‹ La perle noire (volume 2)Chapitre 19 sur 187 · UNE LARME · texte numérisé non relu

UNE LARME

“ Morbleu ! lui dis-je un jour, c’est pour la troisième fois que je vous ordonne de m’acheter une brosse. Quelle tête ! quel animal ! ” — Il ne répondit pas un mot : il n’avait rien répondu la veille à une pareille incartade. Il est si exact ! disais-je ; je n’y concevais rien. — “ Allez chercher un linge pour nettoyer 15 mes souliers,” lui dis-je en colère. Pendant qu’il allait, je me repentais de l’avoir ainsi brusqué. — Mon courroux passa tout à fait lorsque je vis le soin avec lequel il tâchait d’ôter la poussière de mes souliers sans toucher à mes bas. J’appuyai ma main sur lui en signe de réconciliation. — Quoi ! dis-je alors en 20 moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les souliers des autres pour de l’argent 1 —Ce mot à! argent fut un trait de lumière qui vint m’éclairer. Je me ressouvins tout à coup qu’il y avait longtemps que je n’en avais point donné à mon domestique. “ Joannetti, lui dis-je en retirant mon pied, avez- 25 vous de l’argent T Un demi-sourire de justification parut sur ses lèvres à cette demande. — “ Non, monsieur, il y a huit jours que je n’ai pas un sol \ j’ai dépensé tout ce qui m’appartenait pour VOS petites emplettes. — Et la brosse % C’est sans doute

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

pour cela] . . . — Il sourit encore. — Il aurait pu dire à son maître ; ‘‘ Non, je ne suis point une tête vide, un animal, comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. Payezmoi 23 liv. 10 sols 4 den. que vous me devez, et je vous acliè- 5 terai votre brosse.^’ Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d’exposer son maître à rougir de sa colère.

Que le ciel le bénisse ! Philosophes ! chrétiens ! avez-vous lu !

‘‘Tiens, Joannetti, lui dis-je, tiens, cours acheter la brosse. — 10 Mais, monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l’autre noir? — Ya, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur mon soulier.” Il sortit ; je pris le linge, et je nettoyai délicieusement mon soulier gauche sur lequel je laissai tomb3r une larme de repentir.

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