‹ La perle noire (volume 3)Chapitre 43 sur 98 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

J'ai promis un dialogue, je tiens parole. — C'était le matin à l'aube du jour : les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; et déjà elle était éveillée, soit que son réveil prématuré fût l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation aussi fatigante qu'inutile, soit que le carnaval, qui tirait alors vers sa fin, fût la cause occulte de son réveil, ce temps de plaisir et de folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la lune et la conjonction de certaines planètes. — Enfin, elle était éveillée et très éveillée, lorsque mon âme se débarrassa elle-même des liens du sommeil.

Depuis longtemps celle-ci partageait confusément les sensations de Vautre; mais elle était

encore embarrassée dans les crêpes de la nuit et du sommeil ; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en linon, en toile des Indes. — Ma pauvre âme était donc comme empaquetée dans tout cet attirail ; et c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets.

L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon âme. — J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, lorsque enfin mon âme, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la manière de se délivrer des gazes qui la sufî'oquaient. Je ne sais si elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les relever, ce qui est plus naturel ; le fait est qu'elle trouva l'issue du labyrinthe. Un gros bouquet de violettes tomba par terre, et mon âme, s'éveillant alors, rentra chez elle, amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence, et c'est ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre.

Jamais mon âme n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage : ce fut une révolte, une insurrection formelle.

"Quoi donc! dit mon âme, c'est ainsi que pendant mon absence, au lieu de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par là plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez insolemment (le terme était un peu fort), de vous livrer à des transports que ma volonté n'a pas sanctionnés ? "

Peu accoutumés à ce ton de hauteur. Vautre lui repartit en colère :

" Il vous sied bien, madame (pour éloigner de la discussion toute idée de familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de vertu ! Eh ! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi ? Pourquoi n'étiez-vous pas là ? Pourquoi auriez- vous le droit de jouir sans moi, dans les fréquents voyages que vous faites toute seule? Ai-je jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les Champs Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes ? Et je n'aurais pas le droit, lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la nature et des plaisirs qu'elle me présente I "

Mon âme, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que répondre. — Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile de la bienveillance les reproches qu'elle venait de se permettre ; et afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de cérémonie. — "Madame" dit-elle à son tour avec une cordialité affectée . . — (Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il s'adressait à mon âme, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille se rappeler le sujet de la dispute ? Mon âme ne sentit point l'extrême ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit l'intelligence !) "Madame, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, si ces plaisirs n'étaient pas nuisibles et s'ils n'altéraient pas l'harmonie qui . . " Ici mon âme fut interrompue vivement : " Non, non, je ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée : le séjour forcé que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons ; la blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne encore ; tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et de vos préjugés barbares ? Mon bien-être et mon existence

même sont comptés pour rien lorsque vos passions vous entraînent ; — et vous prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre amitié ! "

Mon âme vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette occasion ; elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance pour faire une diversion: ''Faites du café," dit elle à Joannetti, qui entrait dans la chambre. — Le bruit des tasses attirant toute l'attention de Vinsurgente, dans l'instant elle oublia tout le reste. C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfants, on leur fait oublier les fmits malsains qu'ils demandent en trépignant.

Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait. — Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve loi'squ' on se sent dormir. Le bruit ag-réabie que faisait Joannetti en frappant de la cafetière sur le chenet retentissait sur mon cerveau, et faisait vibrer toute mes fibres sensitives, comme l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonner les octaves. — Enfin, je vis comme une ombre devant moi ; j'ouvris les yeux, c'était Joannetti. Ah ! quel parfum ! quelle agréable surprise ! du café ! de la crème ! une pyramide de pain grillé ! — Bon lecteur, déjeune avec moi.

CHàPITRE XL

Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différents âges de la vie? Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir. Essayeraije de peindre celle qu'éprouve le jeune homme dont le cœur commence h brûler de tous les feux du sentiment? Dans cet âge heureux où Ton ignore encore jusqu'au nom de l'intérêt, de ! ambition, de la haine et de toutes les passions honteuses qui dég-radent et tourmentent l'humanité; durant cet âg-e, hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur; — les fontaines sont plus limpides et plus fraîches; — la

nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieu! quels parfums envoient ces fleurs ! que ces fruits sont délicieux! de quelles couleurs se pare l'aurore! Toutes les femmes sont aimables et fidèles ; tous les hommes sont bons, généreux et sensibles : partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement; il n'existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.

Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre cœur de sensations aussi vives que variées?

Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de l'amour-propre qui lui tend la main ; la mélancolie vient de temps en temps jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisir. — Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du cœur, les souvenirs mêmes des sens, sont pour

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. l^^-}

rhomme des sources inépuisables de plaisir et de bonheur. — Qu'on ne s'étonne donc point que le bruit que faisait Joannelli en frappant de la cafetière sur le chenet, et l'aspect imprévu d'une lasse de crème, aient fait sur moi une impression si vive et si agréable.

CUAPITRE XLI

Je mis aussitôt mon habit de voyage, après l'avoir examiné avec un œil de complaisance ; et ce fut alors que je résolus de faire un chapitre ad hoc, pour le faire connaître au lecteur. La forme et l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulière ment de leur influence sur l'esprit des voyageurs. — Mon habit de voyage pour l'hiver est fait de rétoff"e la plus chaude et la plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver ; il m'enveloppe entièrement de la tête aux pieds; et lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches et la tête enfoncée dans le collet de l'habit, je ressemble à la statue de Visnou sans pieds et sans mains, qu'on voit dans les pagodes des Indes.

On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence

que j'allribuc aux habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain à cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme et l'épée au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de chambre. — Lorsque je me vois ainsi habillé suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre.

Mais cela vous étonne-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les vêtements ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux lorsqu'ils se voient en habit neuf et en perruque poudrée : on en voit qui trompent ainsi le public et euxmêmes par une parure soutenue ; — ils meurent un beau matin tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.

On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le comte de... qu'il devait

monter la garde : — un caporal allait réveiller de grand matin le jour même où il devait la monter, et lui annoncer cette triste nouvelle ; mais l'idée de se lever tout de suite, de mettre ses guêtres, et de sortir ainsi sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement, qu'il aimait ' mieux faire dire qu'il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui alarmait sa femme et toute la famille. — Il se trouvait réellement lui-même un 'peu défait ce jour-là.

Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir la gageure, un peu aussi parce qu'il croyait l'être tout de bon, — Insensiblement l'influence de la robe de chambre opérait : les bouillons qu'il avait pris, bon gré mal gré, lui causaient des nausées; bientôt les parents et les amis envoyaient demander des nouvelles ; il n'en fallait pas tant pour le mettre décidément au Ht.

Le soir, le docteur Ranson ' lui trouvait le pouls concentré, et ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois de plus, c'en était fait du malade.

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