ma tête s'égare... — et cependant j'ai bien besoin de force encore, car je ne suis pas au bout et l'épreuve commence à peine. Vous souvenez-vous; Pierre, de ce que, sous le nom d'un autre, je vous écrivais il n'y a pas longtemps?...
« — Avoir été aimée de vous » , — vous disais-je «, — c'est un assez grand bonheur pour remplir tout le reste d'une vie... » — levais vous prouver que je disais vrai...
«Adieu... adieu, mon fiancé d'une heure, adieu!... — pensez parfois à la pauvre fdle qui, du fond *du cloître, vous aimera toujours et priera sans cesse pour vous...
(. Adieu encore !... — nous nous rererrons un jour^ bier tôt peut-être... mais plus en ce monde...
« Nanette. »
Pierre de Courtenay, quand il eût bien compris toute l'é tendue de son mallieur, — quand il fut revenu au senlimen de sa situation, — s'élança hors de chez lui, comme un fou
— tête nue , — sans épée. Il courait à la rue Saint-Honoré A quelques pas de la maison des LoUier, il rencontr. Marcel.
— Où est Nanette î — lui cria-t-il.
— Monseigneur, — répondit le jeune homme, stupéfai du désordre et des yeux hagards de son interlocuteur, — Nanette est sortie il y a deux heures...
Elle a fait demander un fiacre, et elle nous a dit qu'elle allait à l'Archevêché... je pense qu'elle rentrera bientôt...
— Bientôt ! — répéta le prince avec un éclat de rire insensé, — elle ne rentrera pas!... elle ne rentrera jamais !.,
— et vous l'avez laissée partir!... — ah ! vous ne l'aimev pas!... vous ne l'aimez pas !...
Ft Pierre de Courtenay, abandonnant Marcel sans ajouter une parole, reprit sa course furieuse en se dirigeant veis l'Archevêché. Les valets du prélat connaissaient le prince et répondirent à ses questions. Une heure avant cl moment, l'archevêque de l*aris avait demandé son carrosse et il était sorti, accompagné de son grand vicaire et d'une {oune fille. Seulement on ne savait pas où monseigneur était allé, nop pins que quand il rentrerait. Pierre t>a Courtenaf s'évanouit. On le-transporta chez lui, — il nt, reprit connaissance quH pour entrer dans les accès d'un délire furieux. Pendant quinze jours, il fut entre la vie et 1; mort, ^ au bout de ce temps il fut sauvé, mais ce ne fut qu'un mois phis tard qu'il apprit que Nanette Lollier venait d'être ad-
mise, comme novice, parmi les Carmélites de la rue du Bouloy, C'était là que rarchevêque de Paris la conduisait, toutes démarches pour se rapprocher d'elle étaient inutiles, — le prince n'en essaya aucune. Jamais on ne l'entendit à •'avenir prononcer le nom de Nanette, mais jaiLais il n'ou- '}\idL la pauvre enfant qu'il avait tant aimée. 11 ne se maria oint, — . il vécut seul et triste, — il mourut jeune et inonsolé. Nanette l'avait précédé d'un an là-haut, où se rejoignent les cœurs séparés sur la terre. La famille de Courtenay est éteinte.
§ Il ne nous reste que quelques mots à dire, mais ces quelques mots aideront à soulever le voile mystérieux qui s'étend sur certaines parties de notre récit. L'intendant du vieux prince Jean de Courtenay, alors qu'il remplissait, pour le compte de son maître, les honorables fonctions de iViercure galant, prenait, — dit une chronique secrète de "époque, — le nom de guerre de Grai7i-d'0rge. Quant à
,i ruine subite et incompréhensible du même Jean de Courtenay, elle s'explique facilement. Le vieillard, au dernier m'ornent de cette vie, mêlée de grandes vertus et de vices honteux, — avait cru pouvoir, en déshéritant son fils légitime, en vouant à la froide misère l'héritier de son nom, -T- avait cru, disons-nous, payer sa dette à la victime de ses impuissantes amours. C'était expier un crime par un autre crime, pîus grand encore peut-être! Heureusement que ia justice de Dieu et le cœur de Nuuelte Loliier en avaietii
vcidé autrement,