‹ La perle noire (volume 3)Chapitre 30 sur 98 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.

C'est la famille du malheureux Ugolin expirant de faim : autour de lui, un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui tendent leurs bras affaiblis et lui demandent du pain, tandis que le malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'œil fixe et hagard, le visage immobile, — dans l'horrible tranquillité que donne le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de celle de tous ses enfants, et souffre tout ce que la nature humaine peut souffrir.

Brave chevalier (TAssas^ te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours!

Arrêlons-nous un instant devant cet autre tableau : c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes ; elle est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les hivers; ses pieds sont recouverts par les larg-es feuilles d'une touffe de cacalia, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis. — Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle bergerie éloig-née es-tu partie ce matin au lever de l'aurore? — Ne pourrais-je y aller vivre avec toi? — Mais, hélas! la douce tranquillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir : le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats s'avancent; je les vois g'ravir de montagnes en montag-nes, et s'approcher des nues. — Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du tonnerre. — Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les antres le^ plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur cette triste terre.

CUAPITRE KXIY

Je ne sais comment cela m'arrive : depuis quelque temps mes chapitres finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe en les commençant mes regards sur quelque objet agréable, en vain je m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait dériver. — Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le maître de mes idées, et pour apaiser les battements de mon cœur, que tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède qu'une dissertation. — Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon cœur.

Et cette dissertation sera sur la peinture ; cai de disserter sur tout autre objet il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout à fait du point où j'étais monté tout à l'heure : d'ailleurs, c'est le dada de mon oncle ToJiie.

114 VOYAGE AUTOUR DE MA CIIAMlîRE.

Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique : oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fut-ce qu'un grain de sable, un atome.

On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui ; ses tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire.

On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et des concerts; — mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne l'est pas. — Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les opéras bouffons, pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient pleurer autrefois.

Les tableaux de Raphaël enchanteront notre postérité comme ils ont ravi nos ancêtres.

Voilà mon grain de sable.

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